Vidéos de «fails»: rire ou malaise?

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Les compilations de vidéos de «fails» comptent des millions de visionnements sur YouTube. Pourquoi certaines personnes rient-elles aux éclats devant ces ratages spectaculaires, alors que d'autres se sentent mal? Nos journalistes ont creusé la question.

S'esclaffer devant quelqu'un qui se casse la gueule, est-ce mal? Est-il possible de se moquer d'un tiers tout en ressentant de l'empathie? Explications et hypothèses.

Surprise sur prise!

Le nom le dit : une vidéo étiquetée «fail» montre des gens qui tentent des prouesses (carrément débiles, parfois) et qui se plantent. Avec panache, il faut l'avouer. Pourquoi rit-on, alors qu'on sait d'avance que c'est voué à l'échec? «C'est du slapstick, la pelure de banane multipliée par 1000, dit Christelle Paré, chercheuse membre de l'Observatoire de l'humour. On sait que ça va mal finir, mais on ne sait pas comment. Dans les meilleures vidéos, la tension est forte et l'action prend un virage saugrenu.» Luc Boily, de l'École nationale de l'humour, croit aussi que les attentes du spectateur sont souvent déjouées. Ainsi, il se peut que la caméra soit braquée sur un personnage et que ce soit finalement le caméraman qui devienne l'objet du rire. «On sait que ça va mal finir, mais on ne sait pas quand», ajoute aussi Luc Boily.

Sentiment de supériorité

Les spécialistes de l'humour ont disséqué et catégorisé les façons de rire et de faire rire. S'esclaffer devant une personne qui rate un exploit entre dans la catégorie «humour de supériorité». On regarde le fin finaud à l'écran sauter d'un trampoline vers une piscine et... on le juge. Y a-t-il du sadisme dans notre regard? «Un petit peu, oui», croit Christelle Paré. Rosanna Guadagno, psychologue et spécialiste des nouveaux médias à l'Université du Texas à Dallas, explique que de voir le malheur des autres peut contribuer à gonfler notre ego. «D'une certaine manière, c'est une façon d'entretenir notre estime personnelle», dit-elle.

Se moquer... avec empathie?

On ne réagit toutefois pas de manière univoque à une vidéo «fail». On anticipe, on se moque, on s'inquiète, on est mal à l'aise et on rigole. «On ressent des émotions contradictoires, fait valoir Rosanna Guadagno. On peut rire et se sentir mal pour la personne à l'écran en même temps. Je crois que l'empathie entre en jeu à ce moment-là.» S'appuyant sur Freud, Luc Boily raconte par ailleurs que le rire est parfois un mécanisme de défense devant un malaise ou une situation stressante: rire fait sécréter des endorphines, hormones du bien-être. Philip Jackson, professeur de psychologie à l'Université Laval, croit également que le rire est parfois davantage lié à l'effet de surprise qu'à une manifestation d'agrément et évite de conclure qu'une personne qui rit d'une vidéo «fail» est forcément méprisante et sadique.

Transgresser la norme

«Il y a toujours une transgression dans l'humour, relève Luc Boily. Sol faisait des calembours en transgressant les règles de la langue française...» Des transgressions, il y en a tout plein dans les vidéos «fail» où des gens tentent souvent des exploits aussi puérils que de monter à toute vitesse un escalier mécanique qui descend... «Peut-être qu'il y a une partie de nous qui a cinq ans et demi et qui aimerait faire la même chose, même si en tant qu'adulte responsable, c'est une chose qu'on condamne», avance Christelle Paré. «Le gars qui descend une côte abrupte dans un carrosse d'épicerie, il sait que ça va mal finir, ajoute Luc Boily. Il est plus facile de rire de lui parce qu'il est conscient du risque auquel il fait face.»

Pourquoi ce n'est pas drôle, voir un enfant tomber

Un enfant tombe d'une balançoire, sur les fesses. La balançoire revient et le frappe dans le front. À la plage, un homme court et plonge dans une vague qui se retire abruptement. Il se retrouve le ventre sur le sable.

Drôle? Oui, selon les amateurs de vidéo de «fails» ou de ratages, en français. Sur YouTube, la compilation Best Fails of the Year 2016 (So Far), mise en ligne le 1er juillet, a été vue 7 millions de fois en une vingtaine de jours. C'est un exemple parmi des milliers d'autres. Ironiquement, les vidéos d'échec sont un succès (!) qui fait s'esclaffer les spectateurs partout - c'est du moins ce que laissent présumer les nombreuses langues (anglais, français, allemand, russe, etc.) entendues dans les clips.

