Réélu sans interruption depuis 2004 à la tête de Kahnawake, plus grande communauté mohawk du Québec, Michael Delisle demeure pourtant peu connu des non-autochtones. Affable, fin analyste, ce solide gaillard, né sur la réserve, a travaillé dans l'acier puis en gestion bancaire avant de se lancer en politique. Son but: l'autosuffisance de sa communauté. Entrevue.

Publié le 15 juill. 2012
Karim Benessaieh LA PRESSE

Q: Samedi dernier, vous avez été élu pour la quatrième fois grand chef de Kahnawake. On vous connaît peu à l'extérieur de la réserve. Qui est Michael Ahrihrhon Delisle Jr?

R: J'ai vécu ici toute ma vie, je suis né à Kahnawake. J'ai 47 ans, je suis marié à une femme d'ici, j'ai trois enfants, une petite-fille. Mon père est allé travailler dès l'âge de 17 ans, il a sauté dans un train sans avoir de billet et est allé à New York. Il a lancé une longue tradition de travailleurs mohawks dans l'acier et la construction. Il a fait la Seconde Guerre mondiale, a participé à cinq batailles majeures en Europe et à la libération d'un camp de concentration. C'est quelqu'un que j'ai admiré toute ma vie. Il est mort il y a six ans. De ma mère, j'ai appris la patience et la compassion.

Je suis allé à l'école, mais je l'ai quittée pour travailler dans l'acier, à New York, parce que j'ai vu l'argent que ça rapportait. Je suis revenu suivre un cours de gestion bancaire, à Dawson, j'ai obtenu mon diplôme en 1993 et un emploi à Côte-des-Neiges, à la Banque de Montréal.

Q: Quel a été votre cheminement politique?

R: Le catalyseur, ç'a été quand la maison de mon père et de ma mère, dans laquelle j'ai grandi, a brûlé, en juillet 1997. La communauté s'est rassemblée et je leur ai donné tout ce dont ils avaient besoin, un logement, de la nourriture, des danses-bénéfices, tout. Je me suis dit: «Ça y est, je dois redonner à ma communauté.»

J'ai été élu une première fois au conseil en juillet 1998, et je m'occupais essentiellement d'éducation et de développement économique. En 2004, je me suis lancé dans la course pour devenir grand chef. J'ai été élu par acclamation. En 2006, 2009 et 2012, je me suis représenté, avec une compétition un peu plus forte [rires]. Et j'ai été réélu, même si c'était serré.

Q: Quel est votre programme?

R: Je veux établir de meilleurs partenariats pour le développement économique, des mécanismes pour générer des revenus pour la communauté. Récemment, nous avons tenté, pour la troisième fois, d'implanter un casino. Ç'a été battu par 24 votes, moins de 1%. Mais la communauté a parlé, nous avons écouté, nous sommes une société démocratique.

Q: Parlons des perceptions. Qu'est-ce que vous entendez à propos de Kahnawake que vous ne voulez plus entendre?

R: Que nous sommes une communauté de pirates, de voleurs, de contrebandiers. Que nous n'avons rien à offrir au reste de la société. Que le seul moment où nous sommes accueillants, c'est pendant la fin de semaine du pow-wow qui s'en vient - ce qui n'est pas vrai. C'est essentiellement de l'ignorance de ce que nous sommes, sans ne nous avoir jamais rencontrés, sans n'être jamais venu ici.

Q: À quoi attribuez-vous cette ignorance?

R: La plupart des gens n'ont jamais traversé le pont Mercier, ne savent pas qui nous sommes, ne connaissent pas notre histoire et pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Nous sommes les premiers habitants ici. Nous avons offert l'amitié, la fraternité aux premiers arrivants. Et 600 ans plus tard, nous avons la Loi sur les Indiens, on nous a mis dans des réserves de la taille d'un timbre-poste à la grandeur du Canada, on nous a pris nos ressources naturelles.

Q: À l'inverse, qu'aimeriez-vous entendre dire de Kahnawake que vous n'entendez pas assez souvent?

R: J'aimerais qu'on comprenne que nous avons beaucoup à offrir, y compris un partenariat dans le développement économique. Nous avons des voies ferrées, le pont Mercier, la Voie maritime, un couloir de fibre optique: ce sont nos seules ressources maintenant. Nous avons fait des ententes avec CP, Hydro-Québec, Kruger, Transports Québec. Nous voulons être vus comme un centre économique au sud de Montréal.

Deuxièmement, nous voulons être vus comme une société distincte, un peuple distinct. Nous ne sommes pas des Canado-Indiens, absolument pas: nous sommes des Mohawks de Kahnawake, ce territoire est seulement une partie de quelque chose de plus grand, la nation mohawk, membre de la Confédération iroquoise regroupant cinq nations.

Les gens ne voient pas ça. D'être sans cesse considérés comme les pirates contrebandiers de la Rive-Sud, ça nous fait un oeil au beurre noir. Je ne demande pas l'équité, je ne crois pas que ça existe dans la société d'aujourd'hui. Je ne demande qu'à être compris. Mon père me le disait: ne cherche pas l'équité, cherche à être compris.

Q: Quel reproche pourriez-vous faire à votre propre communauté?

R: Je pense qu'on doit être unis comme nous l'étions auparavant. Nous ne sommes pas autonomes: nous dépendons à 97% de ressources financières gouvernementales extérieures. Nous ne comptons plus les uns sur les autres comme nous le faisions historiquement, nous avons érigé des barrières entre nous. Nous devons revenir à ça. Depuis 2004, j'y travaille, mais je n'ai pas trouvé de réponse. Nous sommes divisés, nous critiquons plus que nous aidons: pour moi, c'est le plus grand problème à Kahnawake. Ça ne s'arrête pas à nos frontières, regardez les autres communautés des Premières Nations au Canada, je vois ça partout.

Q: Une petite primeur... Pour quelle raison Kahnawake fera-t-elle l'actualité la prochaine fois?

R: Il y a quelques occasions qui s'en viennent, en lien avec le développement économique. Je ne peux vous donner le scoop, mon conseil est toujours en transition, il y a de nouvelles personnes qui s'en viennent. Il y a en particulier une occasion qui va se présenter aux leaders d'affaires de cette communauté, par l'entremise du conseil mohawk et de l'intervention de responsables de l'extérieur. Pour nous permettre d'être un moteur économique de cette région, pour redevenir autosuffisants. C'est quelque chose qui va se présenter à notre communauté dans les prochaines semaines. Va-t-on saisir l'occasion? On verra.

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Kahnawake, en quelques mots

Une communauté de 10 000 personnes, dont 2200 vivent hors de la réserve.

Un territoire de 50 km2, auquel s'ajoutent les 78 km2 de la réserve inhabitée de Doncaster, au nord-est de Sainte-Agathe.

Un millier d'élèves au primaire et au secondaire. Les trois quarts fréquentent l'école de bande.

Les langues en usage sont le kanien'kéha (mohawk) et l'anglais.

Les Mohawks considèrent la seigneurie du Sault-Saint-Louis, un territoire au sud du fleuve qui s'étend jusqu'à Candiac, comme leur territoire depuis 1680.

Référendums récents: oui au commerce du tabac en mai 2012 (par consensus en consultation publique), non au casino en avril 2012 (50,7%).

En 1980, le village de Caughnawaga devient officiellement Kahnawake, ce qui signifie «sur les rapides».