Consentement sexuel: la parole aux hommes

«Si ce n'est pas oui, c'est non», entend-on un peu partout ces jours-ci. De... (PHOTO TODD HEISLER, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES)

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«Si ce n'est pas oui, c'est non», entend-on un peu partout ces jours-ci. De nombreuses voix de femmes se sont élevées pour dénoncer la culture du viol dans la foulée de l'affaire Sklavounos et des agressions présumées à l'Université Laval. Notre journaliste fait aujourd'hui entendre la voix d'hommes âgés de 20 à 50 ans. Ils parlent de ces deux mots de trois lettres qui peuvent tout changer: oui et non.

Non, c'est non

Le mot d'ordre semble accepté par tous: une femme qui dit «non», c'est très clair. «Tu ne vas pas la forcer», dit Charles, 23 ans. «On a tous été confrontés à une situation où une fille nous a dit non. [...] Non, c'est non», résume Julien, 22 ans. «Même si tu es déçu, qu'est-ce que tu veux faire?», demande Renaud, lui aussi âgé de 22 ans. L'accord de l'autre va de soi pour ces jeunes hommes.

«Mes parents ne m'ont jamais éduqué au sujet du consentement actif dans le cadre d'une relation sexuelle, dit pourtant Julien. D'un autre côté, ils m'ont appris à ne pas prendre les choses qui ne sont pas à moi. Pour moi, c'est quelque chose qui coule de source, comme de ne pas voler.»

«Je pense que les hommes ne font pas attention en général, dit tout de même Guillaume, 26 ans. Je pense qu'il y a des gens qui banalisent le oui et le non chez les femmes par rapport à la sexualité, qui banalisent la décision de l'autre.»

Moui ou non?

Parfois, le mot «oui» n'est pas nécessaire, parce que «les deux en même temps, on manifeste notre désir», explique Guillaume. Parfois, c'est plus flou, selon André. Il y a des «moui», des moments dans la séduction où «tu essaies de faire chavirer l'autre dans le consentement», mais «sans jamais forcer quelque chose qui est clairement un non», précise l'homme de 52 ans.

Oui, il lui est déjà arrivé de dépasser une limite que l'autre n'avait pas établie «assez clairement» à son avis. André a par ailleurs été très troublé d'entendre une femme mettre un viol et une main passée dans le dos sur le même pied d'égalité récemment. Ce geste, pour lui, peut être une invitation délicate dans un contexte de séduction. «Si la personne ne me signifie pas que ça la met mal à l'aise, je vais prendre pour acquis que ce contact n'est pas désagréable», dit-il, désarçonné.

Auto-Stop

Les hommes sont-ils victimes de leurs pulsions? Presque tous les hommes interviewés par La Presse disent avoir eux-mêmes mis fin à un flirt, à des préliminaires ou même à une relation sexuelle parce que la fille concernée ne semblait pas à l'aise. «Tu ne vas pas t'obstiner sur une fille qui ne veut visiblement pas de toi», dit Julien. Richard, 44 ans, se rappelle lui aussi avoir mis les freins avec une fille parce qu'il n'était pas sûr que ça lui plaisait. «Pas parce que j'avais peur [de commettre une agression], précise-t-il. J'aime que la fille avec qui je suis ait du plaisir. Si elle n'en a pas...»

Les «agaces»

«L'habillement ne peut pas être interprété comme un oui, tranche Guillaume. On peut être intéressé, regarder la fille, la trouver belle, avoir envie d'elle, mais ça va dépendre de ce qu'elle va décider.» Charles, lui, est visiblement agacé par le comportement de certaines filles. Des «agaces» qui jouent selon lui à attirer et à repousser les gars. «Des fois, elles font exprès, juge-t-il. Elles s'habillent bien et tout, elles veulent attirer les gars, mais se protègent entre elles pour ne pas qu'on vienne leur parler.»

«Des fois, les filles nous agacent et nous excitent, dit aussi Renaud. C'est sûr que ça peut créer de l'agressivité, mais en même temps, cette agressivité, il faut la laisser aller. Sans consentement, tu ne peux rien faire. La plus grande partie du blâme, c'est sur les gars, mais les filles peuvent avoir leur partie du blâme.»

