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Dure époque pour l'information

Ce vendeur de journaux de San Francisco a... (New York Times/Peter DaSilva)

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Ce vendeur de journaux de San Francisco a de moins de produits à vendre...

New York Times/Peter DaSilva

Imaginez un patient qui découvre qu'il souffre de cancer au moment même de commencer un traitement pour des problèmes cardiaques... C'est un peu l'état dans lequel se trouvent les médias d'information aux États-Unis, constate un institut de recherche américain. Frappés par la concurrence de l'internet, puis par la récession, les journaux ratatinent, congédient et se replient sur le web. Du Chicago Tribune au Boston Globe, aucun grand titre n'échappe à la menace. Est-ce la fin de l'âge d'or du journalisme ou l'occasion d'un nouveau départ?

Le 23 mars 2007, Paul Gillin, journaliste spécialisé dans le domaine des nouvelles technologies, a mis en ligne un site web coiffé d'un nom un peu sinistre: Newspaper Death Watch.

 

À l'époque, Paul Gillin venait de signer un article prédisant que la vaste majorité des 1400 quotidiens publiés aux États-Unis auraient disparu en 2025. Et il a décidé de documenter cette agonie.

Deux ans plus tard, 12 cadavres peuplent son cimetière. Parmi eux: le San Juan Star, le South Idaho Press, le Cincinnati Post, le Seattle Post-Intelligencer. Des titres inconnus chez nous, mais qui étaient des institutions pour leurs lecteurs.

La menace pèse aussi sur de grands quotidiens, comme le Los Angeles Times et le Chicago Tribune. Leur propriétaire, Tribune Co., vient de se placer sous la protection de la loi sur les faillites. Tout comme le propriétaire du journal concurrent, le Chicago Sun-Times.

Le mois dernier, quatre journaux du Michigan ont annoncé qu'ils ne seraient plus livrés tous les jours. Il y a 10 jours, le Christian Science Monitor a abandonné sa version quotidienne imprimée. Il n'y a pas une journée sans qu'une nouvelle tuile ne s'abatte sur la presse écrite américaine. À moins d'obtenir de nouvelles concessions syndicales, l'éditeur du Boston Globe devra se résoudre à fermer ce journal, titrait hier en manchette... le Boston Globe.

Ce journal qui traîne un manque à gagner de 85 millions fait partie de la dizaine de quotidiens dont la vie ne tient plus qu'à un fil, selon le magazine Time.

La mort d'un de ces quotidiens, le San Francisco Chronicle, marquerait un précédent: cette ville de la côte ouest américaine deviendrait ainsi le premier centre urbain sans quotidien attitré aux États-Unis!

«Tout va beaucoup plus vite que je l'avais imaginé», dit Paul Gillin.

Les causes

«Notre sixième rapport annuel est le plus sombre», reconnaît le centre de recherche PEW dans un état des lieux dressé à la mi-mars.

Selon son diagnostic, tout le monde a écopé en 2008: journaux, magazines, télé. La récession qui frappe les États-Unis a éprouvé les médias. Mais ça, c'est le «cancer» qui vient s'ajouter à un mal préalable: la concurrence de l'internet.

Si les journaux américains ont perdu 23% de leurs recettes publicitaires, si les revenus de la télévision ont chuté de 7% en pleine année électorale, c'est que les annonceurs déménagent sur le web à la vitesse grand V. Et qu'ils s'y disséminent un peu partout, pas seulement sur les sites des médias.

La tendance est lourde. «Le modèle qui a financé le journalisme au cours du dernier siècle sera inadéquat dans le siècle à venir», prévoit le centre PEW.

«Les journaux sont en chute libre, peut-être que quelques parachutes vont s'ouvrir, mais nous n'avons pas encore atteint le fond», écrit l'institut PEW.

Impact

«Un gros changement s'en vient», titrait le dernier numéro quotidien du Christian Science Monitor, il y a huit jours.

Ce journal dont le tirage a chuté de 200 000 à 50 000 a choisi de prendre le taureau par les cornes. Il a gardé une édition papier hebdomadaire, mais a déménagé l'information quotidienne sur le web. Son pari, c'est d'attirer des annonceurs sur son site, assez pour assurer sa viabilité et préserver la qualité du contenu qu'il offre à ses lecteurs.

«Pour nous, c'était important de garder nos huit bureaux étrangers, par exemple», dit John Yemma, rédacteur en chef du CSM.

John Yemma est le premier à reconnaître que la crise actuelle met en péril la qualité de l'information aux États-Unis. Et pas seulement parce que les journaux ferment leurs bureaux à l'étranger. «Un seul quotidien du Maine a encore un bureau à Augusta, la capitale. Pourtant, c'est dans les législatures d'État que l'on trouve les pires nids de corruption», s'inquiète-t-il.

En lisant son journal local, The News&Observer de Raleigh, en Caroline du Nord, Philip Meyer y a remarqué une augmentation du nombre de coquilles et d'erreurs mathématiques. Le quotidien vient justement de procéder à des congédiements massifs...

