Les arts en milieux de santé: cueilleurs de mémoire

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Une quinzaine de résidants du CHSLD Cardinal ont participé à l'atelier organisé le 19 avril dernier par la Société pour les arts en milieux de santé (SAMS) pour le projet «Cueilleurs de mémoire».

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C'est le nouveau projet artistique de la Société pour les arts en milieux de santé (SAMS). Recueillir les souvenirs d'une centaine de résidants de centres de convalescence, de soins palliatifs ou de CHSLD pour créer six pièces musicales qui seront interprétées l'année prochaine dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. La Presse a assisté à cet exercice de transmission.

Libérer la parole

Comment faire participer des résidants de centres de soins palliatifs ou de CHSLD aux festivités du 375e anniversaire de Montréal ? C'est la question que s'est posée il y a quelques mois la directrice générale et artistique de la Société pour les arts en milieux de santé (SAMS), Françoise Henri, qui organise chaque année environ 600 concerts dans les centres hospitaliers du Québec.

« Je ne voulais pas qu'ils soient simplement spectateurs de cet anniversaire. Je voulais qu'ils soient les idéateurs d'un projet artistique, nous dit Mme Henri, qui joue du basson avec l'Orchestre symphonique de Laval. Mais ce n'est pas évident, la plupart d'entre eux sont en fauteuil roulant, ils sont diminués, ils ne peuvent pas sortir de leurs centres... »

La réponse lui est finalement apparue évidente.

«Quand on fait des concerts intimes dans des CHSLD, les pièces qu'on joue font toujours émerger des souvenirs. La musique provoque ce genre de choses, elle a ce pouvoir.»

Françoise Henri
Directrice générale de la SAMS

« On s'est dit : et si on recueillait leurs histoires, leurs expériences de vie, leurs aventures, pour ensuite créer des pièces musicales ? »

C'est ainsi qu'est né le projet Cueilleurs de mémoire de la SAMS. Une dizaine de rencontres ont déjà eu lieu dans cinq résidences de soins de santé ou de CHSLD sur les thèmes de la condition de la femme, le travail et les loisirs, ainsi que la religion et les plaisirs coupables. Le troisième thème abordé depuis une semaine est l'immigration et le voyage.

Un atelier

Mardi dernier, une quinzaine de résidants du CHSLD Cardinal, dans le quartier Pointe-aux-Trembles, ont participé à un atelier dirigé par le compositeur et joueur de sétar d'origine iranienne Kiya Tabassian et l'accordéoniste Steve Normandin. Quels sont les voyages qui les ont marqués ? Ont-ils fait des rencontres importantes ? Quelles sont les histoires de leurs migrations ?

Après avoir interprété la chanson Partons, la mer est belle, les deux musiciens ont tendu le micro aux résidants. « Tant qu'on ne leur pose pas de questions, on a l'impression que ces gens-là n'ont pas de vie, nous dit Steve Normandin, qui accompagne Clémence DesRochers dans ses spectacles de tournée. Là, ils ont la chance de prendre la parole, c'est du pain bénit ! »

Kiya Tabassian, qui fait partie de l'ensemble Constantinople, en est à sa première expérience avec la SAMS. C'est lui qui transformera les histoires recueillies auprès des résidants en cinq ou six pièces musicales, qu'il composera au cours des prochains mois et qu'il interprétera en trio avec Steve Normandin et la soprano acadienne Suzie LeBlanc.

«Une expérience intéressante»

« C'est vraiment une expérience intéressante, nous a-t-il confié. Je me laisse imprégner par tous ces récits de vie, et je composerai des ambiances et des textes à partir des discussions que nous avons eues. Les gens qu'on a rencontrés nous ont parlé de leur enfance, de leur famille, de leurs amours, de leurs voyages. Ce projet est une façon d'immortaliser leur mémoire. »

Voyage de bord de mer ou voyage de jeunesse avec une poignée de « change », en camping ou en maison mobile, déménagement en Californie, tournoi de hockey en Russie, douceurs et aigreurs d'une enfance à Beyrouth, de toute évidence, les résidants apprécient ce temps de parole qu'on leur accorde. Du temps qui leur permet de voyager... dans leurs souvenirs.

Qu'est-ce qui a le plus touché Françoise Henri au cours de ses rencontres ? « La plupart des gens qu'on a rencontrés ont grandi dans les années 30 ou 40. Ils ont témoigné d'une période quand même assez sombre, mais à travers ces périodes difficiles, où il y a eu des épreuves et dans certains cas des agressions, ils ont beaucoup exprimé leur désir de liberté. »

Événement-bénéfice

Les trois artistes de Cueilleurs de mémoire livreront leurs pièces musicales lors de l'événement-bénéfice annuel de la SAMS au printemps 2017. Une tournée des CHSLD suivra. « Je pense que ces rencontres ont permis de casser le préjugé que ces gens-là n'ont pas de vie et qu'ils sont tous pareils », se réjouit Françoise Henri.

