Éducation: de la musique dans la vie des enfants

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Simon Finnerty étudie le violon à l'École des petits musiciens, qui accueille un total de 63 enfants cette année.

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L'éducation musicale est « une nécessité absolue, un jardin à ouvrir à toute âme enfantine », estime Monique Désy Proulx dans Pourquoi la musique? Son importance dans la vie des enfants, paru récemment aux Éditions du CHU Sainte-Justine. Pourtant, des écoles primaires du Québec n'offrent pas le moindre cours de musique, en toute légalité. Réservée aux enfants de 6 à 11 ans, la nouvelle École des petits musiciens de Joseph-François-Perrault veut heureusement leur ouvrir grand les oreilles.

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Élève à l'École des petits musiciens de Joseph-François-Perrault, Philippe Gonzalez pratique son violon une demi-heure tous les jours, sauf le dimanche.

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À l'école des petits musiciens

Les pieds bien plantés dans ses baskets, Philippe Gonzalez, 11 ans, s'échine sur son violon. « On apprend le vibrato », explique Cristina Mondiru, sa professeure de musique, en faisant trembler le bras de son élève.

Il y a deux ans, Philippe ne connaissait rien au violon. Il est alors entré à l'École des petits musiciens, un nouveau projet réservé aux enfants de 6 à 11 ans, affilié à l'école secondaire Joseph-François-Perrault, réputée pour son programme de musique. Les progrès du garçon ont été fulgurants.

Chaque semaine, après leur journée de classe, les « petits musiciens » suivent un cours particulier donné à Joseph-François-Perrault (JFP), dans le quartier Saint-Michel à Montréal. Les samedis matin, ils pratiquent au sein d'un orchestre à cordes. L'objectif? Former une relève hautement qualifiée en violon, alto, violoncelle et contrebasse, pour alimenter le programme arts-études de JFP. Pas besoin d'avoir une base en musique : l'école, qui offre des niveaux débutant, junior et avancé, est ouverte à tous les enfants.

« Ça causait beaucoup de déception »

« Avant, parmi les élèves qui se présentaient en audition au secondaire et qui n'avaient pas fait leur primaire à l'école Le Plateau [note : spécialisée en musique], 80 % sinon plus étaient refusés, se souvient Richard Charron, directeur musical retraité de JFP et initiateur de l'École des petits musiciens. Ça causait beaucoup de déception. On a décidé de régler le problème en ayant notre propre petite école. On assure maintenant aux parents qu'on donne à leurs enfants la préparation et le suivi nécessaires pour qu'ils soient acceptés. »

Avis aux intéressés : les enfants doivent idéalement entrer à l'École des petits musiciens au plus tard en 3e année du primaire, afin de s'assurer d'atteindre le niveau requis pour être admis en arts-études au secondaire. « Nos élèves n'ont pas de passe-droit, souligne Kristin Molnar, l'énergique directrice musicale de l'École des petits musiciens. Mais ceux qui sont bons et qui ont envie de continuer sont recrutés au secondaire. »

Bienfaits de la musique

Philippe, qui habite le quartier Hochelaga-Maisonneuve, trouve les cours particuliers de violon parfois difficiles. « Mais jouer dans l'ensemble les samedis matin, c'est enivrant, ça le motive », témoigne Téo Gonzalez, son père. 

L'apprentissage du violon a-t-il eu un impact sur le garçon? « Bien sûr : la musique adoucit les moeurs, répond M. Gonzalez. Philippe est moins colérique, plus ouvert. À l'École des petits musiciens, je remarque que tous les enfants sont gentils. Je ne sais pas si c'est la musique qui les calme... »

« La musique, ça complète la vie des enfants, estime Mme Mondiru, professeure à l'École des petits musiciens et violoniste professionnelle, notamment à l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières. En jouant d'un instrument, ils sont plus riches intérieurement. Alors quand j'entends parler de coupes dans l'enseignement des arts, ça m'attriste. »

« Faire de la musique, ça aide les élèves à se concentrer, se structurer, en plus de les stimuler, poursuit M. Charron, trompettiste de formation. C'est vraiment fantastique. Nous avons quelques enfants grouillants, un peu hyperactifs. Quand ils sont au cours de musique, c'est vraiment extraordinaire : ils sont attentifs. C'est pourtant exigeant, il faut lire, jouer et entendre, tout ça en même temps. Mais ce sont des éponges, c'est simple pour eux. »

Frais de scolarité élevés

La formation de qualité offerte à l'École des petits musiciens a un prix, élevé pour un quartier défavorisé comme Saint-Michel. L'an prochain, les frais de scolarité varieront entre 1120 $ et 1705 $ annuellement, selon la durée des leçons privées hebdomadaires. « On n'a pas le choix, malheureusement, les parents doivent financer 100 % des coûts », dit M. Charron. Bon à savoir : la Fondation de JFP aide quelques familles moins nanties à payer les cours des musiciens en herbe.

