Misteur Valaire: retour au bercail

France, DRouin, Jules, To et Luis de Misteur... (PHOTOS: JOHN LONDONO (johnlondono.com))

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France, DRouin, Jules, To et Luis de Misteur Valaire.

PHOTOS: JOHN LONDONO (johnlondono.com)

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Julie Ledoux / URBANIA

Misteur Valaire a rempli la place des Festivals de Montréal, conquis des milliers de mélomanes en Europe et a quatre albums derrière la cravate. France, DRouin, Jules, To et Luis se connaissent pourtant depuis la petite école et évoluent ensemble depuis la première année du secondaire. Entrevue au mythique resto Louis de la rue King Est, à Sherbrooke, sur fond d'anecdotes d'enfance, d'anticonformisme et d'airs jazz.

L'organisation des Jeux du Canada avait fait appel à l'une des formations électrojazz les plus en vue de l'heure pour clôturer deux semaines de compétitions à Sherbrooke. Urbania en a profité pour aller les rencontrer dans leur ville natale. Après quelques tergiversations et l'appel des estomacs affamés de cinq garçons qui allaient donner un spectacle en tant que Qualité Motel le soir même - leur projet musical uniquement électro, où les gars se glissent derrière cinq consoles -, c'est au mythique restaurant Louis des premiers jours, rue King Est, que toute l'équipée sauvage s'est ramassée. 

Attablés au deuxième étage du resto, prêts à attaquer des Maxi Louis poutinés («C'est la meilleure chose ici, a dit Jules, tu prends le Trio Maxi Louis et tu changes ta frite pour une poutine»), on est passés aux choses sérieuses. Mais ce n'est jamais si sérieux, avec France, DRouin, Jules, To et Luis de Misteur Valaire. Car les masques tombent et le fun fait place... à encore plus de fun, finalement. 

Sous les néons, sur les bancs d'école

C'est que les gars se connaissent depuis longtemps. Jules et Luis allaient tous deux à l'école Sainte-Anne (et y ont appris les rudiments de la batterie) tandis que les trois autres faisaient leurs premiers pas scolaires en musique, à l'école Sacré-Coeur. Leur amitié avec France est née sur le terrain de jeu et dans les scouts. Des liens qui se sont solidifiés sur les bancs de l'école secondaire Mitchell-Montcalm, que quatre des cinq gars fréquentent pour y étudier le jazz. Luis, de son côté, est allé au Séminaire Salésien et jouait plutôt du rock chez les frères. Il  rejoignait toutefois les quatre autres après les classes pour jouer, jammer et mettre sur pied de nouveaux projets musicaux, tel qu'Anticlopédie, une formation jazz expérimental à huit têtes, ou encore O₃zone, vers la fin du secondaire, tout juste avant de lancer Misteur Valaire. 

Les gars savaient aussi apprécier le punk-rock («J'écoutais du punk-rock parce que je faisais du skate!», dit To), le ska punk à la Reel Big Fish («Ça a vite passé, c'était surtout en secondaire 1 et 2» s'excuse presque Jules), les fabuleuses compilations Big Shiny Tunes («J'écoutais ça pis Jaco Pastorius» mentionne France), le grunge («... jusqu'à Our Lady Peace, genre» précise Luis), Van Halen et Pink Floyd. «J'étais plus rock au cégep, mais au secondaire, j'étais plus all jazz», dit à ce sujet DRouin. 

Après avoir agacé gentiment Luis parce qu'il n'avait pas fréquenté la même école secondaire que les autres, le ton sur lequel la conversation allait se dérouler était donné et les gars se sont lancés. «Y a pas de gêne à avoir», disait Luis. «La musique nous a soudés, mais on était tous amis bien avant ça.»

Dreads, vêtements de lin, vol à l'étalage, bandana, Miles Davis, Charlie Parker, biologie, les gros seins de Maggie Tremblay, Bosco bicycle, bière Navigator, pétage de gueule par un plus vieux, poils de toutes sortes, etc. Tout y est passé au cours de l'heure qu'a duré l'entrevue et a contribué à défaire l'image parfaite et calculée de Misteur Valaire que les cinq drilles projettent. Ils travaillent en effet avec une précision et une aisance fascinantes, et leurs spectacles semblent toujours si faciles à balancer au public, bien que la somme de leurs efforts soit considérable. 

Jeu de société poilu

Un brin relâchés pendant l'entrevue, on les verra converser au naturel, sans fard, pris dans leurs histoires et anecdotes respectives qui impliquent toujours l'un ou l'autre des cinq membres. Jamais ils ne seront seuls dans leurs aventures, qu'ils se battent ensemble dans la cour d'école primaire, qu'ils soient envoyés en retenue le samedi matin ou qu'ils travaillent à la confection de sacoches de hippies. 

