Sam the Wheels, la mémoire de Brixton

Chaque quartier a son p'tit vieux qui passe ses journées à la fenêtre... (Photo Valérie Paquette (valeriepaquette.com))

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Guillaume Reboux / URBANIA

Chaque quartier a son p'tit vieux qui passe ses journées à la fenêtre et qui connaît toutes les histoires du coin. À Londres, celui du quartier de Brixton, Sam the Wheels, est devenu une légende grâce à sa caméra 8 mm et à ses images des émeutes de Brixton. Souriez, vous êtes filmés.

 Clovis Salmon  a quitté la Jamaïque en 1954. À son arrivée à Londres, il fabriquait des roues pour Holdsworth Cycles, « les plus solides au monde ». C'est d'ailleurs à cette époque qu'une collègue lui donne le nom de Sam the Wheels. Aujourd'hui, à plus de 80 ans, il ne les fabrique plus, mais les répare (avec le reste du vélo) dans sa shop installée sur le trottoir devant sa maison.

Mais ce n'est pas pour ses talents de mécanicien qu'on s'intéressait à lui.

Depuis 50 ans, avec sa caméra, Sam documente des rues de Brixton, un petit quartier du sud de Londres. David Bowie y a passé son enfance, et la communauté jamaïcaine exilée y a élu domicile. Une amie nous avait parlé de lui et de ses films. C'est une véritable mémoire vivante que nous allions rencontrer.

Jamais sans mon Kodak

Notre premier contact est toutefois un peu difficile. À plus de 80 ans, il n'est pas à moitié sourd, mais plutôt aux sept huitièmes; il a fallu lui expliquer deux fois qu'on voulait l'interviewer pour parler de la rue, pas acheter de vélo. « Vous êtes venus voir la bonne personne! » Vêtu de son bleu de chauffe, Sam est occupé à graisser les pignons d'un antique vélo de course. Il nous donne rendez-vous la journée suivante.

« Bring some money », nous avertit-il. Ce sera pour prendre des photos de lui; la célébrité, ça (se) paye.

Le lendemain, dimanche, on est prêts à rencontrer Sam. On l'aperçoit au loin, de retour de l'église. Il a troqué son suit huileux pour son costume, veste, cravate et chapeau melon. Un vrai habit du dimanche. Il nous salue et nous invite à entrer.

Comme en Jamaïque, la rue est une extension de la maison : Sam a installé son atelier à sa porte, dans la rue, parce qu'il n'avait pas assez de place dans sa maison et que la rue devant chez lui est aussi chez lui. On doit traverser des roulements à billes et des vieux pneus de bicyclette pour entrer dans son salon. Sam nous fait une petite place sur son vieux sofa en tassant une pile de journaux. Trois télévisions nous entourent, trônant dans un bric-à-brac d'objets religieux et de vieille vaisselle, un fauteuil est posé en équilibre sur la table du salon et des bobines de ses films recouvrent un mur. C'est officiel, Sam a un petit côté antiquaire et hoarder.

Sam replonge dans ses souvenirs. « Où que j'aille, je prenais ma caméra avec moi. Ma femme ne comprenait pas pourquoi et je lui disais : on ne sait jamais, il pourrait se passer quelque chose dans la rue que je voudrais filmer. Si je n'avais pas ma caméra, j'aurais seulement pu dire aux gens j'ai vu ça, alors qu'ils me croyaient lorsque je leur montrais mes images. J'ai donc toujours emporté ma caméra avec moi dès que je sortais,  prêt à filmer tout ce qui se passait dans la rue. »

Au départ, il ne souhaitait que filmer les petits événements de sa communauté. Il filmait les rues de Brixton, les gens sortant de l'église, les petits détails des marchés extérieurs. Quand je lui crie pour la troisième fois ma question  « POURQUOI FILMER LA RUE? », il ne prend pas la peine de répondre tant la rue est une extension de sa vie : cela va de soi. Mais Sam me demande comment j'ai entendu parler de lui. Je lui parle de mon amie qui vit dans le quartier et, un petit sourire aux lèvres, il glisse : « Oui, tout le monde me connaît, tout le monde connaît Sam. »

On le connaît surtout depuis qu'il a été le seul à avoir filmé les émeutes qui ont secoué le quartier, en 1981.

Ramdam sur le macadam

Avril 1981, un homme est blessé à coups de couteaux, deux policiers interviennent, la foule pense qu'il s'agit d'une nouvelle agression des policiers (les tensions raciales étaient vives à l'époque) et la rue s'enflamme! Les cocktails Molotov pleuvent sur les policiers qui ne savent pas comment contenir la foule. Des immeubles, une école et des pubs réputés discriminatoires sont brûlés. Les forces de l'ordre, complètement dépassées par la situation, répondent en renvoyant aux émeutiers les pavés qui leur pleuvent dessus.

Les émeutes durent trois jours. Le bilan fait état de plus de 300 blessés, 80 bâtiments détruits et une centaine de voitures brûlées pour plus de 7 millions de livres de dommages. Un beau bordel. Durant ces trois jours, Sam filme sans discontinuer. « Je souhaitais aller filmer les dommages causés par la foule, et je me suis retrouvé au coeur des événements.» La tension était électrique entre policiers et émeutiers. « Je cachais toujours ma caméra, surtout quand je voyais un policier, sinon j'aurais été arrêté ou ma caméra aurait été détruite. » Un mot revient constamment dans sa bouche quand il décrit la situation : la guerre. Une guerre entre les émeutiers et les policiers, et lui au centre, continuant de filmer malgré la peur. Oui, Sam a eu peur, surtout quand les émeutiers ont mis le feu au bar en face de chez lui.

Vingt ans plus tard, quand la BBC est venue interviewer les gens dans la rue sur les émeutes, elle a découvert que Sam en possédait des images. Les seules. « Une équipe de la BBC est venue plusieurs fois pour transférer mes bandes sur du matériel professionnel et l'ont montré à des millions de personnes. » Pas mal pour un homme qui filmait sans objectif précis. Et Sam ajoute, avec un petit sourire de satisfaction: « S'ils veulent les rediffuser, ils doivent me redemander la permission et me payer! » On n'est pas surpris.

Sam a rangé sa caméra il y a quelques années. Mais son expérience a inspiré plusieurs jeunes documentaristes qui ont développé un projet portant son nom et qui interviewent les protagonistes des émeutes : policiers, émeutiers, spectateurs. 

En les quittant, lui et son désordre, on arpente les rues qu'on a vues dans son documentaire; Electric Avenue, son marché, les étals débordant de poissons, de viandes, de fruits qui bloquent presque les trottoirs. On croise de vieux Jamaïcains dansant sur du reggae, quelques jeunes branchés attablés aux terrasses.

Si, dans son temps, il était le seul à filmer 500 émeutiers, ce sont aujourd'hui 500 téléphones intelligents qui sont prêts à capter le moindre mouvement dans la rue.




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