« Quand je suis arrivé ici, les compagnies offraient des bonis de signature de 10 000 $, 15 000 $ juste pour te faire traverser la rue et aller travailler chez eux. Il y avait tellement d’argent qui coulait à Calgary que le prix des maisons doublait chaque année. Tu allais au Stampede, toutes les grosses entreprises offraient le déjeuner gratuit. »

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

C’est un Québécois de la Côte-Nord. Il ne veut pas que je l’identifie, mais il travaille dans une grande société pétrolière depuis 2005. « Déjà, ma femme a perdu sa job, j’ai des amis au chômage, je veux pas prendre de risque… »

C’est un Québécois, mais il partage la frustration de la plupart des Albertains. « Colère, je sais pas. Disons : irritation. On vend notre pétrole à perte aux États-Unis, il est coincé ici. À l’est, le Québec est contre les pipelines, à l’ouest, la Colombie-Britannique est contre aussi… Ça les empêche pas d’acheter de l’essence. Moi, je dis : “Si t’es contre les pipelines, OK, mais marche, astheure !” »

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« Pipeline ! Pipeline ! Pipeline ! Voilà, je viens de le dire deux fois plus que vous dans toutes vos années à Ottawa », a lancé la première ministre Rachel Notley au chef conservateur Jason Kenney, ex-ministre fédéral et grand favori pour l’emporter le 16 avril aux élections générales.

Car qu’on soit libéral, néo-démocrate, conservateur ou du « Parti albertain », sur ça, il n’y a aucun débat : il faut trouver un moyen de faire sortir ce foutu pétrole vers le marché international. Le débat, c’est plutôt comment, ou plus exactement, à qui la faute si ça ne se fait pas.

Pour Kenney, c’est la faute à Justin Trudeau, qui n’a pas imposé les projets de pipeline. Trudeau est probablement l’homme le plus impopulaire ici.

Un site appelé Low Class Oil Trash a vendu avec un certain succès un kangourou où l’on pouvait voir une corde de pendu accrochée à un arbre avec la mention « Welcome West Trudeau ». Le site n’en vend plus.

C’est aussi pour Kenney la faute à son « associée » Rachel Notley et sa taxe sur le carbone. C’est la faute de la Colombie-Britannique. Et, bien entendu, c’est la faute du Québec, qui, non content de « bloquer » Énergie Est, a reçu l’an dernier des paiements record de péréquation – 13 milliards. Kenney avait un ton plus conciliant au débat, mais il menace d’organiser un référendum contre la péréquation. « On va utiliser le même livre de recettes que le Québec pour obtenir ce qu’on veut ! »

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Quel retournement de situation en dix ans.

Revenons en 2008. C’étaient des années fastes et il manquait de main-d’œuvre partout. Encana, le géant canadien du gaz naturel et du pétrole, aurait l’édifice le plus haut et le plus spectaculaire à Calgary. À 236 mètres, il allait dépasser de quelques mètres celui d’un autre géant du pétrole canadien, Suncor, planté juste en face.

En 2012, The Bow (« l’arc », comme la rivière qui traverse la ville) était inauguré. En hauteur, le deuxième gratte-ciel du Canada hors Toronto. Il n’était pas seulement haut ; il se distinguait encore davantage par sa forme audacieuse et ses matériaux originaux dans une ville plutôt morne, question architecture.

Pour signifier qu’on n’avait pas seulement de l’argent, mais du goût et l’ambition de rivaliser avec les grandes métropoles, on a commandé une sublime sculpture de l’artiste catalan Jaume Plensa. C’est une tête de jeune fille faisant 12 mètres de haut formée d’un enchevêtrement de tuyaux, à l’intérieur de laquelle le passant peut marcher.

L’œuvre s’appelle Wonderland, et en effet, Calgary était un pays des merveilles économique.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La sculpture Wonderland de l’artiste catalan Jaume Plensa

La ville s’est embellie de quelques autres édifices remarquables, comme l’extravagant Studio Bell ou la superbe bibliothèque municipale, qui enjambe une voie ferrée.

Mais depuis trois ans, tout s’est arrêté. Les beaux jours sont finis et Wonderland a une sale mine.

Quand Encana a entrepris la construction du Bow, son action valait près de 100 $. Elle en vaut moins de 10 aujourd’hui.

Le quart des bureaux sont vides au centre-ville. C’est la ville où le chômage est le plus élevé au Canada (entre 7,5 et 7,9 % ; Montréal est à 6,1 %). On entre dans les magasins du centre-ville, on cherche les clients…

La ville est tombée de haut, et avec elle l’Alberta. (Cela dit, malgré un déficit de 8 milliards, l’Alberta a quand même une dette quatre fois moins élevée par habitant que le Québec, le taux d’imposition le plus bas au Canada et aucune taxe de vente.)

