Correspondance: fidèles aux postes

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Des milliers de Québécois, dont Delphine Larose, entretiennent des échanges avec un grand nombre de correspondants postaux partout dans le monde grâce... aux réseaux sociaux.

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Et si c'était l'internet qui sauvait l'art d'écrire, de décorer et d'envoyer des lettres? Pas si timbré, à en croire les milliers de Québécois qui entretiennent des échanges avec un grand nombre de correspondants postaux partout dans le monde grâce... aux réseaux sociaux.

Entre le clavier et la plume

Une dizaine d'enveloppes soigneusement décorées tapissent une petite table d'un café-bar de Rosemont. Les timbres, ornés de bateaux pittoresques, de figures héroïques, de monuments et d'emblèmes végétaux, ne mentent pas. Les expéditeurs viennent du monde entier. Dans la dernière année et demie, Delphine Larose, étudiante à la maîtrise en muséologie, a noué des relations postales avec plus de 40 correspondants, et ce, sur 4 continents.

«Recevoir une lettre, c'est tangible, résume-t-elle en début d'entrevue. À travers les comptes, la publicité et la paperasse du gouvernement: une belle enveloppe que l'on n'attendait plus. La correspondance, c'est plein de petits gestes qui rendent heureux, de parcelles de bonheur le matin quand on ouvre la boîte aux lettres.»

Delphine s'est entichée de la plume et de l'enveloppe grâce à un outil aussi efficace qu'ironique: les réseaux sociaux. Instagram, plus précisément. Avant d'être familière avec une série de mots-clics réservés à l'échange épistolaire (#snailmail, #penpal, #writemoreletter), la femme de 26 ans n'était fidèle qu'à une seule destinataire, américaine. Et à temps très partiel. Puis, récemment, se sont ajoutés un Allemand, une Hollandaise, une Espagnole, une Australienne, un Indonésien, une Française, une Japonaise...

Grâce aux communications numériques, des internautes découvrent une communauté cosmopolite pour qui la bonne vieille boîte postale transcende l'hégémonie 2.0. Sur Instagram, Facebook ou Tumblr, les photos et les profils affichés facilitent les mises en relation, note Delphine Larose: sonder les intérêts - les musées, le cinéma et les voyages en tête, dans son cas -, apprécier la calligraphie du correspondant ou mesurer son dévouement.

Le «Snail Mail» prend de la vitesse

Le «snail mail», ou «courrier escargot», selon la traduction littérale, trouve un nouveau souffle partout dans le monde. Si les premiers contacts sur l'internet se font souvent dans la langue de William Shakespeare et de Bram Stoken, auteur du célèbre roman épistolaire Dracula, les Québécois francophones qui sondent les réseaux sociaux à la recherche d'un correspondant se comptent par milliers.

Benoît Melançon, épistologue et professeur de littérature à l'Université de Montréal, a remarqué depuis un bail que les nouvelles technologies et la lettre n'étaient pas antinomiques, mais complémentaires. «Chaque forme de communication, chaque média a ses propres caractéristiques, et on choisit selon nos besoins, dit-il. Dans ce cas-ci, les réseaux sociaux permettent à ceux qui avaient déjà un intérêt pour l'épistolaire d'élargir leur bassin. Mais ce n'est pas une renaissance, parce que la lettre n'a jamais disparu.»

Les services de messagerie instantanée, multiples, permettent pourtant de joindre gratuitement et efficacement son destinataire. La force de l'épistolaire, note M. Melançon, réside dans son fétichisme. «Le courrier électronique, Twitter, Facebook, Instagram ne pourront jamais remplacer la lettre. Quand vous l'envoyez, vous donnez un objet à quelqu'un, et donc, vous le perdez.»

«Vous avez beau mettre autant d'émojis que vous voulez dans un courriel, autant de binettes dans un texto, vous restez devant des formes qui sont décidées par d'autres. Quand vous écrivez une lettre, vous avez un espace de liberté complète, vous ajustez l'objet en fonction du destinataire.»

