«Barefooting»: moi, mes pieds ont beaucoup voyagé

L'effet gainant du suède est agréable pour l'arche... (Photo Marco Campanozzi, La Presse)

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L'effet gainant du suède est agréable pour l'arche et la cheville.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

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Marcher pieds nus... L'idée peut paraître décalée, pourtant, ils sont plusieurs à avoir adopté ce mode de vie que l'on appelle communément le barefooting. Notre journaliste a rencontré une adepte et s'est penchée sur cette pratique.

Sue Kenney a adopté le barefooting il y... (Photo Marco Campanozzi, La Presse) - image 1.0

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Sue Kenney a adopté le barefooting il y a plus de dix ans.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

Qui est cette femme qui se promène pieds nus, depuis deux ans, au festival Wanderlust Tremblant? Une blonde quinquagénaire bien mise et en forme qui a renoncé à la chaussure traditionnelle? Impossible que l'histoire soit ennuyante et banale!

D'abord, une précision: Sue Kenney n'était pas complètement pieds nus, les fois où nous l'avons rencontrée, que ce soit à Tremblant ou à Montréal, où elle séjournait à la fin du mois d'août. Elle portait des Barebottoms, «souliers» sans semelles qu'elle a inventés pour ceux et celles qui aiment le contact direct (et quotidien) de la plante du pied avec le sol, mais aiment moins les regards dégoûtés, confus, ahuris que cette «pratique» provoque dans les lieux publics.

Cette «pratique», elle s'appelle le barefooting. Et c'est le plus récent dada de Sue Kenney, qui, depuis quelques années, ne porte pratiquement jamais de chaussures.

Qu'aurait pensé la spécialiste des télécommunications qu'elle était jadis, juchée sur ses talons hauts? Aurait-elle regardé de haut ses impudiques orteils? Chose certaine, elle en a fait, du chemin, depuis l'époque où elle travaillait pour une entreprise de haute technologie à Markham, en Ontario.

Mon chemin (My Camino dans la version originale anglaise), c'est d'ailleurs le titre du livre qu'elle a publié en 2004. Il raconte comment la femme de carrière s'est lancée corps et âme dans une grande quête spirituelle après avoir été licensiée, en 2001.

Mère de trois adolescentes, championne d'aviron sur le tard - en 2001, son équipe et elle ont remporté le championnat mondial d'aviron de la FISA, à Montréal -, Sue Kenney a mis toutes ses occupations sur la glace pour aller marcher les 780 km du chemin de Compostelle, seule.

« J'avais vu un reportage sur le Camino de Santiago à l'émission de Lonely Planet. Ça m'avait captivée, mais je ne pensais jamais avoir quatre semaines devant moi pour le faire. Quand j'ai perdu mon emploi, j'ai saisi l'occasion», raconte-t-elle.

«Du jour au lendemain, je suis passée de vivre à 200 milles à l'heure à marcher à 4 km à l'heure!», affirme Sue Kenney.

Vingt-neuf jours plus tard, la brave pèlerine est revenue d'Espagne avec l'impression d'un peu mieux connaître sa raison d'être. Elle a commencé à donner des conférences sur le chemin de Compostelle comme quête spirituelle. Elle y est retournée 14 fois, dont 10 avec des groupes qu'elle accompagnait.

Assez rapidement, les droits cinématographiques de son livre ont été vendus. Ils appartiennent maintenant à ITEM 7 (Rebelle, Café de Flore, etc.). Le scénario est presque terminé et la boîte de production a confié la réalisation du film à Louise Archambault (Gabrielle). «Sue avait vu le film C.R.A.Z.Y. et, avec son partenaire d'écriture, elle est venue me donner son livre, raconte Pierre Even, coprésident et producteur d'ITEM 7. Le chemin de Compostelle m'avait toujours intéressé, et là, en plus, il y avait l'histoire un peu improbable de cette femme-là. Je suis rendu à la troisième petite pierre que Sue me rapporte du Camino. Il est temps que le film se fasse!»

Et la marche pieds nus, dans tout ça? C'est venu naturellement, à la faveur d'une promenade dans la forêt derrière sa maison dans la région de Muskoka, en Ontario.

La randonneuse aimait tellement la sensation du contact direct entre ses pieds et les différentes textures de sol qu'elle a complètement arrêté de porter des chaussures. C'est pour «habiller» un peu son pied et faire taire ses détracteurs qu'elle a créé les Barebottoms. Et la revoici partie sur une nouvelle piste!

Le phénomène

Il y a quelques années, Sue Kenney découvrait le barefooting, au hasard d'une marche en forêt. Depuis, elle se promène pieds nus à peu près partout. Elle s'est fait dévisager, traiter de hippie, escorter vers la sortie de certains commerces.

Pourtant, sauf dans certains édifices gouvernementaux, par exemple, il n'y aurait rien d'illégal à l'acte d'avoir les pieds à l'air dans des espaces publics, au restaurant, dans les boutiques, même au volant.

