Vivre en solo: un phénomène sous la loupe

D'ici 15 ans à Montréal, c'est près d'un... (La Presse, Édouard Plante-Fréchette)

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D'ici 15 ans à Montréal, c'est près d'un logement sur deux qui sera occupée par une personne âgée de plus de 65 ans.

La Presse, Édouard Plante-Fréchette

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Sylvia Galipeau, Olivia Lévy
La Presse

Montréal suit la tendance des grandes métropoles du monde. Dans certains quartiers, notamment Ville-Marie, le Plateau Mont-Royal et Rosemont, plus de la moitié des logements sont occupés par une seule personne. Qui est-elle ? Pourquoi est-elle seule ? Quatre experts décortiquent la tendance solo.

La fin d'un tabou

Fini, le temps où une personne seule, surtout une femme, était considérée comme suspecte, louche ou marginale. « Aujourd'hui, les choix sont multiples, fait valoir la sociologue de l'Université d'Ottawa Diane Pacom. Le fait de vivre seul n'est pas un tabou comme avant. »

Pensez-y. Quand nous habitions tous sur un rang, vivre seul, pour une femme notamment, relevait carrément de « l'utopie ». « Même les vieilles filles n'habitaient pas seules, explique Mme Pacom. La famille était la base de l'organisation sociale dans nos sociétés agraires et rurales. »

Bien des choses ont changé depuis. Avec la loi sur le divorce, l'entrée massive des femmes sur le marché du travail et la montée de l'idéologie individualiste, l'option de vivre seul, par choix ou par obligation, est désormais bien réelle.

Et pour les femmes, poursuit Diane Pacom, ce choix revêt un je-ne-sais-quoi de tout particulièrement alléchant.

« Je crois que, pour les femmes, il y a une euphorie qui accompagne leur entrée dans la société civile. Un : "Wow, je peux vivre seule". »

- Diane Pacom, sociologue

D'après elle, le fait de vivre seul est inversement plus « difficile » pour les hommes, notamment ceux d'un certain âge. « Les hommes vivent beaucoup plus difficilement seuls. Surtout les hommes divorcés. Ils ont souvent le réflexe d'avoir recours à une femme. C'est générationnel », croit-elle. Les plus jeunes sont peut-être moins frileux à l'idée de vivre solo, notamment parce qu'ils ont été élevés par des mères féministes, « qui leur ont donné les moyens de se débrouiller seuls ».

Les chiffres confirment cette tendance. D'après le plus récent recensement, plus de la moitié des personnes seules de plus de 55 ans sont des femmes (53,1 %). À 65 ans, 7 personnes seules sur 10 sont des femmes. Que ce soit là leur choix ou pas, chose certaine, conclut Diane Pacom, « les femmes, sur le plan du privé, sont beaucoup plus aptes à survivre seules ».

Le retour du dynamisme urbain

Montréal est la capitale nord-américaine du vivre seul, selon Daniel Gill, urbaniste et professeur agrégé à la Faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal.

« L'accès à un logement dans les quartiers centraux agréables et à des prix intéressants a favorisé l'explosion du fait de vivre seul, observe l'urbaniste. Quand on regarde à l'échelle canadienne, que ce soit à Toronto ou à Vancouver, c'est ici qu'il y a la plus forte proportion de gens qui vivent seuls et c'est aussi ici qu'on retrouve les loyers les plus bas. »

Les familles se sont dirigées vers les banlieues. À Montréal, dans les quartiers centraux, M. Gill constate qu'il y a beaucoup de trois et demie et de quatre et demie, des dimensions qui correspondent aux standards des gens qui vivent seuls. « Les gens seuls vont avoir une vie plus dynamique. Ils vont sortir de chez eux, aller dans les cafés avec leur ordinateur, vont manger au restaurant... La famille vit davantage autour d'un cocon qui est celui de la maison unifamiliale et sort moins. »

« Les gens seuls ont favorisé le retour du dynamisme urbain, car ils ont réinvesti les quartiers centraux. »

- Daniel Gill, urbaniste

PLUS D'AÎNÉS

Là où Daniel Gill se fait alarmiste, c'est au sujet des personnes âgées. Il évoque le fait que d'ici 15 ans à Montréal, c'est près d'un logement sur deux qui sera occupée par une personne âgée de plus de 65 ans.

D'une part, ce sont des personnes âgées à faibles revenus qui vivent sur des petites prestations de vieillesse. D'autre part, les aménagements urbains ne vont plus leur convenir puisqu'il peut être compliqué pour un aîné de marcher plusieurs minutes pour aller à la pharmacie ou à l'épicerie.

L'autre aspect à ne pas négliger est l'accessibilité. Les aînés qui n'ont pas un appartement situé au rez-de-chaussée pourraient avoir des problèmes. « Ces prochaines années, on verra des personnes seules, des femmes pour la plupart, qui habitent au deuxième ou troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, explique M. Gill. Quand l'escalier est à l'extérieur et que, l'hiver, il est enneigé... Ça devient un milieu hostile pour ces personnes qui auront tendance à s'isoler dans leur logement. Personne ne se préoccupe de la petite dame de 75 ans qui habite au deuxième étage. »

Ce qui l'inquiète, c'est que ces personnes risquent d'avoir de la difficulté à déménager pour des raisons économiques. « Elles n'auront pas les moyens de se payer une résidence pour personnes âgées. Il faut penser à construire du logement social pour ces personnes seules vieillissantes. La solitude aussi va être un problème quand on n'a pas eu beaucoup d'enfants. » L'urbaniste met en garde contre le vieillissement les baby-boomers. Ils sont encore actifs, mais pour combien de temps ? s'interroge-il.

