Ce n’est pas fini. Si plusieurs citoyens de la Beauce et de l’Estrie peuvent se dire que le pire est derrière eux, l’eau devrait continuer à monter dans plusieurs régions inondées, dont celle de Montréal. Devant les sous-sols inondés, routes fermées, glissements de terrain et interruptions électriques, une consolation : le bilan des inondations de 2019 s’annonce tout de même moins lourd qu’en 2017. Et sur le terrain, la préparation est meilleure. Bilan et perspectives.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

1688 évacués

Le nombre de Québécois évacués à cause des inondations a franchi le cap des 1600, hier, alors qu’on dénombrait 2549 résidences inondées. « Ce n’est pas fini. Les chiffres continuent de monter. Sur la Côte-Nord, dans le haut des montagnes en Gaspésie, en Mauricie, même ici dans la région de Québec, il y a des rivières qui commencent à débâcler. Il va y avoir une augmentation, mais ça me surprendrait beaucoup qu’on atteigne les statistiques de 2017 », commente Éric Houde, porte-parole pour la Sécurité civile du Québec. Il y a deux ans, on comptait en effet 4066 évacués dans 293 municipalités du Québec, contre 59 municipalités touchées actuellement.

PHOTO FRÉDÉRIC MATTE, LE SOLEIL

Beauceville, dans la région de Chaudière-Appalaches, était encore la proie du débordement de la rivière Chaudière, hier.

La Beauce à l’eau

La région de Chaudière-Appalaches est de loin la région la plus touchée, 73 % des maisons inondées de la province s’y concentrant. La seule ville de Sainte-Marie de Beauce comptait hier près de 800 évacués. Oubliez toutefois les scènes de militaires qui y charrient des sacs de sable comme on les a vues ailleurs. Les Forces armées n’ont fait leur apparition qu’en milieu de journée hier en Beauce. Pourquoi ? Le major Philippe-André Genest a expliqué que l’armée répond aux demandes du ministère de la Sécurité publique, qui n’avait pas jugé bon envoyer des militaires sur place. « Les inondations en Beauce ont été causées par des embâcles. On ne peut rien faire contre ça – même si on place des sacs de sable, ça ne marche pas », a justifié le porte-parole Éric Houde. Un « groupe de reconnaissance » de l’armée est toutefois arrivé en Beauce hier. « L’une des choses qui sont regardées est de voir si nos embarcations de la marine et nos véhicules de l’armée très hauts sur roues pourraient être utilisés pour circuler dans les zones inondées et aider nos partenaires à gagner les zones isolées », a expliqué le major Genest. La bonne nouvelle pour les Beaucerons est que le pire est derrière eux. Le niveau de la rivière Chaudière a déjà commencé à diminuer, même s’il risque de rester haut encore plusieurs jours. « L’embâcle est passé, et la décrue est en cours », explique Éric Houde, de la Sécurité civile.

Encore des hausses autour de Montréal

En Estrie, le niveau de la rivière Saint-François devrait aussi baisser, donnant un répit aux résidants de Weedon, notamment. Les prévisions des scientifiques utilisées par le ministère de la Sécurité publique indiquent toutefois que le niveau du lac Saint-Pierre continuera à monter jusqu’à jeudi, avant de descendre rapidement par la suite. Autour de Montréal, l’eau de la rivière des Mille Îles, de la rivière des Prairies et du lac des Deux-Montagnes pourrait continuer à monter jusqu’à aujourd’hui ou demain. « On voit qu’on est en train d’atteindre notre plafond dans ce secteur-là, mais ça va rester haut longtemps », précise Éric Houde. Le pont de l’île Mercier a été fermé à la circulation, en fin de journée, hier. Il s’agit de l’unique pont reliant l’île Mercier à l’île Bizard, à Montréal. La Sécurité civile a procédé à sa fermeture en fin d’après-midi, alors que le pont commençait à être submergé en raison des inondations. À 18 h 30, selon le bilan d’Urgence Québec, 12 résidences de l’île Mercier étaient inondées et 65 se retrouvaient isolées. En Mauricie, en Gaspésie et sur la Côte-Nord, la situation pourrait s’envenimer parce qu’il reste encore de la neige à fondre dans les hauteurs des bassins versants.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Des militaires des Forces armées canadiennes ont solidifié des murs de sable en prévision d’éventuelles inondations, à l’île Bigras, à Laval, hier.

