Les Québécois connaissent le fervent catholique prêt à se battre jusqu'en Cour suprême pour défendre son droit de réciter la prière au début des séances du conseil municipal. Mais au-delà du débat, qui est Jean Tremblay? Notre journaliste Isabelle Hachey a suivi le maire de Saguenay pendant une journée. Portrait d'un maire omnipotent.

Isabelle Hachey LA PRESSE

7h - Jean Tremblay s'est levé aux aurores pour se rendre à la petite station de radio Kool FM, à La Baie. Au micro, l'animateur Louis Champagne profite de la campagne fédérale pour interpeller le maire de Saguenay au sujet des promesses électorales que les politiciens finissent toujours par trahir.

Jean Tremblay lui rappelle que, au moment de se lancer en politique, en 1997, il avait lui-même promis qu'il ne ferait pas plus de deux mandats comme maire. Or, il en est au quatrième et compte bien en solliciter un autre en 2013. «On y prend goût. On se sent utile», explique-t-il.

On risque même de se sentir indispensable, lui glisse l'animateur. Le maire se contente de répondre: «Ce sont les citoyens qui décident.»

À Saguenay, leur choix est clair. Au dernier scrutin, Jean Tremblay a raflé 78% des voix. Sans la moindre opposition à l'hôtel de ville, entouré de conseillers municipaux qui s'effacent entièrement derrière lui, il semble indélogeable.

L'homme fort de Saguenay est populaire. Ses détracteurs le disent populiste. Ou pire, autocrate. À les entendre, son succès repose sur le «régime de terreur» qu'il a instauré à Saguenay en intimidant les journalistes, en plaçant ses pions un peu partout et en menaçant de poursuivre les citoyens qui osent remettre son règne en question.

«On vit une petite noirceur à Saguenay. Le système politique établi a jeté une chape de plomb sur la vie municipale», dénonce Éric Dubois, porte-parole du collectif Citoyens pour la démocratie à Saguenay. Dictateur, Tremblay? Le maire hausse les épaules. «Pour moi, la démocratie, c'est la majorité qui impose sa loi. Ce n'est pas l'Irak, ici. On suit les règles. Ce sont les citoyens qui décident.»

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9h - Jean Tremblay est de retour à l'hôtel de ville, rue Racine, à Chicoutimi. Dans son bureau, un crucifix est suspendu au mur. Une statuette dorée de la Vierge et une reproduction en miniature du Vatican ornent une tablette. Une photo du pape Benoît XVI est épinglée non loin de celles de sa femme et de ses deux enfants.

Difficile de douter de la profondeur des convictions religieuses de cet homme de 62 ans, prêt à se battre jusqu'au bout pour défendre son droit de réciter la prière à l'ouverture des séances du conseil municipal.

Pourtant, Jean Tremblay insiste: «Je suis loin d'être intégriste. Je suis catholique, comme d'autres. Mais je ne suis pas saint Jean!»

Un intégriste n'aurait pas ouvert La Muse, la toute première discothèque de Chicoutimi, en 1967. Comme Jean Tremblay n'avait que 18 ans et que, à l'époque, l'âge de la majorité était de 21 ans, il avait convaincu un... prêtre d'enregistrer la discothèque en son nom!

Ce prêtre, Jean-Guy Falardeau, s'est chargé de l'éducation de Jean Tremblay, cadet et seul garçon d'une famille de sept enfants.

Il n'avait que 10 ans quand ses parents ont divorcé. Sa mère s'est installée à Québec. «Je ne l'ai presque jamais revue.» Son père, Charles-Eugène, était le commerçant le plus prospère d'Arvida. «Il partait à Noël et revenait à Pâques. Il s'occupait beaucoup de ses affaires, un peu moins de l'éducation de ses enfants.»

Jean Tremblay est devenu notaire et a brassé des affaires. À la mort de son père, il a hérité d'une fortune considérable.

Ghislain Harvey, son directeur de cabinet, l'a connu en 1979. Ils travaillaient tous deux à l'élection du candidat libéral Marcel Dionne. «J'ai vu arriver un jeune homme habillé comme une carte de mode, au volant d'une Cadillac neuve, se rappelle-t-il. Je lui ai dit de ranger ça. On ne fait pas campagne en Cadillac dans notre région!»