Pour plus d'information sur l'École des petits musiciens : http://joseph-francois-perrault.csdm.ca/programmes/ecole-des-jeunes/

« Que ce soit des arts ou des sports,... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE) - image 3.0

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« Que ce soit des arts ou des sports, il faut offrir aux élèves des matières qui les intéressent et qui les stimulent à aller à l'école », estime Richard Charron, directeur musical retraité de Joseph-François-Perrault, ici avec Kristin Molnar, directrice musicale de l'École des petits musiciens.

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Pas de musique à l'école

Des écoles primaires du Québec n'offrent aucun cours de musique aux enfants, avec la bénédiction du ministère de l'Éducation (MELS). « Au primaire, la matière ''arts'' peut être enseignée à travers quatre disciplines artistiques : musique, danse, art dramatique et arts plastiques, explique Esther Chouinard, responsable des relations avec la presse au MELS. De la 1re à la 6e année, les élèves touchent généralement à deux ou trois d'entre elles. La musique n'est donc pas forcément enseignée. »

Le temps alloué aux arts fait partie de blocs de sept heures chez les petits (1re et 2e années du primaire) et de 11 h chez les plus grands (3e à 6e années). Or, ces blocs sont (très) chargés : ils comprennent aussi le temps consacré à la langue seconde, à l'éthique et à la culture religieuse, aux sciences, à l'histoire et à la géographie. « C'est le conseil d'établissement de chaque école qui approuve annuellement la répartition des heures à la grille-matières », indique Mme Chouinard.

Richard Charron, directeur musical retraité de l'école secondaire Joseph-François-Perrault (JFP), a tenté d'implanter dans une école primaire un programme arts-études spécialisé dans l'étude des cordes. « Ça a été échec après échec, se souvient-il. C'était trop compliqué de mettre ça à l'horaire de jour des élèves. » En 2012, M. Charron a plutôt ouvert l'École des petits musiciens de JFP, qui offre une formation musicale parascolaire aux enfants.

Déclin

Quelle est donc la place de la musique dans les écoles primaires du Québec? « Ah mon dieu, ça a une grande tendance à ne plus exister, affirme M. Charron, un trompettiste ayant joué pour l'Orchestre symphonique de Montréal. On demande aux enseignants de faire des choix pour leur école, qui a droit à un nombre limité de spécialistes par an. Beaucoup vont vers l'immersion anglaise, ce qui fait disparaître la musique. »

L'apprentissage de la musique est aussi en déclin au secondaire, selon lui. « Il fut un temps où toutes les écoles secondaires avaient un programme de musique, observe M. Charron. Aujourd'hui, il ne reste pratiquement plus rien, parce que financièrement ou au niveau de l'organisation, c'est trop compliqué. C'est horrible. La musique, ça devrait être accessible à tout le monde, pas seulement à une élite, à des privilégiés. »

Statistiques

25
Écoles primaires ou secondaires offrant des projets arts-études en musique
36
Écoles primaires ou secondaires offrant des concentrations en musique
2600
Nombre total d'écoles primaires et secondaires (publiques et privées) au Québec

Sources : ministère de l'Éducation et Fédération des commissions scolaires du Québec.

Il faut permettre à tous les enfants d'exprimer... (PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE) - image 5.0

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Il faut permettre à tous les enfants d'exprimer leurs émotions à travers la musique, estime l'auteure et musicienne Monique Désy Proulx. « Un petit gars qui arrive dans une école et qui tire, a-t-il dansé quand il était petit? A-t-il chanté? J'en doute », dit-elle.

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Faire chanter et danser les enfants

Apprendre aux enfants à lire une partition n'est pas urgent. Mais tous les enfants devraient « chanter et danser, tous les jours et tout au long de leur cours primaire », écrit Monique Désy Proulx dans Pourquoi la musique? Son importance dans la vie des enfants, paru récemment aux Éditions du CHU Sainte-Justine.

« Je pose ma pierre dans l'édifice, pour qu'à un moment donné, les instances décisionnelles allument et disent : on doit mettre plus de musique dans nos vies, dit l'auteure en entrevue. C'est si clair, la musique apporte tellement de bienfaits aux enfants. »

Artiste multidisciplinaire, diplômée en musique, en sociologie et en pédagogie musicale, Mme Désy Proulx s'est richement documentée pour écrire son ouvrage. « J'ai trouvé bien intéressant de voir les fondements scientifiques de ce dont on a l'intuition depuis des milliers d'années », indique-t-elle.

Améliorer les fonctions cognitives

« Faire de la musique modifie le cerveau et peut améliorer les fonctions cognitives et affectives, non seulement chez les jeunes enfants, mais aussi chez les aînés », confirme Isabelle Peretz, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurocognition de la musique à l'Université de Montréal, dans la préface de Pourquoi la musique?.