En général, lorsqu'on refuse de les servir, les adeptes du barefooting ne feront pas d'esclandre et décideront simplement d'aller dépenser leur argent ailleurs.

«Quand ça m'arrive, je reste calme, je sors, mais je me sens toujours un peu humiliée», raconte Sue Kenney.

Pourquoi insister, alors? Parce que, comme pour une foule d'autres groupes aux pratiques marginales, les barefooters tiennent à leur liberté et sont convaincus de leur affaire.

Voici quelques-uns des bienfaits qui reviennent le plus souvent dans le discours de ceux et celles qui vivent le pied à l'air: une plus grande conscience de son environnement - lorsqu'on marche sans souliers, on regarde davantage où on pose les pieds et on remarque une foule d'autres petits détails que l'on ne voit pas avec le nez collé à l'écran de son téléphone -, une sensation d'enracinement accru, une meilleure coordination et plus d'équilibre, des pieds libres, qui respirent, etc.

Naturellement, au Québec et ailleurs au Canada, la question de l'hiver se pose. Certains irréductibles iront jusqu'à marcher pieds nus sur un trottoir froid, mais sec. Sue Kenney, pour sa part, sautera parfois pieds nus dans sa voiture pour aller chercher une miche de pain au dépanneur du village et portera des bottes moelleuses en cas de force majeure. Des chaussettes? Plus jamais!

Qu'en pense la science? 

Jean-François Harvey est ostéopathe, kinésiologue, fondateur des cliniques Spinal Mouvement et auteur du livre Courir mieux. Il a étudié les coureurs kalenjins du Kenya, qui courent pieds nus. «Lorsqu'on marche et qu'on court pieds nus, on stimule nos propriocepteurs. Le pied est richement fourni de propriocepteurs. Il y a aussi une activation de la musculature profonde du pied et des articulations. Les pieds ont une trentaine d'articulations. Les différents systèmes amortisseurs du corps sont également mis à contribution - pieds, chevilles, genoux, hanches, colonne - et on tape le sol moins fort. Finalement, l'aspect énergétique, le contact direct avec le sol sont aussi des aspects positifs de la marche pieds nus.» 

Cela dit, il y a une notion d'adaptation à considérer, prévient M. Harvey. «On n'a pas évolué pieds nus, nous. Pour certaines personnes, c'est difficile de s'adapter et certaines structures du corps peuvent payer le prix, surtout si on court pieds nus. C'est une question de dosage. Et en ce qui concerne les coureurs kenyans, il faut savoir qu'ils n'ont pas du tout les mêmes pieds que nous. Ils ont un coussin graisseux sous le pied beaucoup plus épais que le nôtre, un système d'amortissement intégré. Et quand j'allais en ville avec eux, ils portaient des sandales! Ici, l'hiver, il y a une question de protection thermique à considérer, en plus.» 

Au bout du compte, l'ostéopathe admet que la notion de plaisir dans la nature et le contact direct avec le sol sont bénéfiques pour l'être humain, mais voit néanmoins dans le barefooting une vision un peu romantique.

On trouvera une foule d'études médicales et scientifiques sur le site de la Society for Barefoot Living.

Une autre référence est le site de The Barefoot Alliance.

Nous avons testé les barebottoms

Sue Kenney en avait un peu marre de se faire dévisager, voire chasser lorsqu'elle se promenait pieds nus dans un espace public. Elle a donc inventé les Barebottoms.

Il existe deux modèles de la chaussure sans semelle. Celui en suède, qui vient en plus enlacer la cheville tel un soulier de ballerine, est le plus coquet des deux, d'autant plus qu'il existe dans une gamme de couleurs voyantes comme le rouge et le turquoise. Le modèle plus simple en néoprène s'adresse aux végétaliens, aux gars - nous avons croisé un yogi en Barebottoms dans un restaurant du Vieux-Montréal à la fin août! - et même aux enfants.

Lorsqu'on porte une paire de Barebottoms, surtout si celle-ci est rose fluo, nos pieds attirent le regard sûrement autant que s'ils étaient nus, mais c'est davantage un regard curieux, intrigué, voire admiratif, pour ceux et celles qui apprécient le style un peu boho-spartiate.

L'effet gainant du suède est agréable pour l'arche et la cheville et nous donne une conscience renouvelée de ces mal-aimés que sont nos pieds. 

Sans aller jusqu'à prendre le métro avec nos souliers sans semelles, nous avons déambulé dans les quartiers plus résidentiels de Montréal sans causer d'accidents, sans nous blesser sur du verre cassé, sans développer de verrues plantaires - notre fils de 7 ans, qui avait passé deux semaines complètes sans chaussures dans le Sud, l'hiver dernier, en avait rapporté une belle, en revanche! Pour à peu près les mêmes raisons qui font que la majorité des gens ne seront jamais frugivores, ni déchétariens, ni anarchistes, le barefooting restera sans doute un comportement marginal, ou à adopter dans des contextes qui y sont favorables - cours de yoga, parcs, plages, maison, sous le bureau!

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