Jean Tremblay n'a jamais oublié la leçon.

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10h30 - Une attachée politique entre en panique dans le bureau du maire: «On a eu quatre plaintes ce matin à propos de la côte du Parasol. La route est abîmée. Et il y a un gros nid-de-poule devant la maison de M. et Mme Tremblay.

On se croirait dans un village, et non dans une capitale régionale de 140 000 habitants. Mais voilà que le maire s'agite. «Es-tu allée voir sur place?» Un peu plus tard, il convoquera même le responsable des travaux publics pour lui en parler.

Pour une journaliste montréalaise de passage, cela sent la mise en scène. Pourtant, il s'agit bien du type de gestion - ou plutôt de microgestion - du maire Tremblay. Son bureau est branché sur celui des plaintes. Il répond de tout, contrôle tout.

«Sa tendance à tout contrôler nous a rendu de fiers services dans le passé, dit l'animatrice de radio Myriam Ségal. Il a été le maire dont on avait besoin lors des fusions municipales. Mais cet aspect de sa personnalité prend les devants, aujourd'hui. Son problème, c'est qu'il a une vision du monde un peu manichéenne. Il a des amis et des ennemis. Il s'organise pour avoir des alliés dans tous les organismes.»

Pour asseoir son pouvoir, le maire applique une technique éprouvée dans le monde municipal. Ses serviteurs envahissent les assemblées générales des organismes indépendants et finissent par noyauter leurs conseils d'administration. C'est ce qui est arrivé, notamment, à la défunte coopérative Théâtre du Saguenay et à la Pulperie, principal musée de la ville, dont la conservatrice a été expulsée au profit d'un conseiller municipal.

Photo: Le Quotidien

Dans le bureau du maire Jean Tremblay, un crucifix est suspendu au mur. Une statuette dorée de la Vierge et une reproduction en miniature du Vatican ornent également une tablette.

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12h - Jean Tremblay préside une réunion du comité de direction de Promotion Saguenay, à l'Auberge Le Parasol, à Chicoutimi. La société de développement économique ne compte qu'un élu: le maire. Les autres sont entrepreneurs, avocats, comptables. «Ça me prend des gens compétents. Les gens d'affaires et les politiciens, ça ne pense pas pareil.»

Plus efficace, Promotion Saguenay? Peut-être. Mais c'est aussi une entité parallèle qui gère des dossiers importants sans avoir de comptes à rendre, s'inquiète Gilles Bergeron, professeur au département de gestion de l'UQAC. «Les décisions de développement économique ne sont pas prises par le conseil municipal, mais par Promotion Saguenay. Elles échappent au contrôle politique et administratif.»

Jean Tremblay se plaît à dire que sa ville est «la mieux gérée au Québec». Le professeur Bergeron n'est pas d'accord. L'automne dernier, il a démontré à l'émission La facture que cette affirmation est une «légende urbaine» dont le maire se sert pour endormir ses concitoyens. Furieux, Jean Tremblay a menacé M. Bergeron de poursuites judiciaires.

Le professeur n'est pas seul à avoir goûté à cette médecine. Peu après la diffusion de La facture, le fonctionnaire à la retraite Jean-Pierre Maltais a appris, en lisant le journal, que le maire songeait à le poursuivre, lui aussi, en diffamation.

«Dans sa vision des choses, un citoyen, ce n'est pas supposé poser des questions désagréables. Et c'est que j'ai fait. J'ai demandé pourquoi mon impôt foncier avait augmenté de 20%. C'est pour ça que je suis passé à La facture, je voulais savoir pourquoi. Je ne le sais toujours pas.»

Un autre citoyen, André R. Gauthier, a été poursuivi en diffamation à deux reprises par le maire et son équipe. L'une des causes n'est toujours pas réglée. Ce conseiller en... risques financiers en est réduit à organiser des soupers spaghettis pour payer ses avocats. «Tout le monde marche les fesses serrées, à Chicoutimi, dit-il. Nous vivons dans un régime de peur.»

