Hébergement: les enfants, persona non grata?

Même si la pratique est illégale, un hôtel... (Photo Digital/Thinkstock)

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Même si la pratique est illégale, un hôtel interdisant l'accès aux enfants pourrait tout de même, en théorie, obtenir un permis d'exploitation du ministère du Tourisme du Québec.

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Les hôtels québécois n'ont pas le droit de refuser d'héberger des enfants. Pourtant, la pratique semble tolérée par le ministère du Tourisme. Et les Québecois ne la rejettent pas en bloc, au contraire.

C'est arrivé il y a plus d'un an, mais Marie-Louise* ne l'a toujours pas digéré. Elle entend encore la voix du propriétaire du gîte de Québec quand il l'a rappelée pour lui annoncer que «non», il ne pourrait pas honorer la réservation qu'elle venait tout juste de faire sur son site internet. Pour la simple et bonne raison qu'elle avait précisé qu'elle comptait venir avec son fils de 4 mois. Et que des poupons, l'aubergiste n'en voulait pas chez lui.

Marie-Louise a porté plainte à Tourisme Québec, qui recensait l'établissement sur son site. En vain. (Elle ignorait qu'elle aurait dû plutôt s'adresser à la Commission des droits de la personne.) «J'ai découvert que ma vie de voyageuse allait changer et que je devrais dorénavant valider avec les hôteliers ma venue», dit-elle, déçue.

Or, bien qu'agissant dans l'illégalité, l'aubergiste n'avait pas tout à fait tort en croyant que certains clients apprécieraient sa politique. Marie-Louise ne représente qu'une fragile majorité de la population: selon un sondage mené par la firme CROP pour le compte de La Presse auprès de 1000 répondants en novembre dernier, 43% des Québécois de 18 ans et plus sont favorables à l'existence d'hôtels réservés aux adultes (50% y sont défavorables), alors que pour les gîtes ou les auberges, c'est presque l'égalité: 47% y sont favorables, contre 46% qui y sont défavorables.

Et ce ne sont pas que les couples sans enfant et les célibataires qui appuient les établissements pour adultes seulement: les parents y sont à peine plus opposés que les autres. Les différences les plus marquées traduisent l'âge des répondants: le groupe des 55 ans et plus est le plus fermé à cette pratique.

«Je ne suis pas très surpris, commente François Bédard, professeur titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l'Université du Québec à Montréal. Les gens ont tendance à être de plus en plus individualistes, ils veulent des services sur mesure [...] et quand ils sont en vacances, ils veulent se faire plaisir et éviter le plus possible les désagréments.»

Les Québécois apprécient d'ailleurs déjà ce genre d'environnement lorsqu'ils séjournent dans des pays où la pratique est tolérée, parfois depuis des années. Club Med constate que le village préféré des Québécois est celui des îles Turks et Caicos, réservé aux 18 ans et plus. «Ça se vend très bien au Canada, mais encore plus au Québec: un incontournable de notre portfolio», dit Marine Kaysen, porte-parole de l'entreprise.

Au Québec, cette politique est déclarée illégale, bien qu'elle soit visiblement pratiquée dans certains endroits: 7% des répondants de notre sondage ont affirmé s'être déjà fait refuser l'accès à un hôtel ou à un restaurant de la province parce qu'ils étaient en compagnie d'enfants. L'Association Terroir et Saveurs, qui représente des gîtes du Québec, soutient que ses membres n'entravent pas la loi et qu'elle n'a pas reçu de demandes pour que la législation soit modifiée. L'Association Hôtellerie Québec n'a pas adopté de position sur la question.

D'un point de vue d'affaires, le professeur de marketing à HEC Montréal, Louis Fabien, y voit néanmoins un créneau intéressant, le marché du tourisme étant particulièrement segmenté. «Les hôtels doivent cibler leur clientèle et chercher à créer des expériences de séjour adaptées aux différentes clientèles», dit-il. Les hôtels pour adultes viendraient compléter l'offre pour les gens d'affaires, les familles, les petits budgets, etc. François Bédard prédit aussi que la chose pourrait susciter l'intérêt des entrepreneurs si la population y semble ouverte.

Mais faut-il aller jusqu'à interdire les enfants?

Pas nécessairement, répond Yany Grégoire, professeur au département de marketing au HEC. «Mais il faudra que le positionnement soit tellement clair que les familles n'aient pas envie d'y aller», dit-il. Car il n'y a rien de pire qu'un client qui se sent rejeté pour faire naître un désir de vengeance et une campagne de salissage sur les réseaux sociaux, par exemple.

