Un projet cher au gouvernement de François Legault a un nouveau détracteur : l'Union des producteurs agricoles (UPA) prend position contre un troisième lien à l'est, de crainte qu'il accélère l'étalement urbain sur les bonnes terres agricoles au sud de Québec.

Publié le 20 nov. 2018
Gabriel Béland LA PRESSE

«Ce n'est pas ça, le développement de l'avenir», lance en entrevue avec La Presse le président de l'UPA, Marcel Groleau.

«Les terres agricoles vont devenir de plus en plus rares. Il faut être conscient de ça pour les générations futures, dit-il. On ne peut plus se permettre de planter des bungalows et des banlieues un peu partout.»

Le président de l'UPA dit craindre que cette future autoroute entre les deux rives ait pour effet d'ouvrir à l'étalement urbain «toute la région de Pintendre, Saint-Henri, Bellechasse».

«Ça, c'est évident. Et la façon de prévenir ça, c'est de ne pas construire le troisième lien à cet endroit-là», dit-il.

La Coalition avenir Québec (CAQ) a promis d'entamer la construction de ce nouveau lien entre Québec et Lévis dans un premier mandat. Le pont ou le tunnel doit franchir le Saint-Laurent à l'est.

Tout indique que la nouvelle autoroute aboutirait sur la rive sud du fleuve dans un secteur riche en terres agricoles, dans l'est de Lévis, près de Bellechasse. 

«C'est parmi les plus belles terres du Québec, avec un flanc qui donne sur le fleuve. C'est parmi les terres les plus productives du Québec», assure le président de l'UPA. 

Le passage de cette nouvelle autoroute va exercer une pression immense sur les terres agricoles, craint l'UPA. La spéculation sur les terres fait monter leur valeur en flèche. Elle peut notamment empêcher des agriculteurs de «s'agrandir», la relève de s'installer, ou engendrer une hausse du fardeau fiscal. Elle peut aussi mener au dézonage des terres agricoles.

«On sait que chaque fois qu'on ouvre un territoire par une autoroute, on favorise l'étalement urbain. Et dans ce cas-ci, ce ne sera pas différent», prévient-il.

Le président de l'UPA demande au gouvernement Legault de revoir sa position sur ce projet qui, selon lui, relève d'une autre époque.

«Il faut arrêter de penser le transport uniquement en fonction de l'automobile. Pour moi, le troisième lien fait partie d'une conception dépassée du développement du territoire, dit Marcel Groleau. Il faut aller ailleurs, penser globalement l'aménagement du territoire.»

Un secteur sous pression

Même avant l'arrivée d'un troisième lien, les terres agricoles de la rive sud sont déjà sous pression. Au printemps dernier, 13 municipalités de la MRC de Bellechasse ont demandé le dézonage de 143 hectares de terres agricoles.

Ces municipalités rurales faisaient valoir qu'elles n'avaient pas l'espace suffisant pour répondre à la croissance de leur population sur un horizon de 15 ans. Ces demandes de dézonage ont été faites sans prendre en compte l'impact sur leur population d'un éventuel troisième lien.

La population de Bellechasse croît déjà plus vite (5,4% de 2011 à 2016) que la moyenne québécoise (3,3%). Plusieurs jeunes familles s'y installent, et travaillent à Lévis ou Québec. Ces navetteurs doivent emprunter les ponts existants à l'ouest.

La Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) a refusé la grande majorité des demandes de dézonage. Dans sa décision, on lit que la plupart des municipalités de Bellechasse projettent des ensembles résidentiels de 14 maisons l'hectare.

Cette faible densité, de type banlieue, est jugée insuffisante pour soutenir les transports collectifs. En Ontario, le ministère des Transports estime qu'un service par autobus se justifie dans des ensembles résidentiels à partir de 22 unités l'hectare.

Le préfet de la MRC de Bellechasse défend quant à lui le projet de troisième lien et ne croit pas que cette nouvelle autoroute mènerait à une construction résidentielle débridée. «Je ne crois pas à ça. Mais c'est sûr que ça va avoir un impact sur certaines municipalités, on ne se le cachera pas», explique Clément Fillion.

«On veut un certain niveau de développement. Mais ça n'atteindra jamais ce qu'on voit à Lévis et Québec, ce ne sera jamais la même chose.»

La MRC a pris une «position claire» en faveur du troisième lien, rappelle le préfet. Il estime que la construction résidentielle peut se faire sans trop nuire à l'agriculture, même s'il admet que «dans certains périmètres urbains, on est au maximum de la capacité».

Avec sa prise de position, l'UPA rejoint plusieurs groupes environnementalistes et experts en aménagement qui s'opposent au troisième lien.

«Si le gouvernement va de l'avant, les spéculateurs vont s'empresser d'acheter des terres agricoles à gauche, à droite, dans un rayon de 5 km autour de la sortie du troisième lien», prévient Alexandre Turgeon, directeur général du conseil régional de l'environnement (CRE) de la Capitale-Nationale.

«Et même sans dézonage, ça va avoir un effet déstructurant sur les terres agricoles, car la valeur foncière va exploser et les taxes aussi», avertit celui qui dit espérer que le gouvernement «aura le bon sens» d'abandonner le projet de troisième lien.

Selon lui, la région de Québec devrait se concentrer à densifier son bâti existant, combler «les dents creuses» du tissu urbain et développer les transports en commun.