Le mouvement pour la paix a bien changé depuis le bed-in de John et Yoko. Exit l'amour universel et le flower power. Enfants d'une génération qui n'a rien de hippie, les nouveaux militants sont moins naïfs, moins « peace » et surtout, moins nombreux. Quant à eux, les enfants ne perdent pas espoir de résoudre les conflits de façon pacifiste. Un reportage de Jean-Christophe Laurence et Mario Cloutier.

Jean-christophe Laurence LA PRESSE

Les temps changent, chantait Dylan. C'est aussi vrai pour les grandes causes, qui évoluent au même rythme que l'Histoire.

Il y a 40 ans, le «pouvoir des fleurs» avait la cote. John et Yoko faisaient l'amour en direct et le signe de paix se portait comme un poncho. Une génération entière s'est définie par les mouvements de paix, avant d'entrer dans le rang et de vendre ses idéaux pour des REER.

Aujourd'hui, le mouvement pour la paix semble traîner la patte. Si le militantisme reste bien vivant, l'enthousiasme s'est estompé. Sortis en masse pour protester - en vain - contre l'invasion américaine de l'Irak en 2003, beaucoup de militants ont fini par remiser leur révolte au placard, pas trop loin de l'aspirateur et de la pompe à vélo..

Raymond Legault, porte-parole du collectif Échec à la guerre, s'en est bien rendu compte lors des dernières manifs contre l'occupation, de moins en moins courues.

Il est évident, admet-il, que le mouvement n'est pas à son «apogée».

«Depuis quelques années, on constate qu'il y a moins de personnes qui participent à nos manifestations. Même le nombre d'organismes au sein du Collectif a diminué. Il y a six ans, on en comptait plus de 200. Aujourd'hui, il y en a entre 40 et 50. Est-ce que la paix est devenue out? Je pense tout simplement qu'il y a moins d'urgence qu'il y en avait en 2003.»

Pour Raymond Legault, tout est question de balancier. Il est inévitable que le pendule reviendra du bon côté en temps et lieu. Mais pour l'heure, c'est le cynisme qui l'emporte. Selon lui, beaucoup de militants se sont retirés du jeu «parce qu'ils avaient l'impression que ça ne donnait pas de résultats».

De l'utopie au réalisme

Voilà peut-être la plus grande différence avec l'époque du bed-in, affirment les experts.

Dans les années 60, les mouvements pour la paix portaient en eux l'espoir et la naïveté de la génération boomer. On manifestait dans un même élan contre le Vietnam, la guerre froide et l'exploitation des classes, avec l'absolue conviction de pouvoir réinventer le monde. Certains l'ont fait de façon plus radicale. Beaucoup ont opté pour la philosophie peace&love, dont le bed-in sera une des expressions les plus médiatisées.

«C'était les enfants de l'espérance, résume la sociologue Diane Pacom, professeure à l'Université d'Ottawa. Leur vision de la paix était néo-romantique et spirituelle. Les hippies se voyaient comme des apôtres d'une nouvelle idéologie qui disait: chacun de nous a la possibilité de changer les choses. Et cela impliquait qu'on ne faisait pas seulement des manifestations. On faisait la paix à travers un vaste mouvement d'amour. C'était une nouvelle façon de faire de la politique.»

Cette belle aventure, du reste, ne pouvait durer. Avec le temps, note Mme Pacom, le love s'est transformé en sexe et les mouvements pour la paix sont revenus à des tactiques plus conventionnelles..

Phénomène purement conjoncturel, le mouvement peace&love reste ainsi indissociable de son époque. Et si son impact sur l'imaginaire collectif reste encore bien palpable, la froide réalité a fini par rattraper les grands mouvements pacifistes qui, comme le dit si bien Mme Pacom, sont passés d'une «période enchantée à une période désenchantée», marquée par la fin des utopies.

«On s'est rendu compte que la question de la violence dans l'humanité était beaucoup plus complexe qu'on le pensait et que ce n'était pas juste une affaire de déclarations de paix et de bonnes intentions», lance pour sa part l'anthropologue Serge Bouchard.

En d'autres mots, dit-il, personne n'est dupe.

«On pourrait interpréter ça comme du cynisme. Je le vois plutôt comme un regard réaliste sur le monde. Les gens ont moins de certitudes...»

La guerre abstraite

Aujourd'hui, les mouvements citoyens se sont fragmentés. À l'heure du réchauffement climatique, des OGM et de la mondialisation rampante, il semble entendu que la cause pacifiste n'est plus la priorité des groupes militants.

«Les gens ont déplacé leurs énergies politiques vers autre chose, souligne Diane Pacom. On se bat pour des choses qui nous touchent plus personnellement. On se bat surtout de façon plus ponctuelle et éphémère.»

Il n'y a guère que l'environnement, estime Serge Bouchard, pour mobiliser à grande échelle. «Ce n'est pas aussi fou qu'à l'époque peace&love. Mais en termes d'engagement émotif collectif, c'est un équivalent.»

Étrangement, des dizaines de conflits font encore rage aux quatre coins du monde, dont certains impliquant des gens de chez nous. D'aucuns diront qu'on a déjà vu pire. Il n'en demeure pas moins que la grande paix entre les hommes, telle qu'annoncée il y a 40 ans par John et Yoko (War is over if you want it!) est loin d'être devenue réalité.

Les images - parfois troublantes - à nous venir d'Irak ou de Gaza devraient suffire à raviver la flamme pacifiste. Mais le problème, selon Serge Bouchard, c'est qu'elles entretiennent surtout la désillusion et l'engourdissement collectif.

«L'information ne nous mobilise plus, observe-t-il. Plus on en voit, moins ça nous prend aux tripes. On vit actuellement dans un monde d'abstraction totale, renforcé par notre culture de l'image et de la technologie. Tout existe sur écran, mais nous perdons pied sur la planète. En perdant pied, on n'a plus les pieds dans la réalité...

«Et puis il y a le sentiment d'impuissance, conclut l'anthropologue. Les gens mesurent plus aujourd'hui les limites de l'action citoyenne. Tout le monde sait que le pouvoir n'est pas dans la rue et que tu ne peux pas faire grand-chose par les moyens conventionnels. Les manifestations, ça n'énerve plus personne. Ça donne seulement bonne conscience à ceux qui les font. Est-ce qu'il y a d'autres moyens? Ça, je ne le sais pas...»