Quitter un emploi stable pour fabriquer des plances électriques ? C'est ce que vient de faire l'avocat montréalais Alex Archambault. Et déjà, il ne répond plus à la demande.

Nicolas Bérubé LA PRESSE

Chaque fois qu'il fait ses virages prononcés sur sa planche électrique faite d'érable et de fibre de carbone dans les rues de Montréal, Alex Archambault est accosté par des inconnus.

« Les gens veulent savoir où j'ai acheté ma planche. Ils sont surpris quand je leur dis que c'est moi qui les fabrique. »

Pour être plus précis : il les fabrique dans son sous-sol de la rue Hutchison, à la limite d'Outremont et du Mile End, tout près du mont Royal, où il va rouler presque tous les jours. Les passants se figent lorsqu'ils le voient monter la voie Camillien-Houde sur sa planche, comme si la loi de la gravité ne s'appliquait pas à lui.

« Personne n'a jamais vu ça », résume-t-il.

Avant d'avoir des enfants, Alex Archambault, un avocat de 36 ans, faisait de la planche aérotractée (kitesurf), du surf et du vélo de montagne. Avec une jeune famille, c'était devenu difficile de quitter la ville pour pratiquer un sport de glisse.

L'été dernier, il a voulu acheter une planche électrique, mais il a été déçu par les modèles offerts sur le marché.

« La structure des planches est la même depuis 30 ans, et elle n'est pas faite pour supporter une batterie et un moteur électrique. C'est un peu comme si tu mettais la technologie d'une voiture Tesla sur un carrosse tiré par des chevaux », affirme Alex Archambault. 

Le plus grand problème des planches électriques est leur manque de flexibilité, dit-il. Elles doivent être rigides afin de servir de support à la batterie fixée sous la planche. « Pour une personne qui a fait des sports de glisse toute sa vie, c'est décevant. Ce n'est pas du tout la même sensation. »

Avec son frère Patrick, Alex Archambault s'est donc mis en tête de dessiner et de fabriquer un nouveau type de planche. Avec des pièces achetées sur l'internet, les deux frères ont construit un prototype capable de beaucoup de flexibilité en raison d'une batterie conçue pour pouvoir plier avec la planche.

Lorsque Alex Archambault roulait l'été dernier avec son prototype, les gens se sont mis à l'aborder à chaque coin de rue. Quelqu'un a même offert d'acheter sa planche sur-le-champ. « C'est là que j'ai réalisé qu'il y avait un potentiel. »

Les deux frères se sont assis avec un ingénieur adepte de surf qui a dessiné la planche idéale, fabriquée à la main, de même que la coque de carbone flexible qui contient la batterie, dont l'autonomie est de 60 km. « On est capables de se rendre à Saint-Jérôme », dit-il.

L'accélération et le freinage sont contrôlés par une télécommande que le planchiste tient dans sa main. L'information sur le niveau de charge de la batterie est accessible sur un téléphone intelligent, connecté à la planche par Bluetooth. Les frères ont appelé leur nouvelle entreprise Lacroix, une référence à la croix du mont Royal.

UN CARNET DE COMMANDES BIEN REMPLI

Tout cela a un prix : chaque planche est vendue 2300 $US. M. Archambault fait un rabais sur le taux de change aux acheteurs canadiens, qui paient environ 2600 $CAN pour leur planche.

Depuis le lancement de leur site, en mars, leur carnet de commandes s'est rempli. Plus de 80 % des gens qui achètent une planche se trouvent aux États-Unis, notamment en Californie et à New York. Des acheteurs sont aussi en Europe et en Australie.

« On ne répond pas à la demande et on ne fait aucune promotion, aucune publicité, dit Alex Archambault. Tout est vendu sur internet. »

Qui sont ses clients ? « Surtout des gens dans la fin vingtaine, ou des gens un peu plus âgés qui ont fait plusieurs sports et qui ont envie d'essayer quelque chose de nouveau. Bien des acheteurs prennent un soin maniaque de leur planche. Ils veulent la garder en bon état. »

Cette semaine, Alex Archambault a quitté l'emploi d'avocat spécialisé en propriété intellectuelle qu'il occupait depuis près de 10 ans pour se consacrer à temps plein à sa nouvelle entreprise. 

