Des femmes musclées et fières de l'être

« Quand je marche dans un lieu public, je... (PHOTO JOHANY JUTRAS, COLLABORATION SPÉCIALE (avec la collaboration de MC Ferron))

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« Quand je marche dans un lieu public, je me fais montrer du doigt, je me fais regarder, et j'ai même des gens qui me disent en pleine face qu'ils ne veulent pas devenir musclés comme moi », témoigne Michèle Letendre.

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Pas assez féminines. Bourrées de stéroïdes. Les femmes sportives et très musclées, dont les adeptes de CrossFit, sont souvent la cible de critiques sur leur apparence physique. Sur l'initiative de la photographe sportive Johany Jutras, et afin d'inciter les femmes à être fières de leur corps, quatre athlètes québécoises ont accepté d'exposer leurs muscles et de raconter leur histoire.

METTRE FIN AUX CRITIQUES

« Tu as l'air d'un homme. » « Ce n'est pas très féminin, tous ces muscles. » « As-tu pris des stéroïdes ? » Plusieurs athlètes de CrossFit disent recevoir régulièrement de nombreuses critiques sur leur apparence physique.

Alors que commencent demain les Opens de CrossFit, soit la première étape de qualification en vue des Jeux mondiaux qui auront lieu à l'été, quatre athlètes québécoises ont accepté de s'exposer à l'objectif de La Presse pour dénoncer la situation. Elles ont aussi voulu raconter leur passé, afin de montrer que derrière leurs muscles se cachent parfois des récits troublants, qui devraient inciter les critiques à plus de retenue.

« Quand je marche dans un lieu public, je me fais montrer du doigt, je me fais regarder, et j'ai même des gens qui me disent en pleine face qu'ils ne veulent pas devenir musclés comme moi. »

- Michèle Letendre, qui a participé à six reprises aux Jeux mondiaux de CrossFit

« Je reçois souvent ce genre de commentaires sur mes réseaux sociaux, du genre : "Ouach, je ne voudrais jamais ressembler à ça." Ou alors : "Elle ressemble à un homme" », ajoute Camille Leblanc-Bazinet, championne mondiale de CrossFit en 2014.

« JE RECHERCHE PLUTÔT UNE VRAIE FEMME »

Au début du mois de février, l'athlète canadienne de CrossFit Emily Abbott a publié sur les réseaux sociaux le commentaire d'un jeune homme, côtoyé par l'entremise d'un site de rencontre, qui disait refuser de la voir parce qu'elle n'était « pas assez féminine ».

« Malheureusement, je ne suis pas vraiment attiré par les femmes qui ressemblent à des hommes. Tu es très en forme et musclée. Tu me ressembles presque. Je recherche plutôt une vraie femme. Avec des courbes, des formes, une poitrine, féminine. Pas une femme qui ressemble à un homme, désolé », a écrit l'internaute, qui ajoutait préférer les femmes « fortes, féminines et belles, fières d'être une femme et qui ne veulent pas ressembler à un homme ».

À peine quelques heures après sa publication, le commentaire a soulevé des milliers de réactions sur Instagram et sur Facebook. Michèle Letendre affirme qu'Emily Abbott est justement « forte, féminine, belle et fière ». « Pourtant, on l'accuse de vouloir ressembler à un homme », note l'athlète, qui déplore le fait que les femmes soient encore soumises à des « standards de beauté » en tout genre.

« Les femmes athlétiques sont critiquées à plusieurs niveaux, et c'est majoritairement par rapport au corps. On leur dit qu'elles ne sont pas censées être "comme ça". Mais toutes ces discussions empêchent de parler de l'essentiel : la performance sportive », constate-t-elle. Letendre, qui a pris sa retraite du CrossFit cette année pour se consacrer à l'haltérophilie, ajoute que les athlètes féminines ne sont pas traitées de la même façon que les hommes. « Pour avoir des commandites, elles ne doivent souvent pas juste être bonnes. Elles doivent aussi être belles. J'ai eu la chance dans ma carrière d'avoir de super commanditaires qui ne m'ont pas imposé ça. Mais pour la majorité des athlètes, ce double standard est là », dit-elle.