À la fin de l'atelier de mardi dernier, Steve Normandin dépose un vinyle sur un vieux gramophone. On entend les premières phrases de Douce France de Charles Trenet. Les résidants s'approchent de lui spontanément. Quelques-uns d'entre eux se déhanchent, d'autres dodelinent de la tête. Pendant une heure au moins, on peut dire que la musique les a fait voyager.

Qu'est-ce que le SAMS?

La Société pour les arts en milieux de santé (SAMS) propose des concerts intimes dans une centaine d'établissements de santé depuis 2009. L'organisme cofondé par l'animatrice et réalisatrice Sylvia L'Écuyer - qui pilote l'émission Place à l'opéra sur les ondes d'ICI Musique de Radio-Canada - est soutenu presque entièrement par des fonds privés. La SAMS organise aussi des résidences d'artistes à l'intérieur même des établissements de santé. Le projet Cueilleurs de mémoire est financé à 94 % par la fondation du Grand Montréal.

Quelques partenaires artistiques du SAMS : L'orchestre métropolitain, Arion, I Musici, Les Boréades, l'Opéra de Montréal, L'orchestre de chambre McGill, L'orchestre symphonique de Laval, Les Violons du Roy, l'orchestre symphonique de Québec.

La SAMS est en fait le pendant francophone de l'organisme Health Arts Society (HAS) fondé en 2006 par David Lemon en Colombie-Britannique. Le HAS est maintenant présent en Ontario, au Manitoba, en Alberta, en Saskatchewan et dans les provinces maritimes.

La musique du coeur

Le SAMS n'aurait pu trouver meilleur porte-parole que François Reeves. Ce cardiologue mélomane, guitariste à ses heures, a écrit le livret d'une pièce symphonique avec le compositeur Gilles Bellemare. Une oeuvre originale interprétée par l'Orchestre symphonique de Laval dirigé par Alain Trudel au mois de décembre dernier.

« Je voulais depuis longtemps construire une pièce musicale à partir des différents types de battements du coeur », explique le Dr Reeves, qui pratique à l'hôpital de la Cité-de-la-Santé de Laval et au CHUM.

« On dit des cardiologues que ce sont les médecins qui ont l'oreille la plus exercée, et c'est vrai parce qu'on ausculte des coeurs dans des situations d'urgence. C'est avec nos oreilles qu'on pose des diagnostics. Au-delà du battement de base qu'on retrouve dans le jazz, il y a des rythmes tout à fait originaux. On s'est servis de ces différents rythmes cardiaques pour écrire notre oeuvre : Coeur - Poèmes symphoniques pour choeur et orchestre ».

Les textes du livret interprétés par les Petits chanteurs de Laval, les Voix Boréales et le Choeur des Jeunes de Laval devaient exprimer les états d'âme des patients.

« Les cinq poèmes correspondaient à la tournée d'un cardiologue à l'étage, détaille le Dr Reeves. Chambre 101, chambre 102, 103, etc. Le premier, par exemple, mettait en scène une femme avec une sténose mitrale. Gilles Bellemare a composé une musique pour percussions extraordinaire.

«Il y a eu une captation du concert que j'ai dû réécouter 100 fois, comme si c'était le dernier disque de Marie Mai !»

François Reeves
Cardiologue

Dans l'esprit de François Reeves, les effets positifs de la musique sur la santé ne font pas de doute, quel que soit notre état.

« Au-delà de ses effets bénéfiques sur la capacité de mémoire, sur la douleur ou sur l'anxiété, la SAMS intervient auprès de gens qui sont confinés et qui ne peuvent plus assister à un spectacle. C'est une façon d'humaniser les soins de santé. Le bonheur, on l'atteint par l'art, la science et la compassion. Quand on est dans un centre de convalescence ou de soins palliatifs, la présence humaine d'un musicien est une forme d'accompagnement. Un musicien me racontait comment un patient est mort tout doucement en l'écoutant jouer. C'est une expérience unique. »

Selon le Dr Reeves, les personnes aux prises avec des maladies cardiaques sont vulnérables au stress chronique. « C'est un facteur de risque significatif, comparable au tabagisme secondaire, qui augmente de 25 % le risque d'accident cardiovasculaire. C'est là aussi que la musique peut être intéressante, parce qu'on sait maintenant que ça peut avoir un effet calmant équivalent à celui d'une dose d'Ativan. C'est une forme de musicothérapie extrêmement efficace. »

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