Meilleure préparation

Pascale Biron, experte en hydrologie à l’Université Concordia, avait été très critique de la réponse des autorités aux inondations de 2017. Elle observe cette année une nette amélioration. « Il n’y a pas à dire que les trois principaux ministères responsables des inondations – Environnement, Sécurité publique et Affaires municipales – ont pris le dossier à cœur et ont investi. Il y a des leçons qui ont été apprises », dit-elle. Sur le terrain, elle observe que les sacs de sable étaient prêts et que la communication avec les citoyens est meilleure. Les municipalités et les citoyens eux-mêmes ont gagné de l’expérience. Les inondations de 2017 ont aussi déclenché des efforts de cartographie des zones inondables et amené la création d’un réseau d’experts provenant de 16 universités. Ces efforts n’ont pas vraiment eu le temps de porter leurs fruits cette année, mais démontrent, selon Pascale Biron, le sérieux des autorités. L’experte note toutefois deux bémols : la gestion des inondations reste répartie entre plusieurs ministères plutôt que d’être confiée à une seule agence, et les revenus des municipalités sont encore très dépendants de l’impôt foncier, ce qui les pousse au développement immobilier, y compris en zones inondables.

Routes fermées et glissements de terrain

Le ministère des Transports recensait, hier, près d’une trentaine de fermetures de routes provoquées par les inondations. Les régions de Chaudière-Appalaches et de l’Outaouais étaient les plus touchées. Le ministère de la Sécurité publique incite les citoyens à la plus grande prudence lors de leurs déplacements dans les régions inondées. « Les gens peuvent se dire : même s’il y a de l’eau sur la route, je vois la ligne jaune au milieu ou la ligne blanche sur le côté, alors je suis correct. Mais la route peut être mangée par en dessous. Et la nuit, s’il y a un trou, il est noir et la route est noire, alors on le voit quand on est dedans », prévient le porte-parole Éric Houde. Une quinzaine de glissements de terrain ont été recensés dans la province. Ceux-ci se produisent surtout dans la plaine du Saint-Laurent, où la terre argileuse tend à glisser avec l’eau et le dégel. Le ministère de la Sécurité publique prévoyait d’autres glissements de terrain au cours des prochains jours.

Consultez la liste des avertissements touchant le réseau routier.

Interruptions électriques

L’eau et l’électricité ne faisant pas bon ménage, environ 1250 clients d’Hydro-Québec étaient privés de courant, hier, la grande majorité en Beauce. « Le courant est coupé à la demande des services d’urgence, de la sécurité publique ou des clients. Ces coupures sont faites par mesure de sécurité afin de prévenir électrisations ou électrocutions », a précisé Hydro-Québec dans un échange de courriels avec La Presse. Le courant a notamment dû être interrompu temporairement dans une résidence pour personnes âgées de Sainte-Marie de Beauce, mais l’endroit a été réalimenté hier matin. « Nous n’avons pas d’autres cas comparables pour l’instant », a précisé Hydro-Québec. La société d’État incite les résidants dont la maison est sur le point d’être inondée à couper le courant en faisant basculer l’interrupteur principal avec un bâton sec, tout en s’assurant de ne pas se trouver sur un plancher humide ni d’être appuyé sur un objet métallique. Si l’eau a déjà gagné la maison, ne touchez à rien et appelez Hydro-Québec au 1 800 790-2424. Aucune électrocution n’a été rapportée pour l’instant.

Lisez les conseils complets d’Hydro-Québec en cas d’inondation

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Un avion Hercules de la base de Trenton, en Ontario, a atterri hier à l’aéroport de Saint-Hubert avec, à son bord, deux embarcations et deux volontaires de la réserve navale de Sept-Îles.

