L'art comme issue de secours

Avec les femmes démunies, l'art est devenu une... (Photo Robert Skinner, La Presse)

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Avec les femmes démunies, l'art est devenu une ouverture, une porte d'entrée vers soi-même, vers les autres, explique Saundra Baly (à droite), fondatrice de l'atelier d'art de la Rue des femmes.

Photo Robert Skinner, La Presse

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Line Meloche
La Presse

On ne sait pas précisément pourquoi, mais quand vient le temps de venir en aide à des personnes démunies, aux prises avec leurs démons ou souffrant de maladies mentales, entre autres, l'art s'avère d'une surprenante efficacité. À La Rue des femmes comme chez les Impatients, en fait, l'art est souvent le premier pas sur le chemin de la guérison. Témoignages.

«Tu peux dire mon nom. Un jour ou l'autre, il faudra que ça se sache; il faut que j'arrête d'avoir honte.» C'est avec ces mots que Frédérique Collin a mis fin à notre entretien.

Un jour, cette comédienne talentueuse a coulé à pic dans l'alcool et la drogue. Après des années d'abstinence, c'est ensuite le jeu compulsif qui l'a happée et qui a endormi sa souffrance. Elle qui avait foulé toutes les scènes du Québec, fréquenté les plus grands auteurs, metteurs en scène et cinéastes, s'est retrouvée tellement emprisonnée dans les mailles du jeu compulsif que ses amis, sa famille, ses collègues se sont éloignés d'elle, la laissant aux prises avec ses propres démons. Frédérique Collin n'en veut à personne, consciente qu'elle est la seule responsable de ses actes, de ses paroles, de sa vie. «J'étais en crisse contre la société. Les substances, le jeu, ce n'était pas le problème; c'est en dedans de moi que ça brassait.» Mais, dans un cri du coeur, elle ajoute du même souffle: «Tu peux dire aussi que Loto-Québec, avec ses loteries vidéo, tue des gens et vole leur argent.» Sa colère s'est peut-être apaisée, mais les injustices continuent de l'exaspérer. Frédérique Collin est toujours bien vivante.

Sortie cour, entrée jardin

Depuis plus de trois ans, Frédérique Collin fréquente La Rue des femmes, un organisme préoccupé par le sort des femmes sans abri et démunies. Elle cherchait de l'aide, voulait sortir de son isolement. C'est là qu'elle a fait la connaissance de Saundra Baly, responsable de l'atelier d'art de cet organisme depuis plus de 12 ans. «Au début, il fallait installer de grandes feuilles de plastique partout dans l'atelier. Ma colère, ma peine et ma souffrance étaient si envahissantes que la peinture éclaboussait tout!» raconte Frédérique Collin en éclatant de rire.

Progressivement, avec l'aide de Saundra, elle est arrivée à maîtriser les pinceaux, les couleurs, les formes et à transgresser ses propres barrières. Mais encore aujourd'hui, le regard des autres sur ses oeuvres la dérange, la peur d'être jugée et condamnée l'habite toujours. «C'est une question d'orgueil», dit-elle. Pourtant, ses toiles respirent maintenant la douceur, une énergie communicative et une grande force intérieure. «Grâce à Saundra, j'ai appris à concilier ma colère et ma douceur et à les exprimer par la peinture.»

Quand l'art vient en aide aux autres

Saundra Baly est une femme énergique dont les yeux brillent d'un bleu lumineux. À l'aube de ses 70 ans, elle a passé une grande partie de sa vie au service des autres, en utilisant la peinture comme moyen d'expression... et de sauvetage. Toute jeune, sortie de l'École des beaux-arts de Montréal, après avoir fait quelques incursions dans le domaine du cinéma et de la mode, c'est en France qu'elle s'installe, dans un petit village où elle déniche une grande maison pour peindre et sculpter. La vie mettra sur sa route deux jeunes garçons qui seront à l'origine d'une découverte fondamentale: l'art peut guérir. Ces deux enfants âgés de 6 et 9 ans, que l'on disait agressifs et dangereux, se sont initiés à la peinture, au bricolage, à la sculpture grâce à ses bons soins et, disons-le, à sa patience. Elle les a vus se transformer, changer, devenir de meilleures personnes. C'est à ce moment-là qu'a débuté sa quête.

Quand la psychologie s'en mêle

En compagnie d'une amie psychologue, Saundra poursuit des études en Hollande, où elle apprend à mettre son talent, son expérience et ses connaissances au service des enfants handicapés. Fascinées par la rencontre de l'art et de la psychologie, toutes deux organisent des ateliers, structurent des programmes, continuent d'expérimenter les bienfaits de l'art sur les enfants et les adultes souffrant de sérieux problèmes physiques et mentaux.

«De retour au pays, je me suis naturellement retrouvée à travailler avec les intervenantes de La Rue des femmes et d'autres organismes de ce genre. Ça fait partie de moi. La peinture ne me rendait pas entièrement heureuse, même si je suis reconnue comme artiste-peintre. Avec les femmes démunies, l'art est devenu une ouverture, une porte d'entrée vers soi-même, vers les autres... une porte qui ne se referme jamais», conclut-elle, songeuse.

Quand les femmes se présentent à l'atelier d'art de La Rue des femmes, ignorant parfois comment exprimer émotions ou sentiments, souvent déconnectées d'elles-mêmes, Saundra Baly leur propose de peindre avec les doigts, sur une vitre, sans se préoccuper d'aucune technique. Ensuite, on applique du papier sur la vitre peinte. Les résultats sont parfois étonnants. Pas toujours esthétiques, mais toujours intéressants. Pendant tout le temps qu'elles passent à l'atelier, les femmes se parlent, rient et, parfois, se disputent entre elles. Saundra Baly agit à titre de médiatrice, écoute, félicite, questionne sans porter aucun jugement. «Il en sort parfois des merveilles, dit-elle, mais la guérison passe surtout par un retour de l'estime de soi.»

La Rue des femmes

Dès la création de La Rue de femmes, Léonie Couture, sa fondatrice, a tenu à ce que les femmes sans abri et démunies trouvent un lieu accueillant, les ressources nécessaires à leur réhabilitation et à leur réinsertion sociale. Psychologues, thérapeutes, travailleuses sociales, artistes et bénévoles se sont rapidement ralliés à sa cause. Au départ, elle recevait ces écorchées vives de la rue dans un petit local de fortune, autour d'un café, de beignets et de crayons de couleur.

«J'ai vite réalisé que dessiner calmait les femmes, les éloignait de leurs soucis, les mettait dans un esprit de jeu. L'atmosphère devenait rapidement plus sereine, propice aux discussions», souligne-t-elle. C'est sans doute pourquoi l'atelier de La Rue des femmes est devenu un lieu si important pour Saundra et elle, un lieu pour panser et quelquefois guérir les blessures relationnelles. La partie est loin d'être gagnée. Les ressources sont insuffisantes, les femmes sans abri sont de plus en plus isolées, leur nombre est croissant, le financement nettement en dessous des besoins. Et l'hiver commence à peine...

www.laruedesfemmes.org




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