Le cannabis illégal consommé à l'heure actuelle par des centaines de milliers de Québécois est condamné à devenir l'équivalent d'un « vin maison », une piquette qui ne fera pas le poids devant la production légale qui va inonder le marché en juillet prochain, prévient une experte du dossier.

Mis à jour le 9 déc. 2017
Gabriel Béland LA PRESSE

« Si quelqu'un t'apporte une bouteille de vin maison, tu dis merci et tu mets ça dans la sauce à spag. Ça va être la même chose avec le cannabis illégal », avertit Line Beauchesne, professeure titulaire au département de criminologie de l'Université d'Ottawa.

« La variété des produits offerts et les garanties de qualité vont faire en sorte que les gens du marché illégal, qui ne sont pas de grands joueurs, contrairement à ce qu'on dit, ne pourront pas faire compétition à ce qui sera offert sur le marché légal », a avancé Mme Beauchesne en marge d'une conférence organisée hier sur cette question par l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval.

Plusieurs producteurs et distributeurs illégaux à qui La Presse a parlé dans les derniers jours sont persuadés du contraire : ils pensent pouvoir garder leurs clients et se préparent même à planter cet été autant de plants qu'à l'habitude, malgré la légalisation.

Mais Mme Beauchesne est certaine que le marché illégal est voué, à moyenne échéance, à disparaître presque complètement. Les petits producteurs responsables de la majorité de la production actuelle n'auront tout simplement pas les moyens de faire concurrence aux producteurs légaux qui vont vendre à la Société québécoise du cannabis (SQC).

« Le petit producteur illégal n'offre aucune garantie que son cannabis est sans champignons, sans moisissures, sans métaux lourds, que des engrais n'ont pas été ajoutés pour le faire pousser plus vite », énumère-t-elle.

« Il n'y aura aucune garantie. Les gens ne veulent pas être malades quand ils consomment un produit. »

Mais des acteurs du marché illégal du cannabis pensent quant à eux pouvoir tirer leur épingle du jeu. « Je pense que les consommateurs vont toujours vouloir l'obtenir de quelqu'un qui le cultive directement, croit Pierre*, un petit producteur. Pour savoir d'où ça vient réellement, et que ce ne soit pas une grosse compagnie qui gère ça comme un produit. »

Maxime*, un vendeur de cannabis de la région de Québec, pense que la décision du gouvernement Couillard d'interdire aux Québécois de cultiver quatre plants chez eux va aussi servir le marché noir. « Permettre ça, ça nous aurait fait très mal », dit-il.

Il pense aussi que la SQC aura du mal à rivaliser avec les prix du gros sur le marché noir. « Actuellement, tu peux avoir 14 grammes pour 90 $, 100 $. Un gros fumeur, c'est 14 grammes par semaine, dit Maxime. Si ça coûte plus cher au légal, le client va continuer à acheter chez nous, c'est certain. »

PAS QUE LE JOINT

Line Beauchesne ne croit pas que ces arguments en faveur du marché noir vont convaincre la majorité des consommateurs.

« Le plus grand risque, ce sont des taxes trop élevées. Mais les gouvernements semblent avoir compris et ne veulent pas trop taxer », dit-elle.

« L'exemple de l'État de Washington est intéressant. Ils avaient mis une taxe autour de 40 % et se sont rendu compte que ça ne marchait pas. Ils ont dû se réajuster. »

Ce qui devrait faire très mal au marché illégal, c'est l'apparition dès 2019 de produits agroalimentaires à base de cannabis. Ces produits comestibles représentent aujourd'hui près de la moitié du marché du cannabis au Colorado.

« Ce qui s'en vient comme variété de produits, ça va être impressionnant. Ça va être gros, prévient Line Beauchesne. Le joint traditionnel, dans les États qui ont légalisé, c'est minoritaire. Le joint traditionnel, c'est presque une affaire de vieux poteux ! »

Pierre, lui, ne pense pas que la légalisation va tout changer du jour au lendemain. Le petit producteur de la région de Québec pense déjà à sa prochaine saison. « Je vais planter la même chose que l'an passé, peut-être même un peu plus. »

* Les intervenants du marché noir ont préféré conserver l'anonymat.

Quel avenir pour les travailleurs du marché noir ?

Il n'existe pas de portrait exact du marché illégal du cannabis au Québec. Celui-ci représenterait 1,2 milliard de dollars et emploierait à divers degrés plus de 45 000 personnes à l'heure actuelle, selon Yanick Charette, professeur adjoint à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval. Le chercheur a le projet de suivre des acteurs de ce milieu dans les prochaines années. « On veut les suivre à travers le temps pour voir comment ils vont s'adapter, explique-t-il. Pour voir comment ils vont pouvoir compenser les revenus qu'ils avaient avec la vente de cannabis avant la légalisation. »