Intimidation: répliquer ou dénoncer?

Pour cesser de se faire intimider à l'école, mieux vaut contre-attaquer et se... (PHOTO JOCELYN RIENDEAU, ARCHIVES LA TRIBUNE)

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Pour cesser de se faire intimider à l'école, mieux vaut contre-attaquer et se venger de ses agresseurs - en criant et en les frappant - que les dénoncer aux adultes. Tel est le constat surprenant d'une jeune candidate au doctorat qui a analysé les réponses de 838 élèves de 5e et 6e années de 16 écoles montréalaises.

Les élèves qui ne se défendent pas en sortant les griffes sont 3 fois plus susceptibles d'être violentés physiquement et 1,6 fois plus susceptibles d'être violentés verbalement, révèle l'étude d'Anne-Marie Côté, étudiante en criminologie à l'Université de Montréal. «Quand on réagit, on dissuade l'agresseur parce qu'on est une cible moins facile», explique-t-elle en entrevue.

Fréquenter une école où les élèves dénoncent abondamment multiplie à l'inverse le risque d'être agressé - par trois en ce qui concerne la violence physique, par deux en ce qui concerne la violence verbale.

«Il est probable que les sanctions engendrées par la dénonciation des élèves victimes et témoins ne sont ni systématiques ni assez dissuasives. Les victimes subissent alors des représailles. Quelque chose ne marche pas avec ce qui est en place», avance Mme Côté.

«Peut-être les profs sont-ils trop débordés avec tous les problèmes de comportement, ou peut-être ne savent-ils pas quoi faire? Mais il faut apprendre à être plus efficaces, parce que socialement parlant, on ne veut pas éduquer nos enfants à se défendre par la violence.»

En théorie, les choses ont changé depuis que l'étudiante a mené son sondage, quelques années avant la publication de son mémoire de maîtrise au printemps dernier. En 2012, Québec a modifié la Loi sur l'instruction publique pour forcer les écoles à se doter d'un plan contre l'intimidation, consigner les plaintes et en assurer le suivi.

«Mais les directeurs sont surchargés et on ne leur donne pas les moyens requis. Beaucoup préfèrent donc fermer les yeux au lieu d'intervenir auprès de 4 ou 5 jeunes et leurs familles», déplore Éric Bédard, du syndicat de l'enseignement de la Haute-Yamaska.

«Malgré la loi, des directions n'osent toujours pas sanctionner les élèves parce qu'elles ne veulent pas avoir de problèmes avec les parents», renchérit un enseignant de sa commission scolaire.

L'homme s'est révolté en voyant son école abandonner à son sort une écolière raillée en raison d'un trouble de développement. «Elle restait chez elle depuis quelques jours, raconte l'enseignant. La direction est venue en classe, mais a fait preuve d'une mollesse incroyable! Il était hors de question que je cautionne ça.» L'enseignant a donc quitté sa classe au beau milieu de la journée. Mais peine perdue. «C'est la victime qui a changé d'école. Cette année-là, tous les élèves qui avaient un problème de ce genre n'allaient plus voir la direction, précise l'enseignant. Ils savaient que ça ne donnait rien.»

Parfois, les conséquences sont graves. À l'automne 2007, une adolescente intimidée a porté plainte à la police de Montréal. Mais rien n'a freiné l'escalade. Au début de 2008, ses tortionnaires ont mis le feu à son manteau, en y glissant un mégot. «C'est la vigilance d'un passager de l'autobus qui a permis à la victime de réaliser que le capuchon de son manteau brûlait. [Son intimidatrice] et ses amies ont continué à rire de la situation dans l'autobus», précise la décision du tribunal de la jeunesse.

Dans une autre région, plus récemment, une fillette de 9 ans se faisait lancer des projectiles. «L'école ne fait rien, a écrit sa mère dans un courriel envoyé à La Presse. Ce qui a commencé avec la jalousie d'une petite fille s'est maintenant propagé à 3 garçons et 1 autre fille et sur Facebook, sans compter les autres autour.»