Professeure au département d'éthique appliquée de l'Université de Sherbrooke, Allison Marchildon est aussi d'avis que, si cette politique en venait à être autorisée, elle devrait être obligatoirement affichée pour éviter aux parents des situations fâcheuses. Allison Marchildon estime que des balises claires devraient aussi être établies par le gouvernement, pour ne pas laisser l'industrie s'autoréglementer. «D'un point de vue sociétal, c'est tout de même préoccupant: qu'est-ce que cela dit sur la place que l'on veut accorder à nos enfants dans la société?»

N'empêche, l'exclusion des enfants semble un sujet moins sensible que celle d'un groupe religieux ou ethnique. «Peut-être parce qu'on ne les rejette pas sur la base d'un caractère fondamental de leur identité, note la professeure. On sait qu'ils deviendront adultes et ne feront alors plus l'objet de l'interdiction.»

Reste que les enfants ne sont pas toujours les plus dérangeants dans les lieux publics, démontre aussi notre sondage. Un couple qui se dispute l'est encore plus! Cette situation a été jugée la plus agaçante au restaurant (90%), surpassant un parent qui gronde son enfant (79%), un enfant qui ne reste pas en place (78%) et la sonnerie d'un cellulaire (62%). Ce sont les pleurs d'un bébé qui s'attirent le moins de critiques (55%).

Ce que dit la loi: illégal!

Même si la pratique est illégale, un hôtel interdisant l'accès aux enfants pourrait tout de même, en théorie, obtenir un permis d'exploitation du ministère du Tourisme du Québec. «Le Ministère ne peut, en vertu de sa loi et de son règlement, intervenir si un hôtel classifié refuse des enfants», indique son porte-parole Guy Simard. Le fait qu'un hôtel accepte ou non les mineurs n'est pas non plus pris en compte dans l'évaluation d'une demande de classification d'un hébergement touristique.

L'exclusion des enfants contrevient pourtant à la Charte des droits et libertés de la personne. Selon l'article 15 de la Charte, «nul ne peut, par discrimination, empêcher autrui d'avoir accès aux moyens de transport ou aux lieux publics, tels les établissements commerciaux, hôtels, restaurants, théâtres, cinémas, parcs, terrains de camping et de caravaning, et d'y obtenir les biens et les services qui y sont disponibles.»

Or, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec (CDPJQ) n'a pas reçu de plainte formelle sur le sujet au cours des dernières années, mais la porte-parole Patricia Poirier note que les consommateurs bafoués ne déposent pas systématiquement de plainte, soit parce qu'ils ignorent leurs droits, soit parce que la tâche leur semble trop fastidieuse. Le millier de plaintes enregistrées chaque année par la Commission ne représente d'ailleurs qu'une fraction du nombre réel de cas de discrimination, estime Mme Poirier.

3000$

C'est le montant que les propriétaires d'un gîte d'Ayer's Cliff ont été sommés de payer, en 2000, à un couple de clients à qui ils avaient refusé de louer une chambre en raison de la présence de leur petite fille de 4 mois, affirmant que les pleurs pourraient déranger la quiétude des autres vacanciers. Le tribunal avait alors jugé que les parents avaient été discriminés sur la base de leur état civil (parent) et de préjugés voulant que les enfants sont bruyants et dérangent les adultes.

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Ailleurs dans le monde

Si la pratique est interdite au Québec, des hébergements touristiques à l'étranger misent précisément sur l'exclusion des mineurs pour attirer leurs clients. Voici quelques exemples.

Royaume-Uni

Le groupe britannique Tranquil Touring propose pas moins de 36 terrains de camping au Royaume-Uni où «l'accueil est chaleureux, les installations de qualité et le temps paisible, sans enfants». Les mineurs sont interdits de séjour.

Îles Turks et Caicos

Le Club Med n'a conservé que deux villages entièrement réservés au 18 ans et plus. Le «Turkoise», dans l'archipel des îles Turks et Caicos, est l'un des plus prisés des Québécois. «Imaginez faire la fête entre adultes jusqu'à l'aube sur la plage», fait-on miroiter aux clients. Le second est en Turquie, à Kemer.

Sainte-Lucie

Pas d'enfants... ni de célibataires? Le complexe «RendezVous», à Sainte-Lucie, n'est pas seulement pour adultes: il s'adresse uniquement aux couples en lune de miel (on peut aussi s'y marier) ou ayant besoin de s'évader «du stress de la vie quotidienne».

Mexique

Le Viceroy de la Riviera Maya, au Mexique, propose une formule hybride et n'accepte que les adolescents âgés de 14 ans et plus. Il s'affiche toutefois comme une destination «romantique» et «sexy» et n'annonce aucune activité familiale.

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