Photo: Le Quotidien

Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, avec son directeur de cabinet, Ghislain Harvey.

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14h - Jean Tremblay vient d'apprendre qu'il pourra continuer à défendre le maintien de la prière au conseil municipal. La Cour d'appel accepte d'entendre sa cause. Son téléphone ne dérougit pas. Il enchaîne les interviews.

Le maire entretient une relation amour-haine avec les médias. D'un côté, il adore les feux de la rampe. Il enregistre ses propres émissions sur la chaîne communautaire - sur les catastrophes naturelles, l'histoire de la région, l'avenir du Québec.

D'un autre côté, il ne supporte pas les journalistes qui posent des questions dérangeantes. Il les apostrophe en conférence de presse. Un jour, il boycotte Radio-Canada. Le lendemain, il menace Le Quotidien de lui retirer les contrats de publicité de la Ville. Les cas d'intimidation abondent dans un «dossier noir» produit par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

«Les journalistes sont très susceptibles», se défend le maire. Il tente maintenant de se passer d'eux en enregistrant ses propres vidéos, qu'il diffuse sur YouTube. Parfois, il pousse l'audace jusqu'à écrire qu'il s'agit de reportages exclusifs... «Il a établi une machine de propagande», dit Bertrand Tremblay, vieux routier du journalisme régional. «Il a plus de conseillers en communication que le maire de Montréal!»

Jean Tremblay ne comprend pas les réticences des journalistes. «Ils ont tellement peur pour leur chasse gardée. Moi aussi, j'ai le droit de donner de l'information. Je suis transparent. Plus transparent que ça, je vais devenir invisible...»

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16h30 - Comme chaque jour, en fin d'après-midi, Jean Tremblay se rend à la messe. Non pas à l'imposante cathédrale de Chicoutimi, mais au petit monastère Coeur-de-Jésus, fréquenté par quelques moines portant cape blanche et tunique brune. «C'est le plus beau moment de la journée», dit-il. Et probablement le seul endroit de Saguenay où il laisse sa casquette de politicien à l'entrée.

«J'aime me faire interpeller partout, mais à l'église... pas trop. Ici, je ne me sens pas observé. Je prends toujours la même place, en arrière. C'est plus pieux qu'ailleurs, plus profond. Les gens viennent vraiment ici pour prier.»

Tout l'après-midi, il a répété les mêmes phrases aux journalistes. «On est mou, au Québec. Notre identité est en train de s'effriter. Notre devise ne devrait plus être je me souviens, mais je plie.» La stratégie est évidente: pousser la prière sous le tapis et se faire le champion de la culture et des traditions québécoises - un thème autrement plus rassembleur.

Au sein du pieux monastère, pourtant, les motivations profondes de Jean Tremblay redeviennent tout aussi évidentes. «C'est un fanatique religieux, notre maire, dit Myriam Ségal. C'est un homme en croisade. Il affirme qu'il pourra dire au bon Dieu, quand il arrivera de l'autre bord, qu'il s'est battu pour lui. Qu'il est même allé en procès pour lui.»

Le problème, c'est qu'il s'agit du troisième procès que perd la Ville de Saguenay, coup sur coup, rappelle Mme Ségal. Deux autres jugements, dévastateurs pour Jean Tremblay, concernaient le congédiement illégal d'un directeur général et l'attribution de l'évaluation municipale à une firme sans expérience (mais dirigée par un proche du maire). Ces procès ont coûté des millions aux contribuables. «Cela commence à agacer les gens. Il mène des combats qui coûtent cher.»

Jean Tremblay a senti la grogne. C'est ce qui l'a poussé à recueillir des dons pour payer ses frais d'avocats en Cour d'appel. Il a déjà amassé 161 000 $, mais il en faudra plus: il est prêt à se battre jusqu'en Cour suprême. Et après? «Si le Tribunal nous l'ordonne, nous cesserons la prière.»

Perdre un procès n'est rien quand on gagne son ciel.

Photo: Le Quotidien

Jean Tremblay entretient une relation amour-haine avec les médias.