À force d'allers-retours au bureau de poste, le budget de timbres et de papeterie de Delphine rivalise maintenant avec celui de ses factures internet. «C'est une nouvelle donne dans mes finances, note celle qui travaille actuellement dans une pharmacie. Ça doit me coûter autour de 500 $ par année.»

Si les conversations épistolaires ont souvent eu des vocations linguistiques grâce à des réseaux sociaux comme My Language Exchange ou PenPal World, les échanges culturels et amicaux prévalent désormais. L'étudiante a abordé sur papier des sujets aussi viscéraux que la maladie ou la perte d'un enfant, qui a durement éprouvé l'une de ses correspondantes.

«J'ai une lettre de présentation, que j'ai retravaillée deux ou trois fois, et que je modifie selon les intérêts du destinataire, dit-elle. C'est le point de départ de tous mes échanges.» Ensuite, la conversation se personnalise, s'approfondit et de petits cadeaux sont régulièrement échangés. «Des trucs légers, parce que les frais sont importants. Je reçois souvent de vieux billets de cinéma, des brochures de musée, du thé ou encore du washi tape [ruban artisanal japonais]», dit celle qui nous montre une boîte remplie de missives et de documents disparates.

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Delphine Larose

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Amitiés et confidences

Le professeur Benoît Melançon explique que la lettre, dont il donne une définition large, soit «un message adressé», a des vertus thérapeutiques, peu importe le récepteur.

L'épistologue cite plus particulièrement l'exemple de la Queen's University, à Kingston, en Ontario. En 2011, six étudiants sont morts - suicides, maladie, accidents - sur une courte période de temps, et la direction, en plus d'affecter des ressources psychologiques, a installé des tables où les universitaires étaient invités à faire partager par écrit leurs sentiments et leurs doléances. «L'investissement affectif est très fort. C'est de la mémoire», note M. Melançon.

Delphine confirme que la correspondance est à la fois un passe-temps et un exutoire. «Avoir 40 correspondants, qui ne jugent pas et qui ont des visions extérieures, c'est aussi avoir 40 psychologues. Et pour pas cher.»

Comment trouver des correspondants

Instagram

Cette application de diffusion de photos et vidéos est le nouveau terreau fertile pour les défricheurs de relations épistolaires. Les utilisateurs publient les colis envoyés et reçus accompagnés de certains mots-clics (#snailmail, #penpalswanted, #writemoreletters, #correspondance) pour recruter des esthètes de la lettre et échanger des idées d'ornements. Émergent des vedettes de l'épistolaire, inondées de demandes de correspondance et de compliments jaloux. Si l'environnement est d'abord anglophone, plusieurs francophones, qu'ils soient québécois, français, belges ou suisses, se tournent vers Instagram pour gagner des plumes.

Sur l'internet

Une pléthore de réseaux sociaux permettent aux internautes d'établir des liens avec des correspondants potentiels. Les profils sont généralement filtrés en fonction de l'origine, de la langue, de l'âge, du sexe ou des intérêts communs. C'est le cas d'Interpals, de PenPal World et d'International Pen Friends, qui regroupent des millions de scribes du monde entier. Attention, toutefois: certains utilisateurs s'adonnent à la drague comme s'il s'agissait de sites de rencontres. En outre, près de 40 millions de cartes postales ont été échangées grâce au projet Postcrossing. Le fonctionnement? Plus les utilisateurs envoient de cartes postales - les destinataires sont choisis au hasard par le site -,  plus ils en reçoivent en retour.

Tumblr

La plateforme de microblogues Tumblr contribue elle aussi à remettre l'épistolaire au goût du jour. Les auteurs de Letters of Note, par exemple, publient des correspondances inédites ou oubliées, et en expliquent le contexte. Plus près de chez nous, Chers voisins rassemble les notes parfois acrimonieuses adressées aux voisins ou aux locataires. Nuits tapageuses, portes claquées ou rat mort trouvé dans l'espace commun: tout y passe.

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Delphine Larose s’est entichée de la plume et de l’enveloppe grâce à un outil aussi efficace qu’ironique : les réseaux sociaux. Instagram, plus précisément.