MONTRER POUR EXPLIQUER

Malgré des histoires personnelles très variées, les athlètes québécoises de CrossFit s'entendent pour dire qu'il est temps de mettre fin aux préjugés corporels, notamment ceux envers les femmes musclées. « Nos corps sont simplement nos outils pour atteindre nos buts. Ils sont le résultat de nos efforts », affirme Michèle Letendre. En montrant ses muscles à la caméra, la jeune femme dit vouloir « illustrer à quoi il [lui] sert vraiment, ce corps si controversé ».

« Je suis fière d'être une femme et d'avoir ce corps. Grâce à lui, je fais des choses que je ne croyais pas pouvoir faire. Je passe un message de force, de finesse, de détermination et de féminité. Selon moi, ce sont ces valeurs que mon corps transmet. À vous de le voir pour ce qu'il est vraiment. »

- Michèle Letendre 

SE GARDER UNE PETITE GÊNE

Si elles reconnaissent qu'il est normal que leur apparence ne fasse pas l'unanimité, les athlètes invitent les gens à plus de retenue dans leurs commentaires. « Dire à quelqu'un qu'il est laid, ça ne se fait pas. Pas plus que de dire à une fille que ses muscles ne sont pas beaux », souligne Michèle Letendre. Car les critiques peuvent blesser, note Camille Leblanc-Bazinet.

L'athlète originaire de Richelieu et qui habite aujourd'hui aux États-Unis se souvient d'avoir toujours eu « de bonnes épaules et de bonnes jambes, même au secondaire ». « Ça me rend triste de regarder en arrière et de me rendre compte à quel point ça m'affectait. J'aimerais pouvoir dire à la Camille de 15 ans à quel point elle était forte et belle, et à quel point son indépendance et son courage provoquaient de l'insécurité chez les autres, qui critiquaient sa musculature, dit-elle. Les gens sont inconfortables avec la différence. Pourtant, ce sont nos différences qui font la beauté du monde. »

D'ailleurs, personne ne connaît les histoires qui peuvent se cacher derrière les corps musclés des athlètes. L'athlète paralympique et adepte de CrossFit Cindy Ouellet raconte par exemple avoir été victime d'un cancer dans sa jeunesse. Le sport lui a permis de se sortir de la dépression qui la guettait quand elle a appris qu'elle ne marcherait plus jamais. Pour Sonia Hurtubise, ex-cycliste d'élite qui a terminé 26e aux championnats régionaux de l'est du Canada l'an dernier, le CrossFit lui a permis de surmonter un deuil. (voir autres onglets).

En publiant les critiques de l'internaute sur les réseaux sociaux, Emily Abbott a d'ailleurs invité les gens à faire preuve de plus de gentillesse dans leurs commentaires. « Car tout le monde traverse des épreuves difficiles dans la vie », a-t-elle écrit. 

Michèle Letendre souhaite qu'un vrai débat sur les standards imposés aux corps des femmes se fasse. « Parce que ce n'est pas juste les femmes de CrossFit qui subissent ces commentaires. Toute femme qui est à l'extérieur des normes peut un jour ou l'autre être visée. Il faut que ça cesse », dit-elle.

PIED DE NEZ AU CANCER

Assise dans son fauteuil roulant, Cindy Ouellet se hisse par la seule force de ses bras jusqu'au haut d'une longue corde suspendue au plafond. L'ascension est longue, mais la puissante athlète semble à peine forcer.

Clouée à un fauteuil roulant après avoir été frappée par un cancer des os en 2000, Cindy Ouellet a surmonté plusieurs épreuves et est aujourd'hui une athlète accomplie.

La jeune femme originaire de Rivière-du-Loup a participé aux trois derniers Jeux paralympiques avec l'équipe canadienne de basketball. De 2009 à 2015, elle a obtenu un baccalauréat et une maîtrise à l'Université de l'Alabama en plus de remporter quatre championnats nationaux au sein de l'équipe de basketball en fauteuil de l'établissement. Depuis 2015, Cindy Ouellet planche sur un doctorat en ingénierie biomédicale à la University of Southern California.

C'est aussi en 2015 que la jeune femme de 28 ans s'est mise au CrossFit pour améliorer sa préparation physique. Depuis, elle a remporté des compétitions importantes dans ce sport dans la division adaptée.

Cindy Ouellet tente également actuellement de se qualifier pour les prochains Jeux paralympiques dans l'équipe canadienne de ski de fond en fauteuil.

