La lumière au bout du tunnel

Quand Jérôme Grondin a fait la connaissance de Marc Robidoux au cégep, il y a... (Photo Daphné Caron (URBANIA))

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Photo Daphné Caron (URBANIA)

Valérie Darveau / URBANIA

Quand Jérôme Grondin a fait la connaissance de Marc Robidoux au cégep, il y a quelques années, il ne pouvait pas voir jusqu'où cette relation le mènerait. Marc non plus, mais bon, ce n'est pas très étonnant de sa part. Histoire d'une amitié qui a commencé à tâtons.

La première fois que Jérôme a rencontré Marc, ce dernier longeait à genoux le mur d'une classe remplie de cégépiens, tenant d'une main son fil d'ordi, tâtant de l'autre la paroi de béton à la recherche d'une prise de courant. Choqué par l'indifférence générale, Jérôme lui a immédiatement offert son aide. Marc est non voyant de naissance, mais à partir du secondaire, il a choisi d'entamer un parcours scolaire régulier.

Marc avait déjà 16 ans quand il est arrivé en deuxième secondaire dans sa nouvelle école de Saint-Hubert. La polyvalente était en soi une épreuve quotidienne: les cliques, les tables à la cafétéria, les rumeurs. À l'âge où la différence peut devenir un fardeau, on comprend que son intégration n'a pas été facile. Pourtant, Marc se foutait pas mal des broches des autres élèves, ou de leurs coupes de cheveux emo circa 2003.

Un étudiant presque comme les autres

Le parcours scolaire d'un aveugle dans une école régulière est synonyme d'accompagnement. Toutes les écoles doivent en théorie fournir une aide professionnelle à un élève en situation de handicap. En mathématique, par exemple, où toute la matière n'est pas traduisible en braille, l'accompagnateur décrit le mieux possible ce qui se trouve au tableau. Pour les autres matières comme le français, l'élève utilise plutôt un ordinateur portable accompagné d'un afficheur en braille. Avant les examens, l'accompagnateur doit s'assurer qu'il n'y a aucune tache d'encre sur la photocopie originale, sans quoi le logiciel de reconnaissance les interprète de façon erronée et transcrit des erreurs. Dans le fond, c'est un peu comme le Siri version améliorée pour les aveugles.

Marc savait depuis qu'il était petit qu'il désirait poursuivre des études post-secondaires. Or, même s'il avait pris l'habitude de sa grosse polyvalente et des centaines d'élèves, le collège Édouard-Montpetit, c'était une autre game. «Ça m'a pris un bon mois avant de réussir à m'orienter comme il faut, raconte-t-il. Des fois, je demandais à des gens de m'aider, mais ils étaient souvent trop pressés.» On devine à son ton que ce n'est pas l'envie qui manquait de leur donner un bon coup de canne blanche.

De son côté, Jérôme avait remarqué Marc quelques fois dans les corridors de l'immense cégep de Longueuil. «Il s'orientait comme un dieu!» se souvient-il en riant. Marc suivait alors sa troisième session et avait en effet pris l'habitude des lieux. C'est lorsque Marc cherchait à brancher son ordinateur que Jérôme l'a approché la première fois. Je suis allé vers lui pour lui offrir mon aide, et on s'est mis à parler. Je lui posais plein de questions, il avait l'air vraiment content que je m'intéresse à lui.»

Les deux étudiants ont découvert qu'ils étaient dans le même programme de sciences humaines et se sont trouvé petit à petit plusieurs autres points communs. Ils ont passé de longs moments à discuter ensemble autour d'un sandwich ou d'une bière: «Politiquement, on ne s'entendait vraiment pas, mais ça enrichissait nos discussions et on finissait toujours par se rejoindre», se souvient Marc. «Jérôme a été mon premier ami hors milieu», précise-t-il. N'ayant pas gardé contact avec les gens de son secondaire, c'était plutôt des amis de son primaire en école spécialisée qu'il côtoyait.

Sans qu'il ait eu à le lui demander, Jérôme a commencé à aider Marc à faire des commissions, à acheter ses livres, à s'orienter dans l'école. Après trois sessions, comme ils avaient la majorité de leurs cours ensemble, Marc a demandé à Jérôme de l'aider avec ses travaux en échange d'un peu d'argent. Il a accepté avec plaisir, sauf que... «Ça me rentrait tellement pas dans la tête qu'il me paye pour l'aider! Je pense que je n'ai jamais rempli une seule feuille de temps, comme le voulait la procédure. C'est toujours Marc qui les remplissait pour moi, pour s'assurer que je sois payé.»

Les deux amis faisaient ainsi pratiquement tous leurs travaux ensemble. Jérôme s'occupait de la mise en page, de la présentation et de l'impression des travaux. Ils faisaient leurs recherches à deux, et quand un livre n'était pas traduit en braille, Jérôme faisait la lecture à Marc. Cette aide était précieuse pour ce dernier, car les profs n'étaient pas tous compréhensifs envers sa condition: «Ma bête noire, c'était la mise en page. Peux-tu croire qu'une prof m'a déjà fait perdre 15 points parce que mon travail n'était pas justifié à droite? Encore faut-il savoir de quoi ça a l'air, justifié à droite! Je l'sais-tu, moi?!»

Dans les cours, cependant, Marc a développé son autonomie grâce à son ordinateur portable et son afficheur braille. Il prenait ses notes de cours lui-même, sauf quand un prof utilisait une présentation PowerPoint qu'il lisait à moitié à voix haute. Dans ces cas-là, ou lors de conférences où il ne pouvait apporter son ordinateur, Jérôme prenait les notes de cours pour les deux.

Tant qu'à y être

Jérôme habitait en résidence à sa première année de cégep, jusqu'à ce que Marc lui propose de venir habiter chez ses parents. «Ça me faisait quand même un peu peur, dit Marc, parce qu'avec moi, il faut que tout soit en ordre, sinon je peux m'enfarger dans quelque chose.» N'allez donc pas croire que c'est un maniaque du ménage... il ne veut simplement pas se péter la gueule.

Ils avaient beau vivre ensemble, mais Marc ni Jérôme n'abordaient leurs histoires personnelles. «C'est arrivé une fois où on était un peu plus réchauffé les deux... (Le ton de Jérôme est hésitant.) On s'est mis à parler des filles. Marc est devenu très émotif... J'ai eu beaucoup de misère à lui remonter le moral.»

Cette soirée-là, ils ont beaucoup pleuré tous les deux. «C'était un beau moment, mais c'était rough. C'est probablement la fois où il m'a le plus ému. Je me suis rendu compte que je pouvais l'aider à faire ses travaux, à faire du vélo tandem, à s'orienter, mais pour ça, je ne pouvais rien faire. Je me sentais vraiment impuissant. »

Après le cégep, Jérôme et Marc ont pris des chemins différents, l'un étudiant pour devenir pompier à Québec, l'autre en sciences politiques à l'Université de Sherbrooke.

«Au début de notre relation, je me sentais redevable envers Jérôme, confie Marc, mais je me suis rendu compte qu'il ne voulait rien en retour. C'était juste mon ami.»

Quant à Jérôme, même en ayant été accompagnateur pour Marc pendant leur cégep, il considère que son ami lui a apporté beaucoup plus que lui a pu le faire: «Je n'ai pas l'impression de lui avoir apporté énormément. Peut-être une oreille, à un moment donné... Tsé, on est des gars, on ne se dit pas vraiment ces choses-là, mais Marc... je l'aime.»




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