Règle générale, les enfants qui étudient la musique obtiennent de meilleurs résultats à l'école. « Leur quotient intellectuel, le fameux QI, est souvent supérieur à celui des autres, en tenant compte de conditions de vie semblables concernant l'éducation des parents et les revenus familiaux », écrit Mme Désy Proulx, citant une étude parue dans le Journal of Educational Psychology en 2006.

L'effet Mozart - soit la prétention que l'écoute de la musique de Mozart rend plus intelligent - n'existe pas précisément. Mais les gens réussissent bel et bien mieux aux tests cognitifs après avoir écouté de la musique, que ce soit du Mozart ou du Schubert, surtout en raison du plaisir qu'ils en retirent, selon une enquête de l'Université de Toronto.

« Les écoles offrant des programmes intensifs en musique affichent des taux d'abandon à peu près nuls, et elles forment des gens qui essaiment ensuite dans la société », écrit Mme Désy Proulx. Le taux de décrochage au secondaire atteint 22 % chez ceux qui ne sont pas exposés à des activités culturelles, d'après une analyse de plusieurs grandes études faites par Hill Strategies. « Alors que seulement 4 % des jeunes décrochent quand ils sont initiés aux arts en bas âge », souligne-t-elle.

« C'est incroyable tout ce que le cerveau humain peut emmagasiner, comme information, quand ça passe par la musique, poursuit l'artiste. Le neurologue Oliver Sacks fait remarquer, dans Musicophilia, que le Coran, c'est chanté. L'Iliade et l'Odyssée d'Homère, les gens les savaient par coeur parce qu'ils les chantaient. » Les enfants devraient chanter et danser pour apprendre les tables de multiplication, la conjugaison des verbes, les dates à retenir, suggère-t-elle.

Faire de la musique protège même des maladies. « Nous libérons beaucoup d'immunoglobine A [un anticorps] lorsque nous chantons, surtout en groupe », écrit Mme Désy Proulx. Une étude menée en Californie sur 32 choristes a noté qu'entre le début et la fin de chaque répétition, leur taux d'immunoglobine A augmentait de 150 %.

S'exprimer par la musique

Il faudrait davantage permettre aux enfants de s'exprimer par la musique, le chant et la danse, plaide l'artiste. « Notre société est beaucoup axée sur la parole, observe-t-elle. Se confier, parler de ce qu'on vit. La danse, c'est aussi un moyen d'exprimer ses émotions. Ce serait bien que les gars découvrent leurs corps, leur capacité de bouger, ça ferait des hommes moins névrosés! Il y a des danses très viriles, comme le breakdance. »

« Le penseur et musicien français François Delalande m'a fait comprendre la triple dimension de la musique, relève Mme Désy Proulx. C'est corporel, physique d'abord et avant tout. C'est relié aux émotions. Et ça donne accès au monde intellectuel. »

Plaidoyer pour le folklore

L'auteure fait un « plaidoyer pour le folklore », ce lien entre le passé, le présent et l'avenir. « Nombre de petits sont incapables de chanter la moindre chanson d'enfant, regrette-t-elle. Frère Jacques, ils n'en savent même pas les paroles jusqu'au bout. »

Or, si ces chansons ont traversé le temps, c'est « grâce à la prosodie, l'adéquation entre les mots et la musique, explique-t-elle. Ça reste une bonne façon d'apprendre les mots et la langue ». Pourquoi ne pas montrer aux enfants L'alouette et le pinson?, suggère-t-elle. « Les chansons à répondre, c'est le fun! »

« La musique, ça apporte la joie, affirme Mme Désy Proulx. C'est surprenant, à quel point ça apporte de la joie. Même quand tu es malheureux, surtout quand tu es malheureux. Des musiciens qui improvisent ensemble, 9 fois sur 10, ils éclatent de rire à la fin. Le mouvement, c'est une des lois de l'univers. Et la musique, ça nous permet d'être vraiment dans le mouvement. »

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Pour faire d'un enfant un musicien

Voici six conditions qui caractérisent l'enfance des musiciens, selon des sondages menés par Stephanie Pitts, professeure au département de musique de l'Université de Sheffield, au Royaume-Uni.

1) Leurs parents écoutaient de la musique. Leur père n'hésitait pas à acheter des disques et de l'équipement.

2) Il y avait un instrument de musique à la maison. Souvent, c'était un piano. Apprendre la musique était normal.

3) Au primaire, ils ont eu l'occasion de se produire en public, au sein de chorales ou d'orchestres.

4) Plusieurs ont joint des groupes ou des choeurs en dehors de l'école.

5) Leur professeur d'instrument les a inspirés et est devenu leur mentor ou ami, ce qui leur a donné le goût de persévérer.

6) Plusieurs ont assisté à des concerts en famille ou participé à des voyages musicaux organisés par l'école.

Source : Pourquoi la musique? Son importance dans la vie des enfants, Monique Désy Proulx, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2014.

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