Elles sont plus efficaces. Moins coûteuses. Plus satisfaisantes pour les médecins. Et gratuites pour les patients.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Le gouvernement doit donc pérenniser le projet-pilote dans trois cliniques privées de chirurgie de la région de Montréal. Le temps presse : après trois ans d’expérience, leur financement public vient à terme le 16 mai, dans deux semaines. Et comme ces cliniques sont privées, elles provoquent de la suspicion.

En 2016, rappelons-le, l’ex-ministre Gaétan Barrette a transféré dans ces trois cliniques certaines opérations mineures pratiquées dans les hôpitaux (cataractes, coloscopie, arthroscopie, etc.). Le projet est un succès, bien que le gouvernement doive s’assurer d’éviter certains écueils avant de le poursuivre.

Les médecins affirment y être nettement plus productifs qu’à l’hôpital, selon l’un des bilans obtenus par ma collègue Caroline Touzin. Après 48 000 opérations, on constate que la productivité a augmenté de 20 % à 40 % par rapport au public !

Essentiellement, dans ces cliniques, tout est mis en place pour faciliter le roulement des opérations. On exige un respect scrupuleux des horaires. On optimise les dépenses. On se dote des équipements les plus efficaces. La raison de cet engagement de tout le personnel est simple : il en va de la rentabilité de ces cliniques, sinon de leur survie.

Selon le bilan, les médecins disent pouvoir mieux se concentrer sur les opérations qu’à l’hôpital, où d’autres priorités viennent constamment bousculer les plans.

« Ça roule tellement que les médecins se battent pour venir opérer chez nous. »

— Le Dr Hugo Viens, l’un des copropriétaires de la Clinique DIX30

La Clinique DIX30, faut-il souligner, a dernièrement obtenu une mention d’honneur et une note de 100 % de l’organisme de certification Agrément Canada pour la qualité de ses pratiques, un fait peu commun.

Listes d’attente et cancer

Pour certains intervenants, les cliniques sont maintenant jugées essentielles pour la réduction des listes d’attente. Les médecins des hôpitaux peuvent y transférer des opérations d’un jour et se concentrer sur des cas prioritaires. En Montérégie-Centre, par exemple, ces transferts à la Clinique DIX30 font partie des quelques facteurs qui ont permis de réduire considérablement les délais pour opérer les patients atteints d’un cancer (oncologie) à l’hôpital.

Avant la venue de la clinique, en 2015, le délai moyen pour opérer en oncologie dans les deux hôpitaux était de 30,4 jours, soit au-dessus de l’objectif ministériel de 28 jours. Cette année ? 22,7 jours, bien en dessous des 28 jours exigés.

Enfin, les cliniques privées offriraient non seulement un service à bon prix, mais elles permettent aussi au Ministère d’avoir la grille des coûts des opérations qui y sont pratiquées, puisque les cliniques fonctionnent à livre ouvert avec le Ministère (1).

Par exemple, les opérations de la cataracte coûtent 460 $ à la Clinique DIX30, plus 10 % exigés pour le profit, auxquels s’ajoute le tarif payé au médecin (environ 343 $, comme à l’hôpital). Total : environ 850 $. Au public, il est bien difficile d’estimer le coût, compte tenu des frais fixes des hôpitaux — parfois amortis — et du financement sur une base historique. Néanmoins, selon certaines observations, le coût pourrait vraisemblablement être de 5 % à 20 % plus élevé.

Pour l’instant, la ministre de la Santé, Danielle McCann, analyse le dossier, qu’elle voit d’un bon œil. Une recommandation sera faite au Conseil des ministres prochainement.

Des critiques

Pour sa part, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) craint que nous ne soyons en train de créer un monstre. Sa présidente, Diane Francoeur, met notamment en garde contre le risque de voir des infirmières et techniciens déserter les salles du public pour migrer vers le privé, où il n’y a « pas de quarts de travail de soir et de fin de semaine ».

Diane Francoeur oublie de dire qu’en contrepartie de ces horaires de travail avantageux, le personnel des cliniques privées, bien qu’ayant un salaire semblable, a généralement des avantages sociaux moindres qu’au public (assurances, régime de retraite, etc.). Cet élément concurrentiel est l’un des facteurs qui réduisent les coûts au privé. De plus, ce personnel du privé sert à pratiquer davantage d’opérations qu’au public, au bout du compte.

Plus d’opérations que nécessaire ?

Sur la pertinence des soins, par ailleurs, l’argumentaire de Diane Francoeur est loin d’être loufoque. En effet, pour assurer leur survie ou pour faire plus de profits, les cliniques privées pourraient avoir tendance à justifier davantage d’opérations que nécessaire. Et comme les opérations sont gratuites pour les patients et payées par l’État, il y a un risque réel de dérapage.

Pour ma part, j’ajouterais que les médecins eux-mêmes, puisqu’ils sont payés à l’acte, ont tout intérêt à multiplier les opérations. Et qu’à ce titre, ils sont parmi les principaux bénéficiaires de la hausse de productivité de 40 % des cliniques privées. M’est avis qu’ils devraient donc partager une partie de ces gains avec l’État.

Le gouvernement doit donc dire oui à ces cliniques, mais surveiller étroitement la pertinence des soins et le traitement des médecins, en plus de l’impact des cliniques sur le personnel au public. La ministre doit aussi considérer le risque de dépendance qui se développera envers ces cliniques : avec le temps et la hausse du volume d’opérations qu’on leur transférera, elles acquerront un pouvoir considérable, de nature à faire augmenter la facture.

(1) Le Ministère veut se servir des grilles de coûts comme guide pour son financement à l’activité dans les hôpitaux.