Harcèlement de rue: vulnérables à Montréal?

Les Montréalaises qui marchent dans nos rues ne... (Photomontage La Presse)

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Les Montréalaises qui marchent dans nos rues ne sont pas épargnées par les regards torves et les compliments agressants.

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La vidéo d'une femme se faisant constamment scruter, accoster et même suivre dans les rues de New York a fait le tour du web le mois dernier. C'est ça, le harcèlement de rue, clame l'organisation Hollaback. Le cas de Montréal est peu documenté. Les femmes qui marchent dans nos rues ne sont toutefois pas épargnées par les regards torves et les compliments agressants.

Elle s'appelle Éliane. Elle voulait fausser compagnie à un gars trop collant à son goût. Puisqu'il l'avait suivie dans le métro, elle a décidé de sortir avant sa station habituelle et de faire le reste à pied. Son astuce a fonctionné: elle s'est débarrassée de son accompagnateur indésirable. Elle qualifie néanmoins sa décision de «grave erreur».

En marchant vers la sortie du métro Frontenac, Éliane raconte avoir croisé deux gars avec des vélos. L'un d'eux lui a demandé si elle voulait un lift. Elle l'a ignoré. «T'es chaude! Je vais te prendre par derrière, si tu embarques!», lui a-t-il lancé avant de la traiter de «salope». Éliane n'a pas répliqué. «Ils étaient deux, j'étais seule et fatiguée», se justifie-t-elle.

Un instant plus tard, en arrivant à la sortie du métro, elle a revu les deux gars. Ils la fixaient. Ils semblaient attendre qu'elle sorte. Elle a eu peur. «J'ai pilé sur mon orgueil et je suis retournée de bord», écrit-elle encore. Sa peur l'a raccompagnée jusque chez elle. Sa colère aussi. «J'étais enragée de n'avoir pas répondu.»

Éliane est l'une des femmes qui ont partagé leur histoire sur la page de Hollaback Montréal. Il s'agit de l'antenne locale d'une organisation planétaire fondée à New York en 2005 qui documente et combat le harcèlement de rue. Les histoires se suivent et se ressemblent un peu: l'une a été interpellée cavalièrement depuis une voiture, l'autre a été suivie par un homme qui menaçait de l'agresser, une autre s'est fait agripper les fesses alors qu'elle était à vélo...

Ces témoignages choquent. En raison des gestes posés, bien entendu. Ils troublent, aussi, parce qu'en prenant la parole, ces femmes révèlent le magma de sentiments contradictoires qui les assaillent dans ces situations: colère, peur et, souvent, un sentiment de culpabilité de n'avoir pas su réagir sur-le-champ.

Chose par ailleurs troublante, certains des événements relatés se sont déroulés en plein jour. «Le soleil ne protège pas contre ça», affirme Catherine Cormier, de Hollaback Montréal. La présence de témoins non plus, comme a pu le constater une certaine Camille, qui raconte s'être fait donner un coup de pied et insulter copieusement sans que personne n'intervienne à l'heure de pointe dans le métro.

Ici comme ailleurs?

Montréal, ville au tempérament relativement paisible, métropole d'une société qu'on dit souvent parmi les plus égalitaires de la planète, a-t-elle un problème de harcèlement de rue? «Il n'y aucun endroit où cette culture n'est pas normalisée ou acceptée socialement», tranche Catherine Cormier. «Il y en a un peu [de harcèlement], quand même, il ne faut pas être dupe», nuance Sylvie Paré, professeure au département d'études urbaines et touristiques de l'UQAM, en précisant que c'est un phénomène qu'il faudrait étudier de plus près pour en cerner l'ampleur.

«Il est difficile d'avoir des chiffres sur le harcèlement de rue, et pas juste à Montréal, parce que ce n'est pas souvent rapporté», explique Jennifer Robert-Colomby, analyste chez Femmes et villes international, organisme notamment intéressé par la sécurité des femmes en milieu urbain.

«On ne va pas aller voir les policiers pour des remarques faites dans la rue, on se dit que ce n'est pas si grave... Mais ce n'est pas plus agréable et c'est une réalité.»

Jennifer Robert Colomby

Personne, pas même le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ne dispose de données chiffrées concernant spécifiquement le harcèlement de rue, selon les recherches effectuées par La Presse. Une analyse de l'Institut de la statistique du Québec datant de 2009 tend cependant à démontrer que les Québécoises se sentent plus en sécurité que les Canadiennes en général: elles sont moins nombreuses à déterminer leur trajet en fonction de la sécurité (33,3% contre 54,5%) ou à prendre un taxi, la voiture ou les transports en commun pour éviter de marcher (40,5% contre 44,7%).