L'auteur de The Vanishing Newspaper regrette que les journaux qui abandonnent l'imprimé n'utilisent pas leurs économies pour mieux informer. «Ce qu'on voit plutôt, c'est une tendance aux nouvelles au rabais.»

Et alors? Alors, c'est la démocratie qui écope, tranche Sam Shulhofer-Wolf, professeur de journalisme à l'Université de Princeton. Dans une recherche récente, ce dernier a tenté de mesurer l'impact de la disparition du Cincinnati Post sur la participation électorale dans cette ville de l'Ohio.

Un journal concurrent y couvre encore des villes de banlieue. D'autres quartiers ne sont plus desservis par aucun journal. Or, dans ces quartiers, il y a eu moins de candidats à des postes électifs, et aussi moins d'électeurs. Le phénomène inquiète le chercheur: «Comme citoyen, je ne peux pas aller à toutes les assemblées du conseil municipal pour savoir ce qui s'y passe.»

«Le problème, c'est que nous n'avons pas encore trouvé comment le web peut générer assez de revenus pour soutenir le type de journalisme qui se pratiquait jusqu'à maintenant.»

Depuis deux ans, 11 250 journalistes américains, surtout de la presse écrite, ont perdu leur emploi, selon le Columbia Review of Journalism. Ça fait moins de gens pour suivre ce qui se passe à l'hôtel de ville. Et aussi moins de reporters à l'autre bout du monde.

Et pourtant...

Le quatrième pouvoir est-il en train de perdre... son pouvoir? «Attention, on est loin de la désolation, réplique Paul Gillin. Comparez l'information d'aujourd'hui à ce qui existait il y a 15 ans. Dès qu'il se produit un événement médiatique, nous avons accès à des vidéos, à des millions de blogues.»

«Il est possible que le côté «chien de garde» des journaux s'affaiblisse, reconnaît-il. Mais autre chose va émerger.»

Paul Gillin a cessé de lire le Boston Globe, «son» journal, il y a quatre ans. Il jure ne pas s'en porter plus mal. La Toile foisonne d'informations dans son champ d'intérêt. «Je rate probablement des nouvelles qui ne m'intéressent pas, mais je suis beaucoup mieux informé sur les choses qui me tiennent à coeur.»

C'est ce que constate l'expert québécois Florian Sauvageau qui vient de réaliser un documentaire sur l'impact de l'internet, Derrière la Toile.

Les médias de masse, c'était l'affaire du XXe siècle, dit-il. Aujourd'hui, la tendance est plutôt à l'information sur mesure: chacun va chercher ce dont il a besoin. Et perd un peu du reste...

«Moi-même, je suis submergé d'informations sur les médias, note Florian Sauvageau. Alors, le budget Jérôme-Forget, je l'ai à peine parcouru...»

Mais à l'heure de l'information cafétéria, où chacun ne se sert que les plats qui correspondent à ses goûts, quels médias auront les reins assez solides pour financer de grandes enquêtes et mettre au jour de gros scandales? Et s'il n'y en a plus, à quoi au juste serviront les journalistes?

Ils seront plus indispensables que jamais, assure l'essayiste américain Steven Berlin Johnson. Selon lui, les changements actuels, aussi brutaux soient-ils, sont pleins de promesses.

Déjà, les journaux rejoignent de plus en plus de lecteurs grâce à leur site web. Les sources d'information se multiplient. Si la tendance se maintient, «il y aura plus d'information, plus d'analyse, plus de précision et plus de sujets couverts», soulignait-il dans une récente conférence.

Le lecteur aura besoin d'un guide éclairé pour choisir dans cette jungle d'informations, reconnaît-il. Devinez qui pourra jouer ce rôle de guide? Les journalistes. Et les journaux...

 

Quotidiens qui ont aboli leur édition papier depuis deux ans

> San Juan Star

> South Idaho Press

> Albuquerque Tribune

> Halifax Daily News

> Capital Times

> Union City Register Tribune

> King County Journal

> Cincinnati Post

> Kentucky Post

> Baltimore Examiner

> Rocky Mountain News

> Seattle Post-Intelligencer

> Christian Science Monitor

Les 10 journaux menacés de disparition, selon le magazine Time

> Daily News (Philadelphie)

> Star Tribune (Minneapolis)

> Miami Herald (Miami)

> Detroit News (Detroit)

> Boston Globe (Boston)

> San Francisco Chronicle (San Francisco)

> Sun Times (Chicago)

> Daily News (New York)

> Star Telegram (Fort Worth)

> Plain Dealer (Cleveland)

 

[Crise des journaux]

Pertes de recettes publicitaires des journaux américains depuis deux ans : 23%

Et si vous perdiez votre journal ?

Selon un sondage effectué par le centre PEW

43% des Américains estiment que la fermeture de leur journal local affecterait beaucoup la vie civique dans leur localité;

31% jugent qu'elle l'affecterait un peu;

23% jugent qu'elle aurait peu ou pas d'impact.

Personnellement, regretteriez-vous la disparition de votre journal ?

33% regretteraient beaucoup;

25% regretteraient un peu;

42% regretteraient peu ou pas du tout.

 




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