Cyrous Amin n'est pas membre de l'Ordre des psychologues du Québec. Pourtant, au printemps 2015, il s'est rendu à de multiples reprises au Centre de détention Rivière-des-Prairies pour y rencontrer un détenu. Au moment où les autorités déterminaient la peine à imposer au jeune homme incarcéré, M. Amin a ensuite témoigné devant la Cour du Québec et déposé un rapport dans lequel il peint un portrait psychologique assez lourd du détenu.

Mis à jour le 24 juin 2018
Philippe Mercure LA PRESSE

Ces faits, qui sont détaillés dans des documents juridiques et n'ont pas été remis en question par M. Amin, sont la goutte qui a fait déborder le vase pour l'Ordre des psychologues du Québec. L'ordre professionnel poursuit M. Amin pour pratique illégale. Les accusations pénales concernent deux articles du Code des professions : avoir procédé à une évaluation des troubles mentaux sans détenir le permis nécessaire et avoir agi de manière à donner lieu de croire qu'il était autorisé à exercer une activité professionnelle réservée aux membres de l'Ordre des psychologues du Québec. On lui réclame en tout 16 278 $.

« Ça porte directement atteinte à la protection du public, a commenté à La Presse l'avocat de l'Ordre des psychologues, Me Louis Gélinas, en marge du procès qui s'est conclu vendredi. Les gens qui n'ont pas la formation, les connaissances ou l'expérience pour faire l'évaluation des troubles mentaux peuvent poser de mauvais diagnostics. » 

« Cela risque de stigmatiser la personne en lui donnant une étiquette et de conduire à des traitements qui ne correspondent pas à ses besoins. »

L'Ordre des psychologues a rappelé que depuis 2012, l'évaluation des troubles mentaux est un acte réservé aux médecins et aux psychologues ainsi qu'à certains conseillers d'orientation et infirmières. Or, l'Ordre estime que Cyrous Amin a posé pas moins de six diagnostics sur le détenu. Ceux-ci vont de la dépression majeure au trouble de la personnalité en passant par le trouble du contrôle des impulsions, l'hyperactivité et les troubles liés à la consommation de drogue. 

Le titre même du rapport rédigé pour la Cour par M. Amin, « Rapport d'évaluation et d'expertise psychocriminologique », montre, selon la poursuite, que l'accusé visait dès le départ à faire une évaluation des troubles mentaux.

Un accusé invisible

Cyrous Amin ne s'est pas présenté à son propre procès. Son avocat a affirmé que l'homme avait perdu connaissance mercredi à sa sortie du palais de justice, où il s'était rendu pour préparer sa défense. « Il est sous l'effet des médicaments, il est trop groggy pour témoigner », a dit Me Lloyd Fischler. Les billets médicaux n'ont toutefois pas convaincu la juge Annie Claude Chassé. Jeudi, elle a invité l'Ordre des psychologues du Québec à présenter sa preuve même en l'absence de l'accusé. Le procès a ensuite été suspendu jusqu'au lendemain pour donner la chance à M. Amin de donner sa version des faits.

Mais le principal intéressé brillait toujours par son absence, vendredi, et son avocat ne s'est pas opposé à ce que le procès se poursuive. Me Fischler n'a en fait pratiquement pas dit un mot de tout le procès. Il n'a pas soumis à un contre-interrogatoire les deux témoins cités par l'Ordre des psychologues du Québec et n'a pas présenté de témoins de son côté. Il n'a livré ni défense ni plaidoirie. Le jugement sera rendu la semaine prochaine.

De nombreux signalements

Selon l'Ordre des psychologues du Québec, Cyrous Amin n'en était pas à ses premières infractions, ayant fait l'objet de trois signalements préalables. En 2015, l'Ordre avait même « hameçonné » M. Amin. Une personne s'était fait passer pour une mère qui peinait à obtenir la garde de ses enfants à cause d'un diagnostic de dépression. Elle avait demandé à M. Amin s'il pouvait établir son propre diagnostic et celui-ci avait accepté le mandat. L'Ordre l'avait ensuite avisé par lettre et message téléphonique qu'il commettait ainsi une infraction.

Selon l'Ordre des psychologues, Cyrous Amin visait « principalement des personnes vulnérables, c'est-à-dire incarcérées, immigrantes ou souffrantes psychologiquement ».

Dans son CV, toujours selon l'Ordre, M. Amin se présentait faussement comme « psychologue » et « psychologue clinicien ». L'homme prétend avoir un doctorat en « psychocriminologie » de l'Université de Caen Basse-Normandie, en France. L'Ordre des psychologues du Québec a toutefois refusé à deux reprises de lui accorder le titre de psychologue parce qu'il ne pouvait fournir les pièces justificatives nécessaires.

Un détenu libéré

Il est difficile de déterminer l'impact qu'a eu l'intervention en Cour de Cyrous Amin sur le sort du détenu qu'il a évalué. Ce dernier, que nous n'identifions pas parce que l'Ordre des psychologues souhaite protéger son identité afin de ne pas nuire à sa réhabilitation, avait plaidé coupable à des accusations d'agressions armées, de menaces et de non-respect de conditions. Vu son lourd dossier criminel (il avait déjà été incarcéré), la Couronne réclamait deux ans de prison.

Dans sa décision rendue en 2015, la juge Lori Renée Weitzman mentionne le fait que Cyrous Amin a témoigné en faveur de l'accusé. Elle présente M. Amin comme un homme « qui a un profond intérêt dans le développement de sanctions alternatives pour les jeunes contrevenants ». L'accusé a finalement évité une peine de prison et écopé de trois ans de probation.

C'est l'avocat de l'accusé, Me Michel Aubin, qui avait demandé à Cyrous Amin d'effectuer une évaluation psychologique de son client. « [...] Monsieur Amin aurait dû refuser ce mandat puisqu'il n'appartient visiblement à aucun ordre professionnel dont les membres sont habilités à comprendre l'état de santé mentale d'un sujet [...] », a dit Hubert Van Gijseghem, qui a témoigné jeudi comme témoin expert. Selon lui, le portrait psychologique rédigé par Cyrous Amin « manque cruellement de rigueur ». L'Ordre des psychologues du Québec estime également que « M. Amin calque, tout au plus, le processus d'évaluation des troubles mentaux d'un professionnel habilité sans toutefois faire preuve de toute la rigueur qu'impose un tel processus ».