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Une «révolution sociale» autour de la lettre

La designer graphique australienne Michelle Mackintosh est l'une des vedettes de l'épistolaire sur Instagram. Elle a publié le livre Snail Mail: Rediscovering the Art and Craft of Handmade Correspondence et publiera en novembre un deuxième essai sur l'art de la lettre et du colis, Care Packages: Celebrating the Art and Craft of Thoughtfully Made Packages. La Presse l'a jointe à Sydney.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la lettre, d'abord comme correspondante, puis comme auteure?

J'écrivais déjà énormément de lettres à l'école secondaire, principalement à des amis que j'avais rencontrés durant les vacances d'été. Je passais des heures à décorer les lettres, à choisir la bonne enveloppe, à trouver la couleur du papier et de l'encre appropriée pour chaque destinataire. Et c'est toujours le cas aujourd'hui. Je conserve des boîtes de messages qui me sont chers sous mon lit. Mon père est mort il y a 20 ans, et ma mère détient toujours les lettres d'amour qu'il lui a écrites quand ils se sont rencontrés. Comme auteure, j'ai donc voulu savoir si notre famille était unique en accordant une telle valeur aux correspondances manuscrites.

À quoi attribuez-vous le nouveau souffle de la correspondance?

À la nostalgie, principalement. Le courriel, les messages textes et les réseaux sociaux n'apportent pas le réconfort de la lettre. De plus en plus de gens veulent être débranchés, loin de l'ordinateur et faire des choses de leurs mains. Ils regrettent l'époque où la culture épistolaire occupait une place important dans la société, aiment replonger dans de vieilles lettres de famille, relire des messages apaisants quand ils en sentent le besoin. Par ailleurs, la calligraphie revient à la mode. Des correspondants qui n'ont pas eu la chance de parfaire leurs traits étant jeunes suivent maintenant des cours pour écrire bellement. Sur Instagram, les exemples d'écritures magnifiques sont nombreux. Il faut aussi savoir que les fournitures de bricolage sont plus accessibles que jamais. Tous mes amis ont des troubles obsessionnels de la papeterie [rires]. On peut passer des heures à choisir les bons accessoires et à trouver une façon de les intégrer à l'art postal.

À l'ère des réseaux sociaux, écrire des lettres est-il en quelque sorte un acte de résistance?

Bien sûr. C'est tout l'opposé des courriels précipités et désincarnés et des statuts vides que l'on voit sur les médias sociaux. Je crois qu'il y a une révolution sociale autour de la lettre.

Vous êtes aussi très active sur Instagram. N'est-ce pas un peu contradictoire?

Je n'ai pas de comptes Facebook et Twitter, mais j'aime Instagram puisque c'est un média visuel, qui regroupe tellement de correspondants inspirants. Il y a presque 800 000 publications liées aux mots-clics #snailmail, #happymail et #carepackage. On y trouve autant des enfants que des septuagénaires. Ceux qui souhaitent s'initier à la correspondance peuvent jeter un oeil à #penpalswanted. Il est facile ensuite de trouver des trucs et de rejoindre des discussions d'initiés sur des sujets aussi nerds et pointus que «Où acheter de vieux timbres des Beatles?» ou «Comment utiliser une bougie pour créer un sceau de cire?».

Y a-t-il des endroits dans le monde où l'art épistolaire est particulièrement vivant?

La plupart de mes correspondants vivent en Scandinavie, au Japon, en Australie, aux États-Unis et au Canada. J'ai aussi des destinataires incroyables en Amérique du Sud. L'art de la lettre prend de l'expansion en fonction de l'offre de matériaux de bricolage originaux. J'ai un correspondant de Queensland [Australie] âgé de 11 ans et un d'Argentine qui a 72 ans. Aujourd'hui, j'ai reçu un joli colis de trois soeurs âgées de 8 à 14 ans. La semaine dernière, un homme de 60 ans m'a écrit. La plus belle chose à propos de cette révolution, c'est qu'elle est multiculturelle et qu'elle n'a pas d'âge.

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