Des amis pour la vie

L'amitié, c'est bon pour la santé. Plus précisément : les bons amis, c'est bon... (Illustration, La Presse)

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Illustration, La Presse

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L'amitié, c'est bon pour la santé. Plus précisément : les bons amis, c'est bon pour la santé. Même si l'amour, la famille et le travail nous incitent parfois à mettre nos amis sur la voie de desserte de notre train-train quotidien, certains parviennent à garder des amis pour la vie. Dans ce premier d'une série de reportages consacrés à l'amitié, Alexandre Vigneault a rencontré des gens qui se fréquentent depuis 15, 20 et même 70 ans !

Cindy Boyce, Pascale Larouche et Cassandre Caron... (Photo Olivier Jean, La Presse) - image 2.0

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Cindy Boyce, Pascale Larouche et Cassandre Caron

Photo Olivier Jean, La Presse

«Je peux être moi-même»

Savoir s'entourer est une qualité peut-être moins répandue qu'il n'y paraît. Cindy, jeune photographe de 27 ans, a réussi non seulement à garder une amie de garderie, mais aussi à la faire aimer par ses nouvelles amies. Rencontre avec un joyeux trio.

Les rires fusent. Des sourires, des regards pétillants et des moues amusées projettent des éclats de bonheur dans le café de la rue Saint-Denis en ce début de soirée ensoleillée. La faute à Cindy Boyce et ses deux grandes amies, Pascale Larouche et Cassandre Caron.

«Cette fille-là est extrêmement drôle, mais elle fait semblant de ne pas s'en rendre compte», lance Cassandre au sujet de Cindy. Cette dernière prend un air offensé. Un je-ne-sais-quoi de mutin qui éclaire son joli minois empêche toutefois de prendre son indignation bien au sérieux...

L'une des choses qui relient ces trois jeunes femmes de 26 et 27 ans sauterait aux yeux du moins finaud des psychologues : la rigolade. Cindy aime le sens de l'humour de Pascale qui, elle, dit son affection pour le comique «cru cute» de Cassandre. Personne ne comprend rien au compliment, mais ce n'est pas grave, le rire reprend vite le pas sur la perplexité.

Cassandre et Pascale se connaissent depuis une bonne dizaine d'années. Leur point commun ? Cindy, avec qui elles se sont liées chacune à son tour. L'amitié entre Pascale et Cindy remonte à la petite enfance. «On vivait sur la même rue à Longueuil, on est allées à la même garderie, à la même école primaire et nos grandes soeurs étaient copines», raconte Cindy. Beau hasard.

Cindy a par contre connu Cassandre plus tard, en première secondaire. Le hasard a, encore une fois, bien fait les choses : les deux filles étaient assises à la même table. Cassandre corrige : c'était arrangé. Sa mère avait parlé à l'enseignante de sa difficulté à se faire de nouveaux amis et Pauline, la professeure en question, a pensé à la rapprocher de Cindy...

«- C'était un blind date amical ? s'étonne Pascale.

- Je ne savais pas ça, dit Cindy, surprise.

- Moi non plus, réplique Cassandre, ma mère m'a dit ça la semaine dernière !

- Merci, Pauline !» concluent les filles dans un énième éclat de rire.

Biologie et magie

Se lier d'amitié avec une personne du même sexe et du même âge que soi n'a rien d'exceptionnel. La chimie si unique qui nous lie aux autres est en fait inscrite dans nos gènes. «L'être humain est biologiquement conçu pour appartenir à un groupe», rappelle Tracy Vaillancourt, psychologue spécialiste du développement de l'enfant et des relations sociales à l'Université d'Ottawa.

Par réflexe, l'enfant se lie d'abord avec des personnes qui lui ressemblent et c'est à leur contact qu'il apprend à vivre en société. «L'amitié sert à apprendre ce qu'il faut faire et ne pas faire si on veut appartenir à un groupe, précise la psychologue. On apprend [aussi] sur soi à travers l'amitié, car on se compare aux autres et à leur manière d'agir.»

La science n'enlève toutefois rien à la magie de l'amitié, qui demeure une affaire délicate, complexe, changeante et toute simple à la fois. Les liens entre Cassandre et Cindy, par exemple, se sont scellés autour de leur passion commune pour l'art, notamment le dessin et la musique. «On a vu nos premiers shows punks ensemble», se rappelle Cindy.

Les deux jeunes femmes ont même fondé un club de dessin. Il compte... deux membres ! «On se donne rendez-vous dans un café et on dessine pendant des après-midi entiers», raconte encore Cindy. Pascale s'intéresse aussi aux arts (elle a étudié en histoire de l'art), mais elle est plus son «amie de musées».

Une force avec soi

Pascale ne tourne pas autour du pot : elle valorise l'amitié «plus que tout autre type de relation». Elle s'empresse d'ajouter «avec la famille», comme si elle craignait de froisser ses proches. Elle envisage l'amitié comme une force qui peut nous soutenir dans nos diverses entreprises, qui peut «donner du recul face à la vie», en sachant d'où on vient, nos bons coups, nos moins bons...