Les anecdotes s'enchaînent, comme si les gars remuaient leurs souvenirs pour la première fois en 10 ans, alors qu'ils ont pourtant fait leur cégep ensemble et même vécu presque tous dans le même studio appartement pendant un an, à leur arrivée à Montréal - sauf Jules, qui payait tout de même un montant pour profiter du studio. 

Je-m'en-foutistes sauf en ce qui concerne la musique, les cinq Sherbrookois ont passé un moment qu'ils qualifieraient de «correct» à l'école secondaire. Il y avait toujours place à l'imagination, même dans le cas d'un cours «dont on se crissait parce que c'était conditionnel à rien», selon To. «On ne faisait que créer des projets. C'était pas encadré.» Et quel projet ont-ils réussi à faire? «Ils demandaient de faire des jeux de société, explique Jules. Pour les pions, on avait pris les cheveux à To, les dreads, pis on les avait coupés et on avait mis de la peinture dessus. Mais le monde voulait juste pas y toucher! On avait fait une boîte de carton avec une enregistreuse et il fallait que quelqu'un prenne une carte, lise la question et réponde à la question, pis pèse sur le truc pour avoir la réponse. Faque sur l'enregistreuse, c'était juste des oui, non, etc. vraiment random. Mais bon, on a échoué.» 

«Mais la prof était cute», concède To. 

Être musicien? Oui, mais... 

C'est dur de faire accepter à ses parents qu'on veut être musicien, dans la vie? Pas selon les quatre cinquièmes de Misteur Valaire. «On disait qu'on allait être gigueux [prononcer guigueux]», avance Jules. «Ouais, musicien professionnel», poursuit To. «On a commencé à avoir un band pas mal en première secondaire, confirme DRouin. On était nous cinq pis 5-6 autres musiciens, pis on faisait toujours des mélanges, en créant différents groupes. Mais on jouait tout le temps. Tsé, au secondaire, y en a qui font de la musique parce que c'est un cours optionnel, mais y en a d›autres qui en font parce qu'ils accrochent et adorent la musique. Alors forcément, ces gens-là restent entre eux.» 

«Moi, j'ai jamais su ce que j'allais faire dans la vie, admet Luis. J'ai jamais pensé que j'allais être musicien professionnel, contrairement aux autres gars.» 

Pour DRouin, c'était une autre paire de manches. «Ma mère a toujours encouragé ça, elle m'a vraiment backé. Mais mon père... Il travaille pour le gouvernement fédéral à Ottawa et sa conjointe travaille dans une banque, tu vois un peu le genre. Il m'a dit: «Mon fils, qu'est-ce que tu veux faire dans la vie?» et je répondais «Ben, je veux jouer de la musique.» Mais lui me disait: «Ouin, mais à part ça, qu'est-ce que tu veux faire d'autre?» et je répondais: «Ben... je veux faire de la musique.» «Mais c'est quoi? Tu veux être plombiiiieeeer ou...?» et il tentait vraiment de me motiver à choisir autre chose. Je me suis vraiment fâché avec lui à un moment donné!» 

Malgré ce différend paternel, primaire, secondaire et même cégep ont filé rapidement et ont surtout façonné une amitié solide. 

États secondaires

Difficile de les arrêter lorsqu'ils se lancent dans les anecdotes de l'époque 1998-2003, de Mitchell-Montcalm au Séminaire Salésien, des virées au parc du Belvédère à la commune temporaire érigée chez To («où on mangeait des restants du Couche-Tard que mon père recevait pour redistribuer à des gens avec une déficience légère»); du badminton aux retenues du samedi matin. 

Luis: Ha, on l'a pas eu tough.

Jules: On a eu du fun. Pis on a ri.

Luis: En même temps, dans ce temps-là, les adultes disent d'en profiter, que c'est le meilleur bout. Mais stie que c'est plate.

Jules: C'est vraiment pas le meilleur bout. Je reviendrais jamais à ça.

Luis: C'est laitte, en réalité, le secondaire, mais je ne disais quand même pas que j'avais hâte de pouvoir me libérer de ce fardeau. 

Jules: Mais c'était l'fun. Non... c'était l'fun. 

Un fardeau, peut-être pas, mais des rapports parents-ados parfois complexes qui ont nécessité de l'argumentation, autant du côté de DRouin que Luis. 

«Madame, votre fils prend de la drogue» 

Je leur demande innocemment s'ils avaient des ennemis, espérant des histoires juteuses. «On ne se faisait pas aimer de tout le monde, c'est sûr», admet Jules avant de raconter l'histoire de Popaul qui a été victime d'un peu d'intimidation de la part du quintette. «C'est dommage ça, quand même. C'était borderline méchant», réfléchit DRouin. Le malaise est plutôt palpable. Une histoire dont les gars ne sont finalement pas si fiers... 