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Je vais voir le maire de Calgary, Naheed Nenshi, premier musulman élu à la tête d’une ville nord-américaine, qui rencontrait la presse hier matin. Il ne prend pas position dans les élections, mais a publié les réponses des partis à une série de questions concernant la ville.

PHOTO VICTOR J. BLUE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Naheed Nenshi, maire de Calgary

« Aucun des chefs n’est capable de présenter un plan crédible pour la relance économique », a-t-il dit avec dépit.

Je l’ai escorté jusqu’à son bureau.

« Je l’ai dit en français et en anglais et avec mon ami le maire Labeaume à Québec : c’est tellement mieux de satisfaire nos besoins énergétiques ici même. Personne ne croit qu’on ne s’en va pas vers une diminution de la consommation de carbone ; personne de légitime ne croit que les changements climatiques ne sont pas sérieux. Mais il faut aussi comprendre que le symbole d’un tuyau blanc de trois pieds ne changera rien aux changements climatiques. On ne peut pas faire porter à ce tuyau les péchés de l’économie du carbone. En même temps, ce tuyau ne réglera pas les problèmes économiques du Canada. Énergie Est aurait été bien pour le Québec, l’Alberta, l’Atlantique, et on a été pris dans la rhétorique.

« Parce que bien sûr, quand vous faites le plein à Montréal, ce carburant arrive par pipeline ou par pétrolier dans le fleuve. Il n’est pas arrivé du ciel par des licornes. Le pipeline est le plus écologique et le plus sécuritaire des moyens de le transporter et on pourrait le faire d’une manière qui crée de la prospérité pour les Canadiens.

« Oui, il faut diversifier. Et on l’a fait. Quand j’ai décroché mon diplôme [en 1993], le pétrole représentait la moitié du PIB de la ville ; en 2015, avant l’effondrement, c’était 30 %. 

« Justin Trudeau s’inquiète des 9000 emplois de SNC-Lavalin, mais ici, on en a perdu 150 000 ! »

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« Dans notre entreprise, raconte notre interlocuteur de la Côte-Nord, on avait réservé dix étages d’un nouvel édifice. Entre le jour où ils ont creusé et le jour où ils ont ouvert les portes, on avait perdu les trois quarts de nos employés. On est sur cinq étages, et on est chanceux, notre président, c’est un Wayne Gretzky de la gestion. Mais on va se faire acheter, c’est clair. Et là, ben, ils vont mettre le monde dehors après la fusion…

« On est prisonniers, on doit le vendre aux Américains, et c’est eux qui font du cash sur notre pétrole en le revendant trois fois plus cher. »

« Un moment donné, l’an dernier, au plus creux, plusieurs payaient pour produire. Ils vendaient à perte. » — Un travailleur québécois

« Ce que les gens ne savent pas, c’est que tu ne peux pas juste fermer un puits de pétrole. Il doit continuer à fonctionner. Alors, plein de petits ont fait faillite. Et en même temps, depuis quatre ans, les multinationales sont presque toutes parties. Shell, Total, Conoco, Devon, Imperial, Marathon… Ils ont flairé la crise, ils ont tous vendu leurs opérations canadiennes. »

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Malgré la perception dans l’Ouest, le Québec consomme beaucoup de pétrole albertain. La situation a changé de manière spectaculaire depuis cinq ans. Alors qu’en 2012, 92 % du pétrole raffiné au Québec était importé (surtout d’Algérie, du Kazakhstan et d’Angola), maintenant, plus de 80 % provient de l’Ouest canadien (44 %) ou des États-Unis. Tout ça parce qu’on a inversé le courant dans un pipeline d’Enbridge, et que la production américaine a été multipliée par cinq au cours des dernières années.

Les malheurs de l’Alberta ne viennent pas seulement du problème de transport. Les Américains, qui ont multiplié leur production par cinq avec la fracturation, sont maintenant des exportateurs de pétrole. Ce que cherche l’Alberta, c’est atteindre les marchés d’exportation. L’agrandissement du pipeline TransMountain, acheté par le gouvernement fédéral, est loin d’être fait. En désespoir de cause, Rachel Notley a annoncé en février un investissement de 3,7 milliards pour transporter le brut par train. Mais là encore, le coût est élevé, et l’opération est financée par la province. Sans compter que la capacité ferroviaire est limitée : il y a une limite au nombre de trains qu’on peut faire circuler.

Toutes les solutions sont longues à venir et personne ne voit Wonderland à l’horizon.