L'amour vient-il parfois parasiter la bonne entente amicale ? Pas selon Cindy. Cassandre, elle, se montre plus nuancée. Dans le passé, quand elle était amoureuse, elle avait tendance à mettre de côté son cercle social. «Ça ne fait pas si longtemps que j'ai réalisé que ça me prenait du temps toute seule avec mes amies, sans mon chum», dit-elle. Toutes les trois jugent très important d'avoir près de soi des amis qui les connaissent depuis longtemps. 

Il n'y a «qu'une minorité de gens qui gardent les mêmes amis durant toute leur vie», selon Tracy Vaillancourt. «L'un des marqueurs de la longévité d'une amitié, c'est sa qualité et son degré d'intimité, explique-t-elle. Si tu t'entends bien avec quelqu'un et que tu te sens valorisé dans cette relation, ça peut durer longtemps.»

«On reste parfois attachés à des gens auxquels on ne devrait pas, prévient la psychologue. Avoir des amis qui ne sont pas une source de plaisir, c'est de l'énergie perdue. Ça paraît bête de le dire comme ça, mais la recherche démontre que de maintenir des relations positives avec son conjoint et ses amis favorise une bonne santé.»

Cassandre, après avoir réfléchi avec les autres au sens de leurs liens d'amitié, met le doigt sur un détail qui compte aussi aux yeux des deux autres : «Je peux tellement être moi-même [avec elles], dit-elle. Je n'ai pas de filtre, pas de pression ni d'envie d'avoir l'air d'autre chose.» Les amis, c'est fait pour ça, pas vrai ?

L'amitié en trois temps

Adolescents et adultes

En vieillissant, nos affinités deviennent plus sélectives. Avoir des centres d'intérêt communs - le sport, les arts, etc. - joue un rôle important. Les amitiés durables s'appuient par ailleurs sur des valeurs et une vision du monde communes ou, à tout le moins, compatibles.

Vers 8 ou 9 ans

C'est à partir de cet âge que l'enfant commence à faire des comparaisons sociales. «Avant, ils sont plus narcissiques», dit Tracy Vaillancourt. Les amitiés se scellent davantage autour d'intérêts communs.

Petite enfance

Le facteur déterminant chez les petits, c'est la proximité. «L'enfant trouve quelqu'un qui lui ressemble et se dit : "Il est comme moi, alors, il doit aimer les mêmes choses que moi."» Ce qui signifie, entre autres, mais pas exclusivement : les gars avec les gars, les filles avec les filles !

Jean-Claude, Jean-Pierre, Gilles, Guy, Louis, Édouard et Denis... (Photo fournie par Louis Cousineau) - image 4.0

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Jean-Claude, Jean-Pierre, Gilles, Guy, Louis, Édouard et Denis forment le GAG (Groupe des amis gourmands). Ils se connaissent depuis plus de 60 ans et se réunissent une fois par saison depuis 10 ans.

Photo fournie par Louis Cousineau

70 ans d'amitié

Ni Gilles Léveillé ni Louis Cousineau ne sauraient mettre une date sur leur première rencontre. L'un croit que c'était vers l'âge de 3 ans, dans une ruelle de Montréal, près du parc Laurier. L'autre juge plus probable que ce fut à la maternelle. Distinguer le vrai de la légende n'a plus d'importance. Ce qui compte, c'est que leur amitié dure depuis sept décennies.

L'univers dans lequel Gilles et Louis ont grandi est celui des Chroniques du Plateau Mont-Royal de Michel Tremblay. Ils sont nés en 1939, ont fréquenté l'école Bruchési, la soeur de Gilles a été à l'école des Saints-Anges (a-t-elle croisé la vilaine directrice que l'écrivain a rebaptisée «Mère Dragon du Yâble» ?) et ils ont joué sur le gazon du parc Laurier... à une époque où il était interdit d'y mettre le pied.

Gilles se rappelle avoir joué à la cachette dans la ruelle avec Louis et avoir fumé en cachette dans un hangar avec Louis, alors que Louis évoque le temps passé à boire du Kik Cola sur les marches du dépanneur. Les deux garçons ont même fondé un journal - Le lien -, vers 12 ans, dans lequel ils racontaient les petites histoires de leur pâté de maisons.

«Louis est un peu comme un frère pour moi, dit Gilles, aujourd'hui installé dans le quartier Villeray. Je n'ai pas connu mon père. Le fait que je sois orphelin de père a contribué à cimenter les liens.» Georges, le père de Louis, a été l'une des figures paternelles qu'il a eues dans sa vie. Gilles a symboliquement raffermi ce lien quasi familial : il a choisi Louis comme parrain pour son fils.

Le groupe des sept

Ni Gilles ni Louis n'ont de plus vieil ami. Or, ils en ont plusieurs autres en commun, depuis des décennies. Ensemble, ils forment un groupe de sept hommes d'un certain âge (le plus jeune, âgé de 65 ans, est le frère de Louis) rassemblés sous l'acronyme GAG - pour Groupe des amis gourmands. Ils se réunissent une fois par saison dans un restaurant choisi à tour de rôle par l'un des membres de cette fratrie «qui rit et parle fort».