UNE HISTOIRE DE PERSÉVÉRANCE

Si, aujourd'hui, rien ne semble à son épreuve, Cindy Ouellet raconte avoir dû surmonter plusieurs embûches avant d'en arriver là. Faisant du ski alpin de compétition et plusieurs sports, son monde s'écroule quand, à 12 ans, elle apprend qu'elle est atteinte d'un cancer des os dans le bassin gauche. La maladie est diagnostiquée par hasard, à la suite d'une fracture subie par la jeune athlète. L'adolescente doit subir un an et demi de chimiothérapie et une opération touchant la moitié de son bassin et une de ses jambes.

Après trois ans de réadaptation intense, Cindy se fait dire qu'elle ne retrouvera jamais l'usage complet de ses jambes. Le choc est immense. « C'est là que j'ai frappé un mur. Rien n'allait pour moi », se souvient l'athlète.

À la même époque, Cindy doit composer avec de l'intimidation à l'école. « En plus de l'intimidation parce que je n'avais pas de cheveux et que j'avais un handicap, j'ai également fait mon coming out. Plus rien n'allait. Je pensais tous les jours vouloir mourir. Une chance que j'ai eu une famille qui m'a soutenue et la musique », raconte la jeune femme, qui joue du piano depuis l'âge de 3 ans.

Puis, à 16 ans, Cindy essaye le basketball en fauteuil roulant. Du jour au lendemain, elle retrouve goût à la vie. « J'ai eu l'espoir qu'enfin, je pouvais refaire du sport à un haut niveau », dit-elle. Un an et demi plus tard, Cindy faisait son entrée dans l'équipe canadienne de basketball en fauteuil roulant et se rendait aux Jeux paralympiques de Pékin.

AMOUR DU CROSSFIT

Il y a trois ans, Cindy est tombée par hasard sur des vidéos d'athlètes en fauteuil roulant faisant des entraînements de CrossFit. Elle a essayé le sport et est aussitôt tombée sous le charme. « Les gymnases de CrossFit sont très grands et donc très adaptés pour des athlètes en fauteuil », dit-elle.

Même si plusieurs compétitions d'importance ont commencé à intégrer des divisions adaptées en CrossFit, le parcours principal menant aux Jeux mondiaux n'offre pas encore cette possibilité. Une situation que Cindy Ouellet, aidée de l'entreprise Wheel Wod, souhaite corriger.

En participant à la séance photo de La Presse, Cindy Ouellet a voulu livrer un message de persévérance. « Peu importe ce qui t'arrive, tu dois te battre et apprendre de tout ça pour survivre et devenir plus fort », dit-elle. La jeune femme se veut aussi la preuve que malgré des limitations, il est possible de faire du sport de haut niveau et d'un jour pouvoir escalader une corde par la seule force de ses bras.

DES MUSCLES AUTOUR DES OS

Julie* (nom fictif) a toujours été sportive. Course à pied, hockey, flag-football... Depuis son plus jeune âge, la jeune femme qui habite la région de Montréal s'impliquait à fond dans le sport. À l'adolescence, sa stature athlétique, si utile pour ses loisirs, commence à la déranger. Le processus est insidieux. « À la fin du secondaire, je pesais 170 lb. J'ai voulu perdre du poids. Mais je suis tombée dans l'excès », raconte-t-elle.

Julie augmente la fréquence de ses entraînements, principalement de la course à pied. Elle se met à surveiller compulsivement ce qu'elle mange. « Je ne mangeais pas. Ou je mangeais trop et je compensais ensuite en m'entraînant beaucoup trop », dit-elle.

Au bout de quelques mois, Julie pèse 116 lb.

« Mes modèles, c'était les filles filiformes des magazines. Les mannequins qui n'ont que la peau et les os. Je n'ai pas du tout le corps pour être ça. Je suis athlétique. J'ai des cuisses fortes. Des épaules fortes. Je visais quelque chose d'inaccessible », raconte-t-elle.

