Tous les groupes de l'opposition du Darfour ont célébré la nouvelle. Le procureur de la Cour pénale internationale a annoncé, le 14 juillet dernier, qu'il souhaitait demander un mandat d'arrêt contre le président soudanais, Omar Hassan Al-Bashir, accusé de génocide. Mais au sein de la communauté internationale, une grande majorité s'est montrée moins enthousiaste à cette annonce. Tout le monde sait qu'Omar Al-Bashir est un dictateur impitoyable, responsable de la mort de plusieurs milliers de personnes. Seulement, beaucoup pensent que l'inscrire sur une liste internationale des individus poursuivis présente des risques.

Mis à jour le 23 juill. 2008
Gwynne Dyer

Tous les groupes de l'opposition du Darfour ont célébré la nouvelle. Le procureur de la Cour pénale internationale a annoncé, le 14 juillet dernier, qu'il souhaitait demander un mandat d'arrêt contre le président soudanais, Omar Hassan Al-Bashir, accusé de génocide. Mais au sein de la communauté internationale, une grande majorité s'est montrée moins enthousiaste à cette annonce. Tout le monde sait qu'Omar Al-Bashir est un dictateur impitoyable, responsable de la mort de plusieurs milliers de personnes. Seulement, beaucoup pensent que l'inscrire sur une liste internationale des individus poursuivis présente des risques.

Dans un discours où il s'adressait au nom de l'Union africaine, le ministre des Affaires étrangères tanzanien, Bernard Membe, a déclaré : "Nous demandons à la CPI de réexaminer sa décision [...] Si on arrête Omar Al-Bashir, le Soudan se retrouvera sans dirigeant. Le résultat pourrait être le même qu'en Irak". Bernard Membe et bien d'autres craignent que le procès du président, loin de mettre un terme au conflit du Darfour, ne ravive la guerre civile autrement plus dévastatrice, qui oppose le nord et le sud du Soudan.

Andrew Natsios, l'ancien émissaire spécial des États-Unis au Soudan, craint également que la CPI joue avec le feu : "Cette arrestation pourrait réduire à néant les derniers espoirs de voir un dénouement pacifique [au Darfour]". Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations unies a lui-même téléphoné au président Omar Al-Bashir pour lui affirmer l'autonomie de la CPI par rapport aux Nations unies. À Khartoum, non seulement le président soudanais a adopté une attitude provocatrice, mais les chefs de l'opposition ont, eux aussi, mis en garde contre cette initiative qu'ils jugent inappropriée.

Le Mouvement de libération du peuple soudanais (SPLM), qui a dominé le sud du pays - majoritairement africain et chrétien - pendant les 22 ans de guerre civile, estime que cette action sèmera le trouble et s'est catégoriquement prononcé contre. Le porte-parole du SPLM a indiqué : "l'inculpation [d'Omar Al-Bashir] a engendré une situation dangereuse au Soudan, qui menace la paix et la stabilité du pays".

Le véritable enjeu, selon le point de vue du SPLM, est l'accord de paix de 2005. Cet accord garantissait au sud l'autonomie et la tenue, l'année prochaine, d'élections au cours desquelles le sud pourrait décider de son indépendance vis-à-vis du nord, majoritairement musulman et arabophone. Ce scrutin pourrait également apporter, après 19 ans de dictature sous Omar Al-Bashir, la démocratie au Soudan (ou à ses deux moitiés selon le cas).

On estime à environ 2 millions le nombre de personnes tuées lors de la guerre civile qui a opposé le nord et le sud du Soudan, contre quelque 200 000 au Darfour au cours des cinq dernières années. Personne ne souhaite revivre cette situation. Par ailleurs, avec des recettes pétrolières qui commencent à augmenter, les élites politiques du nord et du sud ont tout intérêt à ce que cet accord soit respecté.

Le Soudan se trouve au coeur d'une transition à la fois difficile et prometteuse. Pourtant, si les choix de son président se limitent à vivre comme un criminel recherché, sous le coup d'un mandat d'arrêt international et devant être jugé pour génocide, ou à s'accrocher au pouvoir éternellement, l'avenir du pays peut être menacé. Dans l'immédiat, son arrestation pourrait entraver la concrétisation d'un accord de paix visant à mettre fin au conflit du Darfour. C'est pourquoi la majorité des partis d'opposition du nord se sont également opposés à l'action de la CPI.

Mais ces éléments ne sont pas pertinents aux yeux de la Cour pénale internationale. Il ne s'agit pas d'une organisation politique, mais d'un TRIBUNAL. Or, les tribunaux obéissent à d'autres règles. Politiquement, la mise en accusation d'Omar Al-Bashir tombe peut-être mal, mais le procureur de la CPI, l'Argentin Luis Moreno-Ocampo, a affirmé la semaine dernière : "Je ne peux pas m'offrir le luxe de fermer les yeux. Je détiens les preuves".

Luis Moreno-Ocampo ainsi que les trois juges (ghanéen, lithuanien et brésilien) qui doivent désormais décider s'ils confirment l'acte d'accusation, ainsi que la CPI dans son ensemble, ne prendront assurément pas en ligne de compte des considérations politiques. Et ils ont raison ; leur rôle est d'appliquer la loi.

La loi dont il est question ici est la nouvelle loi internationale qui a pour but d'engager la responsabilité des hauts dirigeants, militaires ou politiques, en cas de génocide, de crimes contre l'humanité ou de crimes de guerre. Dans la mesure où ces individus sont peu susceptibles d'être poursuivis et jugés dans leur pays (dont le régime s'apparente, en général, à une forme dictature), c'est au niveau international que cette action doit être intentée. D'où la création de la CPI en 2002.

Il est important que le Soudan puisse enfin retrouver la paix et la prospérité après d'interminables années de guerre, de tyrannie et de pauvreté. Et il est essentiel que les dirigeants responsables d'un génocide, de crimes contre l'humanité ou de crimes de guerre sachent qu'ils devront en répondre devant un tribunal international.

Mais en définitive, ces deux finalités ne pas peut-être pas incompatibles. Croyez-vous franchement que les élites politiques du Soudan sont assez bêtes et inconsistantes pour laisser leur avenir être détruit dans le but de protéger un homme ? Un général tyrannique, qui a les mains trempées de sang, et qui a largement fait son temps.

Gwynne Dyer est un journaliste indépendant canadien, basé à Londres, dont les articles sont publiés dans 45 pays.

gdyer@ledroit.com