«Ce qui a cimenté le groupe, c'est qu'on a tous été membres de l'Action catholique, estime Louis. On a fait des camps de réflexion et de spiritualité. Après, ce sont les intérêts communs qui nous ont liés même si, professionnellement, on a tous pris des chemins différents.» Le terme «opposé» serait même plus approprié pour Gilles et Louis à une certaine période de leur vie...

Louis a fait carrière en entreprise privée et a déjà été gestionnaire du personnel dans une grande entreprise au moment d'une grève assez dure. Ironiquement, le hasard a fait que Gilles, alors syndicaliste, organisait les conférences de presse et signait les communiqués concernant le conflit de travail en question...

«Ç'a été une période tendue, mais pas au point d'arrêter de se parler», dit Gilles. «On ne s'est pas parlé pendant deux ans, assure au contraire Louis, mais ça, Gilles ne veut pas l'admettre !» Le conflit de travail n'était pas la seule raison de ce hiatus, ajoute-t-il néanmoins.

Le boulot, la famille, bref, la vie fait aussi qu'on voit parfois moins les amis.

Se faire des amis après 60 ans n'est pas facile, selon Louis. Avec le GAG, toutefois, ces hommes ont un point d'ancrage solide. Un passé commun, c'est aussi un paquet de racines communes. «C'est un beau hasard de la vie, qu'on apprécie, assure l'homme de 76 ans. On se dit souvent qu'on est chanceux. Le GAG, qui existe depuis 10 ans cette année, nous a fait prendre conscience qu'on a ce lien spécial.»

Qu'est-ce que l'amitié ? Louis parle d'un respect profond pour ce qu'est l'autre, pour son intelligence et son humour, malgré les désaccords. Il réfléchit, puis résume : «C'est un mystère.» Et c'est peut-être ce qui rend les amis chers aussi précieux.

Laurence et Jessica... (Photo fournie par Jessica Beauséjour) - image 5.0

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Laurence et Jessica

Photo fournie par Jessica Beauséjour

Pareilles, pas pareilles

Elles disent avoir des intérêts différents, avoir déjà passé plus d'un an sans même se parler, mais Jessica et Laurence répondent invariablement la même chose lorsqu'elles évoquent leur amitié. Qui dure depuis toujours.

Un souvenir heureux

«Mon plus vieux souvenir avec Laurence, c'est quand elle est venue coucher chez moi pour la première fois. On avait pris notre bain ensemble, se rappelle Jessica. On a encore des photos de ça. Elle a été ma première amie à la maternelle.» Laurence s'en souvient aussi. «C'était l'anniversaire de Jessica», précise-t-elle. Par la suite, leurs mères et leurs petites soeurs sont aussi devenues amies.

Pas loin, si proche

Laurence ne sait plus trop ce qui fait que ça a cliqué avec Jessica lorsqu'elles étaient petites. L'explication est probablement toute simple : elles étaient voisines. «On avait les mêmes intérêts, on habitait sur la même rue, c'était facile de se voir», se rappelle Jessica à propos de cette période de la vie où on n'a pas encore appris à se la compliquer.

«Pour pouvoir rester plus longtemps ensemble, on se mettait de la colle en bâton dans les paumes et on se tenait par les mains. On pensait que ça allait marcher !», se souvient Laurence.

Une affaire de coeurs

Laurence dit de Jessica qu'elle a un «grand coeur». Jessica lui retourne le compliment, en utilisant les mêmes mots. Ces deux filles disent aussi se connaître par coeur. Elles n'ont jamais manqué d'assister à l'anniversaire de l'autre, même pendant ces années où elles se voyaient moins. «La chimie a toujours été là», assure Jessica.

Je serai là pour toi

Tout ce qu'elles ont vécu, chacune de leur côté, Jessica et Laurence disent l'avoir vécu ensemble. Ou partagé par la suite. Ou vécu chacune à son tour... Comme la séparation de leurs parents. Jessica et sa famille ont été un soutien pour celle de Laurence quand sa famille a éclaté. Elle avait 9 ans. Trois ans plus tard, c'est la famille de Jessica qui a éclaté. Là aussi, elles ont été soudées dans l'épreuve. «Ma mère est allée nous porter chez Laurence, raconte-t-elle, et on a passé la fin de semaine là.»

Amies pour la vie?

Encore au début de la vingtaine, les deux jeunes femmes ont la vie devant elles. Qu'elles comptent bien partager. Jessica n'en doute pas une seconde. «On dirait que je sais que ça ne va pas changer, qu'elle va toujours être là aux moments importants de ma vie», dit-elle. Laurence formule plutôt un souhait : «J'aimerais ça que Jessica soit là comme elle l'a toujours été, dit-elle. J'aimerais ça que nos enfants se collent les mains avec de la colle en bâton parce qu'ils ne veulent pas se quitter!»

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