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«Pour eux, c'est juste un dossier. Pour nous, c'est notre vie.»

Dans la petite salle d'audience de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié (CISR), le gris domine.

Nous sommes mercredi.

Devant le drapeau canadien, Mélanie Martel, petite femme ronde, est assise, entourée des trois enfants de son mari, de sa soeur, de sa mère, de quelques amies et d'un représentant du groupe Solidarité sans frontières.

Tout ce comité attend anxieusement l'arrivée du commissaire chargé de déterminer, ce jour-là, si Jean-Bernard Devilmé, mari de Mélanie, pourra être libéré du Centre de prévention de l'immigration de Laval, où il a été conduit lundi.

Deux jours plus tard, le vendredi, Jean-Bernard sera conduit à la frontière.

***

Depuis plusieurs mois, la famille nage en plein drame.

Haïtien, Jean-Bernard a appris en novembre dernier qu'il devrait quitter le Canada 10 jours avant Noël.

L'ordre de renvoi a semé la consternation chez sa conjointe depuis huit ans, Mélanie, et chez ses quatre enfants nés d'une précédente union.

Le quotidien du couple, qui menait une vie rangée entre le travail et la maison de banlieue, a déraillé. Mais plutôt que de se rendre à la frontière, Jean-Bernard a finalement décidé, sur un coup de tête, de rester chez lui.

Il a passé les quatre mois suivants caché dans sa propre maison, sans pouvoir travailler. Il se méfiait de sa moindre sortie. Les agents d'immigration, aidés de la police de Laval, l'ont finalement arrêté un lundi après-midi du mois d'avril: il s'était réfugié dans le grenier de sa maison.

Après l'arrestation, les choses se sont précipitées: la détention, l'audience devant la CISR, la conduite à la frontière.

***

Parce qu'ils sont trop nombreux à vouloir assister à l'audience, les proches de Jean-Bernard sont ballottés d'une salle à l'autre à la CISR.

Finalement, seuls sa femme et ses enfants peuvent assister à la séance.

«Pour eux, c'est juste un dossier. Pour nous, c'est notre vie», soupire Mélanie.

Avant d'entrer dans la salle, M. Devilmé fait remettre un sac Ziploc à sa femme par son avocate. À l'intérieur, ses cheveux.

Mélanie s'effondre. Yves Dumoulin, le commissaire, entre. L'audience commence.

Les avocats rappellent «les faits»: une succession de dates qui résument les 10 ans de vie au Canada de M. Devilmé, citoyen haïtien et résidant des États-Unis.

Il n'a jamais eu de statut ici, a commis de petits délits, mais il n'a jamais été expulsé en raison de deux moratoires concernant Haïti.

En 2009, l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) estime pourtant qu'il peut être renvoyé aux États-Unis.

La mesure est mise à exécution deux ans plus tard. Rien n'empêche le départ, pas même une demande de résidence permanente appuyée par le parrainage de sa conjointe.

«Le système est ainsi fait - et c'est bizarre - qu'il y a des renvois avant que les décisions du ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration soient rendues. Ce sont deux choses séparées. Quand vous dites qu'on ne veut pas de vous, monsieur, ce n'est pas le cas», dit le commissaire, pédagogue.

Il se lance ensuite dans une explication qu'il semble adresser à lui-même autant qu'à la salle.

«Je vois souvent ce genre de dossier, et je vais être franc: ce qui me fatigue, chaque année, c'est de voir arriver le mois de décembre. C'est jamais le fun dans ma job.»

Que Jean-Bernard n'ait pas trouvé le courage de quitter sa famille avant Noël, c'est une chose. Mais pourquoi être resté caché pendant quatre mois? lui demande le commissaire.

Devant lui, Jean-Bernard secoue la tête. Sa clandestinité l'a traumatisé.

«C'était dur. Je suis devenu claustrophobe, je prends des pilules. Je savais que ce que je faisais, j'allais le payer», dit-il, défait.

Après quelques minutes de réflexion, le commissaire annonce sa décision: Jean-Bernard passera ses dernières nuits au Canada en détention, avant d'être conduit à la douane américaine.

Dans la salle, le silence est entrecoupé des hoquets de Mélanie.

«Dans ce genre de dossier, ce n'est jamais facile de décider. Il y a des faits, des émotions. La question existentielle est: est-ce que je peux vous faire confiance? Malheureusement, à ce stade-ci, je ne peux pas [...]. Il est clair que vous voulez demeurer avec votre famille et c'est normal», justifie le commissaire.

«Vous avez tout ce qu'il faut pour vous convaincre de tenter de rester au Canada. Je ne pourrais donc pas faire une offre de libération à ce stade-ci», conclut-il.

En quittant la salle, Jean-Bernard se retourne et envoie un baiser à ses enfants.

***

Jean-Bernard Devilmé vit maintenant chez son frère, aux États-Unis.

Le week-end, Mélanie parcourt les longs kilomètres qui séparent la couronne nord du Massachusetts.

Elle doit retrousser ses manches pour entamer un nouveau bras de fer, cette fois avec les autorités américaines.

Contrairement à ce que l'ASFC lui avait assuré, Jean-Bernard Devilmé n'a pour le moment aucune certitude quant au statut que les États-Unis voudront bien lui accorder: sera-t-il expulsé vers Haïti? Pourra-t-il récupérer sa carte verte? Comment éviter que sa demande de parrainage au Canada soit annulée?

Mélanie énumère des questions qui restent sans réponse.

Sa voix est assurée, mais il ne faut pas s'y tromper.

«Je suis au bout du bout, laisse-t-elle tomber. Je suis fatiguée. Je fais des allers-retours aux États-Unis, je dois déménager au plus vite de ma maison, je dois vendre ma voiture pour économiser de l'essence, je dois apprendre à gérer ma vie maintenant que je suis seule. On avait une vie de famille, une maison, un gazon, une piscine. Tout ça tombe à l'eau à partir de maintenant. Je suis sur un stand-by qui va durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je ne suis plus capable.»

La vie de la famille reste encore et toujours suspendue à des décisions des autorités de l'immigration.

Mais la jeune femme veut s'accrocher.

«Je ne sais pas où je vais me retrouver, mais je vais me battre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de juge.»




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