800 militaires

Pas moins de 800 soldats des Forces armées canadiennes sont en appui aux autorités municipales et provinciales sur le territoire québécois, principalement en Outaouais, en Mauricie, dans la région de Montréal et dans les environs de Rigaud. On y trouve autant des réservistes que des réguliers, et ils proviennent autant de l’armée et de la marine royale que de l’aviation. Hier en fin d’après-midi, un avion Hercules de la base de Trenton, en Ontario, a atterri à l’aéroport de Saint-Hubert avec, à son bord, deux embarcations et deux volontaires de la réserve navale de Sept-Îles. « Quand on dit que les ressources sont intégrées, on a ici un avion avec des marins qui vont travailler avec l’armée pour soutenir la population. Toutes les ressources sont impliquées », a dit le major Philippe-André Genest, officier de liaison principal pour la force opérationnelle interarmée (Est). 

— Avec Audrey Ruel-Manseau, La Presse

Déménagements: Legault nuance sa position

S’il évoquait dimanche l’idée de forcer les gens vivant dans des zones à risque à déménager ailleurs, le premier ministre François Legault a été contraint, hier, de nuancer quelque peu ses propos au terme d’une rencontre avec le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Après avoir visité une partie d’un quartier de la ville inondé avec le premier ministre, M. Pedneaud-Jobin a dit craindre que le nouveau programme d’indemnisation aux sinistrés, annoncé récemment par le gouvernement du Québec, mène à la création de quartiers ayant l’allure d’un fromage gruyère : des maisons ici et là, un quartier sans âme, sans structure et sans attrait.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

François Legault, premier ministre du Québec (au centre), en compagnie de Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau (à sa droite), à Gatineau, hier

Le maire, qui affronte une troisième catastrophe naturelle en trois ans, a ainsi invité le premier ministre à élargir la réflexion de son gouvernement afin d’évaluer s’il ne serait pas plus rentable, à long terme, de protéger des quartiers à risque en construisant des digues, par exemple, au lieu d’encourager les résidants de longue date à quitter les lieux.

« Il faut prendre le temps de réfléchir. Ici, on le voit, juste autour, on a perdu 200 maisons. On va peut-être en perdre d’autres maintenant. Ça fait un quartier qui est déstructuré. Il y a des trous partout. Il faut regarder comment on corrige cela et combien cela coûte », a dit le maire de Gatineau.

« Il y a un coût à garder les gens. Mais il y a aussi un coût à leur demander de s’en aller. […] C’est une réflexion qui n’a jamais été faite et qui doit être faite. »

Des digues permanentes ?

S’il a réitéré que son gouvernement « ne veut pas gaspiller l’argent des contribuables québécois et imposer aux gens de revivre ce genre de drame à tous les deux ans ou trois ans », François Legault a dit être prêt à évaluer la proposition du maire pour protéger la vie de quartier dans certaines municipalités.

« Il faut voir évidemment si on est capable de sauver des quartiers en installant des digues qui sont permanentes. On va le regarder. Mais je ne suis pas certain que c’est toujours faisable. »

Le premier ministre a même évoqué l’idée de déplacer ensemble des familles et des citoyens vivant dans le même quartier dans un autre coin plus sécuritaire. « Si on les envoie chacun de leur bord, on perd la vie de quartier. Est-ce qu’on est capable d’identifier un futur quartier, de faire cela en groupe, des déménagements ? C’est cela qu’il faut regarder », a-t-il dit.

« Il faut se rendre à l’évidence avec le réchauffement climatique. Il y a des événements qui se reproduisent plus fréquemment que dans le passé. Donc, il faut être capable d’ajuster nos programmes. C’est ce que l’on fait », a-t-il aussi ajouté.

Après avoir échangé quelques mots avec des bénévoles qui remplissaient des sacs de sable avec l’aide de soldats des Forces armées canadiennes, M. Legault a répété que son gouvernement limitera à 100 000 $ la somme cumulative qui sera versée aux sinistrés pour réparer leurs maisons à compter de 2019. Il a promis que cette indemnisation sera versée plus rapidement. Une fois cette limite atteinte, un propriétaire se verra offrir une somme forfaitaire de 200 000 $ par Québec pour déménager dans une zone sécuritaire et démolir son ancienne maison.