Plus d'un mois après avoir porté plainte à la commission scolaire (et avoir appris que la Sûreté du Québec n'intervenait pas auprès d'enfants aussi jeunes), la mère n'avait toujours pas été rencontrée et cherchait une autre école.

Fuir l'école

Que le problème vienne des autorités - lorsqu'elles ne protègent pas les élèves - ou de parents - parfois dépassés ou surprotecteurs -, la DPJ doit souvent s'en mêler, révèlent les décisions du tribunal de la jeunesse.

À Joliette, en 2012, une enfant de 12 ans ne mettait plus les pieds en classe depuis trois mois, après avoir 9 fois changé d'école - en vain. À Sherbrooke, en 2013, un garçon de 13 ans a aussi décroché après avoir changé trois fois d'établissement. «Sa mère (cardiologue) devait courir après lui autour de la maison le matin pour qu'il monte dans l'autobus scolaire», précise le jugement qui le concerne.

Selon un sondage internet réalisé en 2010 auprès de 844 victimes québécoises de cyberintimidation âgées de 14 à 21 ans, la cyberintimidation est beaucoup plus dévastatrice pour les filles que pour les garçons. Plus souvent que les garçons, les filles sondées se sont révélées incertaines de leur valeur et peu optimistes. Elles tendaient donc davantage que les garçons à cacher leurs sentiments et à fuir, précise le mémoire de l'étudiante en criminologie Nancy Ryan, qui a réalisé le sondage dans le cadre de ses études à l'Université de Montréal.

Comme le Dr Barrette, leurs camarades masculins étaient plus nombreux à affronter leurs tortionnaires et à se défendre - ce qui rendait leur problème moins dévastateur.

Les témoins «peuvent faire changer les choses»

Les élèves sont mieux placés que quiconque pour protéger leurs camarades. « Ils peuvent faire changer les choses en se portant à la défense des victimes d'intimidation. Il faudrait découvrir comment les y encourager », précise Anne-Marie Côté.

Dans 26 % des 16 écoles sondées par l'étudiante en criminologie, les élèves venaient « régulièrement » à la rescousse des victimes. Mais peu ou pas dans les autres.

Pionnier des recherches sur l'intimidation au Québec, le psychologue scolaire retraité Richard Gagné s'apprête à publier un texte en ce sens dans la Revue québécoise de psychologie. Les témoins jouent un rôle aussi grand que la victime et l'agresseur, car l'intimidation est un phénomène de groupe, explique-t-il.

Les agresseurs sont populaires car ils sont socialement plus habiles. Les enfants maladroits peuvent au contraire déclencher des réactions viscérales, étant perçus comme dangereux pour la cohésion sociale. « Les interventions éducatives doivent tenir compte de ce besoin puissant - et inconscient -d'appartenir à un groupe et d'en respecter les codes », affirme M. Gagné.

«Pas un virus»

« Il est naïf de dire aux élèves que tout le monde doit s'aimer. L'intimidation, ce n'est pas un virus à éradiquer, mais quelque chose d'intimement lié au processus normal de socialisation des jeunes. »

D'après le psychologue de Granby, les enseignants et les psychologues scolaires doivent toutefois aider les élèves qui ne savent pas comment s'y prendre ni se défendre. Non pas en réprimandant leurs camarades, mais en leur ouvrant les yeux.

Les élèves perçoivent un réel danger social à intervenir, même s'ils sont mal à l'aise devant la violence, affirme M. Gagné. « Un mécanisme de défense pour survivre au malaise consiste à déprécier la victime pour mieux s'en distancier. Il faut leur expliquer ce qu'ils font et leur montrer que la victime souffre. Après, ils ne peuvent plus penser qu'ils n'ont aucune responsabilité parce qu'ils se contentent de rire. »

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