Les Innus et les Blancs de la région de Sept-Îles vivent un grand conflit. Les communautés d'Essipit et de Uashat veulent s'agrandir. Si ce projet se concrétise, quelques dizaines de maisons de Blancs se retrouveraient sur des terres autochtones. La tension est palpable, comme le rapporte notre journaliste qui s'est rendue sur place.

Catherine Handfield

À l'entrée du village des Escoumins, une large pancarte côtoie les panneaux gouvernementaux et publicitaires, le long de la route principale. L'affiche, d'un jaune vif, tranche avec le bleu du fleuve qui s'étend à perte de vue.

«Pour la survie de notre village, NON au traité actuel avec les Innus», est-il écrit en larges caractères noirs.

Dans les rues pentues des Escoumins, village de 2000 âmes à mi-chemin entre La Malbaie et Baie-Comeau, on peut lire le même slogan sur des autocollants jaunes qui ornent plusieurs pare-brise.

Ces indices, aussi subtils soient-ils, témoignent de la grande tension qui oppose actuellement les Blancs aux communautés innues de la Côte-Nord.

La réserve d'Essipit, à l'ouest du village des Escoumins, négocie actuellement avec les gouvernements provincial et fédéral dans le but d'agrandir son territoire. Ces pourparlers s'inscrivent dans les négociations globales entourant les revendications territoriales des Innus.

Aucun traité n'est encore signé. Mais selon l'entente de principe conclue en 2004, le nouveau territoire de la communauté d'Essipit, d'une superficie de 48 km2, retrancherait 20 km2 de terres municipales.

Les Escouminois ont eu vent de ces négociations au printemps dernier. La nouvelle a provoqué une véritable levée de boucliers.

«Selon l'entente de principe, une dizaine de résidences privées ainsi que des terres commerciales et familiales deviendraient des terres innues», déplore le maire des Escoumins, Pierre Laurencelle. «En 2008, c'est tout simplement inacceptable que des gens perdent leur statut de citoyens et qu'un village perde 7% de son territoire.»

En avril quelque 400 personnes ont manifesté leur désaccord dans les rues. Peu après, un comité de citoyens a distribué les autocollants et installé quatre pancartes jaunes dans le village.

Depuis, Pierre Laurencelle et des politiciens locaux siègent à un comité de discussion avec le Secrétariat des affaires autochtones du Québec. Il a bon espoir que le gouvernement apporte des changements à l'entente.

«Il faudra tenir compte des particularités de notre région», prévient-il.

La «zone tampon» de Sept-Îles

Le village des Escoumins n'est pas le seul à composer difficilement avec l'agrandissement d'une réserve autochtone. La cohabitation entre Innus et Blancs est également tendue 400 km plus à l'est.

La réserve innue de Uashat, enclavée dans la ville de Sept-Îles, a besoin de 400 nouvelles maisons pour loger sa population en croissance. Le territoire actuel est occupé à pleine capacité.

Le gouvernement fédéral a approuvé l'emplacement de la nouvelle réserve il y a maintenant trois ans. La première phase de construction devrait être entreprise à l'automne.

Or, à l'approche des travaux, les tensions se sont ravivées entre les autochtones et les résidants du secteur de l'Anse, le quartier de Sept-Îles adjacent au projet d'agrandissement.

«Le mois passé, disons que ça a dégénéré», reconnaît Jean Masse, conseiller municipal du secteur de l'Anse, un quartier de 1000 maisons situé dans la baie de Sept-Îles.

À la mi-juin, le conseil de bande de Uashat a rendu publics trois projets d'aménagement pour la nouvelle réserve. Or, les projets ne respectaient pas une entente de principe conclue entre la ville et le conseil de bande en 2005, selon Jean Masse.

Selon cette entente, la nouvelle réserve et le secteur de l'Anse seront séparés par une «zone tampon» boisée d'une largeur de 150 m. Les Innus ne pourront construire aucune route entre les deux territoires. Ils ne pourront bâtir que deux sorties à 1 km du secteur de l'Anse.

«Ces restrictions forcent la réserve à construire un pont pour traverser une rivière», déplore Rémy Bastien, directeur des immobilisations et des infrastructures pour la réserve de Uashat-Maliotenam.

La réserve doit également créer un autre tracé pour se brancher au réseau d'eau. Des branchements avec le secteur de l'Anse briseraient la zone tampon, selon Jean Masse. «Je me suis fait traiter de raciste. Mais cette entente doit être respectée. J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux, avertit M. Masse. Ce n'est pas du racisme. On veut seulement préserver notre patrimoine et nos valeurs.»

L'opinion du conseiller semble partagée par les citoyens qu'il représente. Rose-Ange Leblanc, qui habite rue Hogue, craint une recrudescence de la criminalité s'il y a communication avec la réserve. «Mélanger deux systèmes de justice, ce n'est pas souhaitable, dit la retraitée. Tant qu'on ne voit pas leur mode de vie, ça ne me dérange pas.»

«Le problème, c'est la valeur des maisons, croit son voisin Alain Pouliot. C'est déplorable, mais c'est dans la tête des acheteurs. Si ma maison est à côté d'une réserve, elle perd entre 50% et 60% de sa valeur.»

La réserve entend respecter l'entente conclue en 2005, non sans une pointe de désolation. «On est en 2008, tout de même...», soupire Rémy Bastien.

Loin des tensions municipales, Caroline Grégoire, une Innue qui partage sa maison avec six enfants et quatre petits-enfants, a d'autres préoccupations. «L'important, c'est de trouver une maison pour mes deux filles», conclut-elle.

Communauté de Uashat (innue)Population: 1500 âmes

Origine: En 1910, la Compagnie de la Baie d'Hudson ferme son poste de traite à Moisie. Les Innus qui y travaillaient rejoignent alors leurs confrères de Sept-Îles. Le gouvernement du Canada crée la réserve en 1949.

Territoire actuel: 109 hectares, sur la côte nord du golfe du Saint-Laurent, à l'est de Sept-Îles.

Territoire convoité: 111 hectares

Communauté Essipit (innue)

Population: 172 âmes

Origine: Le gouvernement du Canada crée la réserve en 1892.

Territoire actuel: 86 hectares, sur la rive gauche du Saint-Laurent, à environ 130 km au sud-ouest de Baie-Comeau, à l'embouchure de la rivière des Escoumins.

Territoire convoité: 4800 hectares

Source: www.memoireduquebec.com