L'obsession de Julie pour son corps s'accentue de jour en jour : « Je me cachais pour manger et pour m'entraîner. »

COUP DE FOUDRE

Un jour, son copain lui fait découvrir le CrossFit. Le coup de foudre pour ce sport est immédiat. Mais les entraînements demandants, au cours desquels Julie est invitée à lever des poids plutôt lourds, modifient rapidement son apparence. « Je prenais du poids au début. Parce que ma masse musculaire augmentait. Je capotais. Mais le sentiment de bien-être qui venait avec les entraînements était plus fort, et je revenais au gym », témoigne Julie.

À force d'enchaîner les entraînements, Julie comprend qu'elle doit manger pour bien faire en CrossFit. Elle réintègre la nourriture dans sa vie. « J'étais sur une pente dangereuse. Le CrossFit m'a définitivement aidée à me sortir de là », dit-elle. Encore aujourd'hui, Julie reconnaît être dure envers elle-même. Mais la jeune femme n'a plus de pèse-personne et apprécie son corps pour ce qu'il lui permet d'accomplir. « Je suis prête à tout et mon corps est là pour m'aider », dit-elle.

DES COMMENTAIRES BLESSANTS 

Comme plusieurs athlètes de CrossFit, Julie déplore se faire souvent dévisager ou juger par des étrangers pour son apparence physique. « C'est sûr qu'on sort du cadre. On est musclé du haut et du bas du corps. Mon chum se fait parfois dire qu'il sort avec un gars. Des fois, ces commentaires me blessent. Il y a beaucoup de préjugés envers les femmes fortes et musclées. Pourquoi ? », demande-t-elle. 

Julie a accepté de participer au reportage pour donner l'exemple aux jeunes filles. Pour leur montrer que les mannequins des magazines ne doivent pas devenir des cibles à atteindre à tout prix. « Mon corps est comme il est actuellement, mais ce n'est pas pour une raison esthétique. Mon corps m'aide à accomplir des tâches. Les filles de CrossFit parlent souvent d'avoir un "esprit sain dans un corps sain". C'est une devise que j'aime. Je souhaite donner aux petites filles le goût de bouger. D'être en santé. C'est tout », dit-elle. 

* Pour se confier en toute liberté, Julie a requis l'anonymat.

SURMONTER LE DEUIL PAR LE SPORT

Sonia Hurtubise a grandi dans une famille de sportifs. Jeune, elle faisait de la compétition de voile avec son frère et ses parents. À l'adolescence, elle s'est mise au cyclisme et est devenue très performante dans ce sport. En 2005, son père, adepte de cyclisme, a lancé un projet. « Il voulait traverser le Canada à vélo avec nous, de Vancouver à Saint-Jean. On a embarqué », raconte la jeune femme aujourd'hui âgée de 25 ans.

Pendant trois ans, la famille s'est préparée physiquement pour l'aventure. Atteint de diabète de type 1 depuis son enfance, le père de Sonia a proposé d'amasser des fonds en même temps pour cette cause.

LE DRAME

Au début de juin 2008, Sonia et sa famille ont entrepris leur aventure à Vancouver. La troupe avalait les kilomètres. Après 2500 km de route, au Manitoba, les Hurtubise ont été victimes d'un violent accident.

Une voiture les a happés de plein fouet. Le père de Sonia est mort dans l'accident. La jeune femme a subi une fracture au tibia et au fémur et a dû faire reconstruire son genou.

Le périple a pris fin dramatiquement. À son retour au Québec, après des semaines de réadaptation, Sonia était incapable de se remettre au vélo. « J'avais peur. J'ai alors cherché autre chose. Un autre sport pour me dépenser. Et j'ai trouvé le CrossFit », dit-elle.

En 2010, Sonia a plongé dans ce nouveau sport avec passion. Cette année, elle en sera à sa quatrième année de participation aux Opens de CrossFit. « Le CrossFit m'apporte le dépassement de soi. La satisfaction. Je veux me prouver que rien ne peut m'arrêter dans la vie. »

COMBATTRE LES PRÉJUGÉS 

De petite stature, Sonia Hurtubise dit ne pas subir tant de commentaires désobligeants sur son apparence physique. Mais dans son entourage, les femmes fortes et musclées subissent souvent ce genre de critiques. « On s'entraîne pour des résultats. Ça n'a rien à voir avec le physique qu'on veut ou non. Mon corps m'aide simplement à accomplir ce que je veux. C'est important d'être bien dans son corps. Que des gens se sentent le droit de juger le corps des autres, c'est ridicule », dit-elle.




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