« C'est tout un changement, mais j'étais prêt. Ça faisait un bout de temps que je savais que j'étais entrepreneur dans l'âme », mentionne-t-il. 

Côté réglementation, l'avocat dit que son invention est dans une zone grise : circuler sur la voie publique en planche à roulettes est interdit, mais sa planche électrique s'apparente plutôt à un véhicule électrique, comme un scooter électrique ou un vélo électrique qui, eux, sont autorisés.

Les policiers sont surtout étonnés quand ils le voient passer. « Ils me font le pouce en l'air. »

Alex Archambault s'assure aussi de toujours porter un casque, des protège-coudes, des protège-genoux et une veste protectrice - même par temps de canicule. « Je dis à chaque acheteur de bien faire ses arrêts, d'être respectueux des piétons et des conducteurs. C'est un nouveau sport et il faut s'assurer de bâtir une bonne réputation, et non d'agir en "têtes brûlées" et de se mettre des gens à dos. » Il dit rouler à une vitesse de 20 à 30 km/h avec sa planche, qui est davantage conçue pour faire des virages que pour battre des records de vitesse.

Même s'il est content de quitter la vie de bureau, Alex Archambault note que sa formation d'avocat l'a aidé dans sa nouvelle vie d'entrepreneur - notamment à bien protéger son invention.

« Un brevet va couvrir le design et la forme de la planche, un autre va couvrir la batterie flexible... Là-dessus, je n'ai pris aucun risque. »

Photo Alain Roberge, La Presse

« On ne répond pas à la demande et on ne fait aucune promotion, aucune publicité. Tout est vendu sur internet », dit Alex Archambault au sujet de ses planches électriques Lacroix.

La planche Lacroix en bref

FLEXIBILITÉ

Le secret de la flexibilité de la planche : une batterie contenue dans une coque faite de fibre de carbone à l'extérieur, et de fibre de verre du côté intérieur, pour éviter les courts-circuits (contrairement à la fibre de carbone, la fibre de verre ne conduit pas l'électricité). Articulée, la batterie permet au planchiste d'utiliser son poids et la gravité pour faire plier la planche à sa guise. Il faut compter environ trois heures de recharge lorsque la batterie est complètement à plat.

PILES

Pour ses planches, Alex Archambault utilise 60 piles fabriquées par l'entreprise Samsung dont la technologie s'apparente aux piles utilisées par Tesla dans la production de ses véhicules électriques. « Tout est fixé pour éviter les vibrations. Dans le produit fini, il n'y a aucun jeu », dit-il.

TÉLÉCOMMANDE

Le planchiste contrôle l'accélération et le freinage de sa planche au moyen d'une télécommande qu'il garde à la main. « Il n'y a pas d'écran sur la télécommande. Nous l'avons faite volontairement très simple, pour minimiser les risques de bris ou d'autres problèmes. »

MOTEURS

Chaque planche est équipée de deux moteurs électriques. Les composants des planches sont achetés chez six fournisseurs situés un peu partout dans le monde et assemblés à Montréal. La planche en érable est réalisée par un artisan et la partie électronique des planches est fabriquée dans un second atelier, dans l'est de la ville.

PNEUS

Contrairement aux planches à roulettes, qui sont équipées de pneus pleins, la planche électrique Lacroix a des pneus gonflables. « Les pneus gonflables sont plus stables, notamment dans les nids-de-poule et autres imperfections de la route, dit Alex Archambault. Ils permettent de faire de beaux virages tout en limitant au maximum les vibrations. »

NOM

Alex et Patrick Archambault ont nommé leur entreprise Lacroix, en référence à la croix du mont Royal et au fait que les planches sont conçues et fabriquées  à Montréal.

>> Consultez le site des planches Lacroix (en anglais pour l'instant)