Mais pendant que copains et collègues se tordent de rire à la vue d'une dame (en maillot de bain) qui déboule en quatre-roues dans un fossé, certains de leurs congénères se crispent et se sentent mal. Pourquoi? Trois experts avancent des hypothèses.

PHILIP JACKSON

Professeur de psychologie à l'Université Laval

Rire des vidéos de «fails», c'est peut-être «une réponse mixte entre la surprise et une forme d'amusement devant des changements soudains d'émotions», indique M. Jackson, spécialiste de l'empathie et de ses bases cérébrales.

Ceux qui ressentent de l'inconfort devant ces échecs sont évidemment empathiques, mais il y a plus. «L'empathie s'exprime au minimum via deux composantes bien distinctes», explique le professeur. La composante affective fait que nous ressentons automatiquement, jusqu'à un certain point, ce que l'autre ressent. La composante cognitive nous permet plutôt de nous mettre mentalement - et délibérément - dans la perspective de l'autre.

«Mon hypothèse serait que les gens chez qui la composante affective est dominante partagent le désagrément de la scène de manière plus intense.»

«Ces gens n'aimeraient pas ce type de vidéo. dit M. Jackson. Est-ce que le désagrément vécu concerne l'autre qui se fait mal, ou eux-mêmes face à ces émotions? Cela devrait faire l'objet d'une étude future.»

Évidemment, le contexte est important. «Je pense que si on savait que la conséquence d'une cabriole en vélo est la mort de l'acteur, peu de gens trouveraient ça drôle, souligne l'expert. Si on voyait une vidéo de notre propre enfant "se casser la gueule" sur un plongeon, on ne trouverait pas ça drôle non plus.»

DAVID CRÊTE

Professeur de marketing à l'École de gestion de l'Université du Québec à Trois-Rivières

«L'empathie est certainement en cause», corrobore M. Crête, qui s'intéresse aux médias sociaux et à la psychologie du divertissement. Mais l'hédonisme - soit la recherche du plaisir - est aussi un facteur qui explique qu'on rit ou pas devant la chute des autres, selon le professeur.

«L'hédoniste recherche des sensations. Du plaisir peut être ressenti à voir quelqu'un vivre une situation drôle, dangereuse, etc.»

«L'inconfort de l'un peut être le plaisir de l'autre.» Ou, comme le chantait Félix Leclerc, «le plaisir de l'un, c'est de voir l'autre se casser le cou», comme quoi YouTube et Drôles de vidéos n'ont rien inventé.

Ceux qui n'aiment pas ces vidéos «ont une réaction ou émotion plus négative et sont sans doute dans le "self-conscious"», avance M. Crête. Au lieu d'avoir une réaction hédoniste immédiate, comme l'excitation et la joie, ils sont tournés vers eux-mêmes et se demandent ce que les autres vont penser. «Dans ce cas, il y a un certain travail d'évaluation qui se fait, la réaction est moins spontanée, analyse le professeur. Ou encore, ce qui se passe dans la vidéo va peut-être à l'encontre de leurs valeurs, de leur éducation.»

SERGE SULTAN

Professeur au département de psychologie de l'Université de Montréal

«On pourrait se dire que ceux qui rient de ces situations sont moins tendres, ont moins de compassion pour la personne, reconnaît M. Sultan. Finalement... qu'elles sont moins empathiques. Mais il ne faut pas aller trop vite!»

«Rire de ces situations, c'est aussi avoir la capacité à se détacher des protagonistes, ne pas ruminer ou projeter sa propre vulnérabilité sur une situation.»

«En fait, à quel moment passe-t-on d'une vidéo comique à autre chose? Si je vois un enfant ou un adulte pleurer, vais-je en rire? Si je vois quelqu'un en douleur ou détresse? Non, la plupart d'entre nous vont se sentir mal à l'aise. Nous sommes des êtres sociaux et altruistes (seulement en partie, dommage!).»

On ne peut pas, donc, rire de tout. «En tout cas, nous ne sommes pas construits pour rire de tout, indique M. Sultan. Mais là où le bât blesse, c'est que la société nous éduque parfois d'une autre manière. Les normes sociales nous poussent à rire "comme les copains". Et de proche en proche, nous pourrions nous désensibiliser, nous rendre moins compassionnels, etc. Plutôt que de redevenir des bêtes sauvages, nous perdons en fait notre humanité...»

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