Qu'à cela ne tienne, Luis aura payé pour les frasques du groupe, en un sens. «Avec [X], on a eu une friction fin primaire, avec menaces de mort et tout. Il venait dans mes sets et collait des affaires dans mes fenêtres. Juste des affaires méchantes. Mais maintenant, c'est réglé. On l'a soupçonné d'avoir appelé ma mère en secondaire 1 ou 2. Quelqu'un a appelé et a dit: Bonjour madame, je vais à l'école avec votre fils et je m'inquiète beaucoup pour lui, il a des gros problèmes de drogue. Ma mère, qui est déjà un peu... mère poule, a fait une crise. J'arrive de l'école, hey, salut!, pis ma mère fond en larmes devant moi. J'étais pourtant un bon garçon!» 

Au fil des histoires que les gars racontent avec une verve de plus en plus déployée, on sent que DRouin est un peu le mouton noir du groupe. Malgré sa p'tite face d'ange, il en a, des notes à son dossier. Sa fiche était brillante: il prenait des cours de biologie en surplus les matins, avant ses autres cours; il pratiquait tous les soirs après l'école - l'algèbre, l'harmonie, le stage band - et arrivait chez lui à 22 h. Mais le jeune homme avait un vice, dûment entraîné au Carrefour de l'Estrie, qui aurait pu avoir bien des conséquences. 

Notez le ton dramatique ici et pas du tout exagéré. 

«Je me suis déjà fait prendre à voler une boîte d'anches pendant une sortie. Pour le saxophone. C'était une sortie pour aller voir l'OSM. On était en bus et on était genre 60. On s'est arrêtés au Archambault, pis en sortant, le gars de sécurité m'arrête. Il me fait vider mes poches, trouve la boîte. Il m'amène dans le bureau, veut appeler la police. Et c'est Lisa Rodrigue, celle qui nous aimait pas, qui s'est occupée de moi, qui a convaincu le gars de ne pas appeler la police. Jean [Gervais, prof de musique favori des gars] était là.

France: Y était vraiment pas fier de toi.

DRouin: J'ai failli ne pas aller en Europe à cause de ça.

France: On se préparait à partir en Europe pour un voyage de deux semaines qu'on organisait depuis un an. Ça a vraiment passé proche.

DRouin: Il a fallu un meeting avec les huit organisateurs et moi tout seul, pour expliquer que je ne recommencerais pas à voler, une fois de l'autre bord. C'est assez heavy quand t'as genre 14 ans.

France: Ça t'a donné une grosse leçon.

Luis: As-tu arrêté de voler après?

DRouin: Sûrement... J'aimais voler. C'était pas le gain qui m'intéressait, c'était plus le trip. Et j'adorais le faire dans la face du monde, c'était à la limite de la provocation.  C'est l'fun jusqu'à temps que tu te fasses pogner.» 

Enfin, à voir les costumes assez flashy merci que Misteur Valaire arbore lors de ses concerts, on pourrait difficilement croire qu'en-dessous des paillettes se cache un passé de hippie (sauf pour France qui était «plus sportif-plein air-bandana»). Il faut visualiser To avec des dreads, un look post-skater-devenu-hippie; Jules en p'tit bacquet, aux cheveux lisses forgés en dreads, tout habillé de lin; et DRouin, drapé d'un boubou, avec des dreads qui peinent à se former, au bras d'une jolie fille bien sapée qui prend le bal de finissants au sérieux. Vous aurez un bon portrait de l'anticonformisme ambiant qui régnait dans le groupe d'amis il y a déjà 10 ans de cela, alors que le cortège se rendait à son bal de fin d'études.

Les révélations fusent. On se demande si on peut raconter tout ça dans le magazine, sans risquer de détériorer la réputation des gars, mais ils n'ont pas tellement l'air de s'en formaliser. «Y a pas de gêne à avoir», comme disait Luis. 

On se recroisera «dans l'internet»... 

Les Maxis Louis poutinés sont ingérés depuis longtemps lorsque la cloche sonne, confirmant la fin de l'entrevue qui n'a semblé durer que quelques minutes. Les gars en auraient encore long à raconter et se retiennent pour le faire; un test de son et une livraison de poêle chez la mère de Julien les attendent. On rigole un peu en regagnant nos voitures respectives dans le stationnement du resto qui s'est vidé après l'heure du lunch. François-Simon, Louis-Pierre, Julien, Jonathan et Thomas trottinent vers leur camionnette, prêts à prendre d'assaut les scènes de Sherbrooke, ville qui les a vus grandir et qui les accueille toujours à bras ouverts.




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