«Montréal n'est pas New Delhi», illustre Jennifer Robert-Colomby. La métropole indienne est en effet aux prises avec un problème de viols et de harcèlement sexuel qui fait dresser les cheveux sur la tête. «Il ne faut toutefois pas sous-estimer ce type de harcèlement sexuel à Montréal, croit néanmoins l'analyste de Femmes et villes. S'il n'est pas dans les médias ni dans les chiffres, ce n'est pas qu'il n'existe pas.»

«C'est vraiment moins pire à Montréal», juge Isabelle Sasseville, une Montréalaise dans la vingtaine. Elle se rappelle notamment un séjour à Paris, où elle s'est fait interpeller dans la rue avec le genre de bruit de bouche qu'on fait pour attirer un écureuil... Jamais elle n'avait vécu ça ici. «J'étais sans connaissance, dit-elle. J'aurais pété des gueules à cause de ça!»

Elle a déjà été interpellée à Montréal, mais de manière moins insultante. Suivie, aussi, une fois. Elle n'est pas la seule. Selon une étude datant de l'an 2000, citée par Stop Street Harassment, 80% des Canadiennes auraient subi une forme ou une autre de harcèlement sexuel dans l'espace public. Pour une sociologue suisse interrogée l'an dernier par le quotidien français Le Monde, il s'agit de «rappels à l'ordre sexués». Ainsi, sous une apparente banalité, ces gestes rappellent aux femmes qu'elles sont des «proies potentielles».

Pernicieuse insécurité

Les femmes ne sont pas toutes prêtes à sonner l'alarme. Une internaute qui a participé à une discussion animée sur Facebook, et qui a décliné la proposition d'entrevue de La Presse, semblait plus craindre l'aseptisation des rapports sociaux dans l'espace public que les regards insistants ou les commentaires des inconnus au sujet de son apparence. «C'est normal qu'un gars qui nous trouve jolie va tenter sa chance et y'a rien de mal à ça, certains ont le tour, d'autres sont maladroits», a-t-elle écrit.

Isabelle Sasseville, qui a aussi participé à ce débat virtuel, argumentant avec des hommes comme avec des femmes, trouve difficile de parler sans qu'on l'accuse de verser dans la victimisation. «Les gars ont tendance à invalider beaucoup le sentiment d'insécurité des filles, sous prétexte qu'eux ne sont pas comme ça, regrette-t-elle. Ça me fâche beaucoup, parce que je trouve que c'est un manque de délicatesse. Le sentiment d'insécurité a beau ne pas être justifié, il est là quand même.»

Elle précise par ailleurs qu'elle ne met pas tous les hommes dans le même panier. «La majorité des gars sont des bons gars. On parle de ces cas isolés, de ces hommes qui posent des gestes inacceptables, justement parce qu'on connaît des hommes extraordinaires. On sait que la majorité des gars ne sont pas comme ça, insiste-t-elle. Je pense que ça nous pousse à vouloir militer encore plus contre des morons qui n'ont rien compris.

Que faire?

Que font les personnes qui subissent une agression verbale ou du harcèlement sexuel en public? Elles répliquent... si elles ont le sens de la répartie. Souvent, elles essaient d'ignorer l'agresseur. Plusieurs figent. L'organisation Green Dot, partenaire de Hollaback, propose des idées aux témoins pour qu'ils agissent au lieu d'attendre que quelqu'un d'autre réagisse.

Interventions directes

Interpeller l'agresseur en lui intimant de se taire. S'approcher de la cible pour qu'elle ne soit plus seule. Prendre une photo. Offrir son aide à la cible. Menacer d'appeler la police. Ne pas rire de la situation, évidemment, ni encourager le comportement de l'agresseur.

Interventions indirectes

Aviser les responsables (d'un établissement, d'un chantier, du transport public, etc.) ou appeler la police. Crier: «Faites quelque chose, quelqu'un!» Former un petit groupe pour intervenir.

Faire distraction

Demander son chemin. Dans les transports en commun, offrir son siège à la cible. Faire semblant de connaître la cible et l'attirer en disant qu'on la cherchait. Tout autre geste qui peut distraire l'attention du harceleur et permettre la fuite de la cible: renverser son café, échapper son sac, lancer un flash mob...

Et pour finir...

Après avoir aidé une cible à se tirer d'affaire, même si cette personne est de votre goût, ce n'est vraiment pas le moment de lui demander son numéro de téléphone!

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