C’est le genre de nouvelle que je n’ai pas envie de lire. Que je ne suis pas capable de lire. Trop glauque. Trop sordide. Trop horrible. Je sais que si j’en prends connaissance, ça va m’écœurer. Me dégoûter. Les images que les mots produiront dans ma tête seront insoutenables. Elles vont me piétiner l’âme. M’obséder, toute la journée. Alors je ne la lis pas. Je change d’écran. Je m’épargne. Je me protège. Je ne veux pas filer pas ben.

Stéphane Laporte
Stéphane Laporte Collaboration spéciale

Pourtant, je suis un curieux, avide d’actualités. Je suis capable de faire face aux guerres, aux attentats, aux tragédies. Je peux suivre durant des heures la couverture d’un acte terroriste avec des dizaines de victimes, avec du sang, avec de la haine. Ça me bouleverse, mais je suis capable de le prendre. Pourquoi  ? Je ne sais pas trop. Parce que c’est un évènement. Parce que c’est gros. C’est soudain. Quelques secondes avant, les victimes étaient heureuses. Comme vous et moi. Et puis bang  ! C’est arrivé. Je n’y pouvais rien. Vous n’y pouviez rien. On est horrifié, mais on est horrifié la conscience en paix.

La nouvelle à l’écran précédent, ce n’est pas une catastrophe spectaculaire. Ce n’est pas un 11 septembre. C’est une catastrophe de chaque jour de la vie. 

Le 11 septembre, le 12 janvier, le 13 mars, choisissez la date que vous voulez, ce furent toutes des journées d’enfer. Des journées où on aurait pu la sauver. Jusqu’à mardi dernier. Quand l’irréparable s’est produit. Quand elle est partie.

Je n’ai pas lu l’article, mais je sais, quand même, de quoi il s’agit. On ne parle que de ça dans les bulletins d’information, depuis une semaine. Je les ai écoutés. En ne voulant pas trop entendre. Le cœur serré. En en sachant juste assez pour savoir que je ne voulais surtout pas en savoir plus. Chaque détail me tue.

Je continue à parcourir ma tablette. Je suis rendu à la chronique sur le chemin Camillien-Houde. C’est moins troublant. Si la montagne ne vient pas à toi, va à la montagne, mais lentement. Pour regarder le paysage. Pas pour gagner du temps.

Je pense encore à la nouvelle que j’ai tassée à gauche, il y a quelques secondes, avec mon doigt. Parce qu’elle est trop accablante. Comme si ma conscience, que j’ai mise en veilleuse, réfléchissait de son côté. Par elle-même.

J’ai comme honte. Parce que c’est un peu ça, le problème. C’est trop facile de fuir la misère des autres. De se fermer les yeux. De se boucher les oreilles. 

Un attentat avec des dizaines de victimes, c’est un fait historique. C’est politique. Une enfant maltraitée qui meurt, c’est un fait divers. C’est personnel. Ça se tasse trop bien, un fait divers.

J’y reviens. Je glisse les écrans vers la droite et m’y voilà. Devant l’article d’Isabelle Ducas : «  Une vie atroce  ». J’angoisse déjà. Je plonge dans l’insoutenable.

«  … négligée, violentée, sous-alimentée au cours de sa brève existence, ligotée dans la résidence familiale de Granby, morte à l’hôpital, après quelques heures de coma.  » Je suis en train de lire Les Misérables. En plus cru. En plus laid. Sans l’espoir. Sans la poésie.

Chaque mot est un coup de masse : « … parents inadéquats, violents, et ayant des antécédents en matière d’agression sexuelle… état de stress post-traumatique… retard de croissance, de scolarisation et de développement global… détresse psychologique sévère. Perforation de l’intestin… enfermée dans sa chambre… pendant sa grossesse, la mère se frappait le ventre…  »

Dire que ce matin, je me plaignais de la pluie. Après chaque phrase, j’ai envie d’arrêter la lecture. C’est trop dur. Mais je ne peux pas. J’aurais l’impression d’ajouter à l’indifférence qui a entouré ce passage sur Terre.

Alors je lis. Et constate à quel point la DPJ et le tribunal se sont trompés, en enchaînant les mauvaises décisions, en confiant l’enfant à ses bourreaux, plutôt qu’à sa grand-mère ou à un foyer d’accueil. Les erreurs d’un système dépassé. Dépassé par le trop grand nombre de cas à traiter.

Ce fait divers n’a rien de divers. C’est un fait multiple.

Les enfants sont à la merci de leurs parents. Et il y a des parents brisés qui brisent leurs enfants. Depuis toujours et pour tout le temps.

Le destin de cette fillette sans nom, sans amour et sans vie nous aura obligés à voir la vérité en face. À lire ce qu’on ne voulait pas lire. À savoir ce qu’on ne voulait pas savoir. Il y a des enfants martyrisés, ici, chez nous. Par manque de ressources, d’argent et de volonté.

En espérant que quelque chose vient de changer…

Ami(e)s de tous les partis, faire des enfants la priorité, ce serait un beau projet de société.