Daniel Gill rappelle qu'on parle beaucoup des jeunes familles, alors que ce n'est plus le modèle dominant. « La famille ne représente plus qu'un ménage sur trois, note-t-il. Un autre tiers est composé des couples sans enfant, et le dernier tiers, ce sont les personnes seules. »

Un choix pour tous, célibataires ou pas

Non, vivre seul n'est plus réservé aux veufs et aux divorcés. Aujourd'hui, il s'agit plutôt d'un choix, pour célibataires ou pas.

Et les opportunités ne manquent pas : que ce soit les jeunes, qui viennent étudier en ville, les plus vieux, qui viennent de se séparer, ou des gens en couple qui désirent se préserver une intimité, une foule de gens font désormais le choix de vivre seuls.

Johanne Charbonneau, sociologue à l'Institut national de la recherche scientifique, a coécrit un ouvrage sur la question en 2009 : Habiter seul : un nouveau mode de vie, publié aux Presses de l'Université Laval. Elle a aussi constaté qu'une grande variété de gens choisissait de vivre seuls : des jeunes, des plus vieux, des célibataires ou des gens entre deux vies de couple... Le phénomène est tout particulièrement présent dans les grandes villes du monde.

« Ils sont dans les quartiers centraux des grandes villes, résume-t-elle, parce que c'est là qu'ils se sentent le mieux. C'est là que les espaces sont le mieux adaptés à leur mode de vie. »

Du coup, vivre seul ne rime plus du tout avec solitude. Au contraire.

« Beaucoup de gens qui vivent seuls ont développé une sociabilité de groupe, de gang, et font plein d'activités. »

- Johanne Charbonneau, sociologue

Vrai, même si le fait de vivre seul n'est plus mal vu ou stigmatisé socialement, ne serait-ce qu'en raison du nombre de séparations qui augmente d'autant les occasions de se retrouver seul, un jour ou l'autre, il reste que ce choix demeure très individualiste. « Les femmes ont des carrières, des intérêts personnels, deviennent plus indépendantes et ont du mal à trouver la personne de leurs rêves... », constate la sociologue. Sauf que cet individualisme n'est pas que négatif, nuance-t-elle. La preuve : « Il y a un aspect positif : c'est qu'on peut se retrouver seul et trouver qu'on est très bien ainsi. » D'où l'affirmation : « C'est mon choix. » Un choix parfois subi, parfois pas.

Être important pour quelqu'un

Le psychologue François St Père rappelle les grands changements de notre société : il y a 60 ans, on se mariait et on avait comme but de fonder une famille. Aujourd'hui, en plus d'entrer dans une relation, on a la volonté de bonifier son bien-être personnel.

« Qui dit bonifier son bien-être personnel dit augmentation des attentes, des déceptions et des frustrations. Les rôles hommes-femmes étaient circonscrits à l'époque alors que, maintenant, on a fait place à plus de négociations et de potentiels de conflits », explique le psychologue.

Il évoque aussi le fait qu'on a éliminé tous les obstacles à la séparation : on a moins d'enfants, et les femmes travaillent. « Tout est plus facile, et c'est pour cela que les gens ont le choix aujourd'hui d'habiter seuls ou de ne pas être en couple. »

Selon lui, on a beaucoup d'exigences et d'attentes envers la vie de couple. On souhaite que l'être aimé soit un bon amant, un ami, qu'il partage les responsabilités, qu'il y ait une bonne gestion des finances, une vie sociale remplie avec des bons amis. « Mathématiquement, ça devient difficile de trouver quelqu'un. Il y a bien des gens qui préfèrent être seuls que dans une relation qui ne les satisfait pas pleinement. »

« Vivre seul, ça fait peur à beaucoup de gens. »

- François St Père, psychologue 

« C'est parfois très mal vécu, c'est vu comme un échec, il y a de la souffrance et de la détresse même, explique M. St Père. Ça veut dire qu'il n'y a personne qui les a trouvés valables comme individus pour s'investir et partager leur vie. Les gens vont remettre en question leurs valeurs et se dire qu'ils ne sont pas des personnes intéressantes... Dormir et se réveiller seul le matin, passer la soirée en solo, pour certaines personnes, c'est inconcevable. C'est vécu comme un manque », dit-il.

« Le plus important n'est pas tellement le fait de vouloir habiter avec quelqu'un, mais plutôt de se sentir important pour quelqu'un. »

UN BON CHOIX... POUR CERTAINS

Certaines personnes seraient, selon lui, plus aptes à vivre seules, notamment les gens qui sont davantage introvertis, qui ont moins besoin des autres pour trouver leur bonheur et leur bien-être dans la vie. 

« Certaines personnalités et tempéraments apprécient la solitude, dit-il. Chez les personnes qui habitent seules, on remarque souvent qu'elles ont un travail stimulant et prenant, qu'elles ont beaucoup d'activités, un bon réseau social, des amis, ce qui compense le fait qu'elles ne sont pas en couple. Il y a des gens qui sont plus égocentriques dans la vie, mais qui ont besoin des autres. »

Il estime que le réseau social est important et peut répondre en partie aux effets d'une relation de couple. « On organise des activités, les amis vont nous valoriser, on peut se confier à eux quand on a un problème... Nos amis peuvent nous aider et nous donner de l'affection. »

« Ce qui est plus préoccupant, constate François St Père, c'est lorsque les personnes qui vivent seules avancent en âge. Si elles n'ont pas trois ou quatre enfants dévoués, et qu'elles sont seules, c'est un vrai problème. Peut-être que certaines de ces personnes seraient prêtes à faire entrer dans leur vie quelqu'un qui leur convient moins, simplement parce que leur besoin de sécurité est plus important. »

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