«Regarder une fille avec intérêt ou de manière lubrique, ce n'est pas un crime. Si une femme s'habille de manière révélatrice, ça ne justifie pas un viol, mais la regarder n'est pas un crime», estime Richard. «Retourner la tête, c'est une chose, convient Jules, 33 ans. La fixer intensément ou la déshabiller du regard, c'est différent.»

Pression conjugale

Est-ce qu'une femme qui cède aux pressions de son chum donne un consentement valable? «Le consentement avec une totale inconnue ou avec ta blonde devrait être le même. En pratique, tu finis par ne plus le donner», dit Julien. Tout de même, dans son couple, «non, pas ce soir», signifie «non, pas ce soir», assure-t-il. Que ce soit elle ou lui qui prononce ces mots.

André, lui, est rongé par le doute. Il a vécu longtemps avec une femme qui avait moins de libido que lui et qui s'est parfois forcée à faire l'amour, dans l'espoir de rallumer le désir. Avec le recul, il se demande si son ancienne femme pourrait en fait juger qu'il en a abusé. Si c'était le cas, il aurait le sentiment d'avoir commis «l'indéfendable».

Richard a aussi vécu ce genre de situation où une femme cédait pour lui faire plaisir. «Ce n'est pas un vrai oui, mais elle a quand même donné», dit-il, et était «contente de faire plaisir». «Si elle accepte, le gars n'a rien à se reprocher, mais je ne pense pas que ce soit sain pour le couple, estime néanmoins Jules. Moi, si je sens que l'autre n'est pas motivée, ça me démotive...»

Le sexe imbibé d'alcool

Ramasser une fille complètement saoule pour en profiter, c'est non. Pour tous les gars interviewés. «C'est un viol», tranche Jules. Et si les deux ont bu? «Les torts sont partagés, croit-il. Quand tu es saoul et que l'autre l'est aussi, il y a un consentement. Tant qu'elle ne refuse pas.»

Julien pense un peu la même chose: «Une fille qui est juste feeling, au même titre que toi, je ne vois pas le problème. À l'université, fait-il valoir, c'est surtout comme ça que ça se passe: à l'issue d'un party où tout le monde est un peu réchauffé.»

Faire boire une fille pour faire tomber ses inhibitions, ça se fait? Pas de manière aussi crue, pense Julien. «Des gars qui vont prendre des shots avec une fille dans un party, ça se fait toujours. Est-ce que c'est pour faire tomber ses barrières? Peut-être, admet-il. Mais je n'ai jamais entendu quelqu'un le dire à haute voix ou même y faire référence.»

Il pense que, même sans intention malicieuse, n'importe quel gars sait qu'une fille «réchauffée» aura moins de contrôle. «Tout le monde sait ça, dit-il. La ligne est très mince, un peu comme dans un viol conjugal.»

Renaud est plus catégorique: «Oui, j'ai déjà vu ça et c'est très fréquent, dit-il. Le but [de ces gars] est de passer une belle soirée et ça passe par mettre la fille le plus à l'aise possible. Et on peut dire que l'alcool rend les choses plus faciles.»

S'éduquer entre hommes?

Les hommes l'avouent. Tous. Le consentement n'est pas un sujet de discussion entre eux. En revanche, ils sont plusieurs à croire que la parole d'un homme sur un autre homme aurait plus de poids que celle d'une femme pour aborder un sujet comme celui-là. Guillaume croit d'ailleurs que si les gars en parlaient plus «de façon sérieuse», des choses changeraient.

«Est-ce qu'il y a un problème avec la culture masculine? Je ne suis pas d'accord avec ce discours féministe-là, affirme Richard. Il sous-entend qu'il y a quelque chose de mal et qu'il faut corriger dans la nature de l'homme.» Il n'est pas mal à l'aise avec les «discussions de vestiaire» où certains gars s'autorisent à parler crûment des femmes et croit que ce n'est pas parce qu'un gars rigole devant une carte de voeux montrant une femme les seins nus qu'il croit qu'il peut tout se permettre avec les femmes.

Les hommes seraient-ils prêts à interpeller d'autres hommes qui, selon eux, dépassent les bornes? André n'est pas sûr d'en avoir le cran. Sauf si les propos évoquent «clairement le viol». Guillaume, lui, se montre ambivalent. «Je réagis toujours», commence-t-il, avant d'avouer qu'il ne veut pas non plus «abîmer [ses] relations sociales»... Peu d'entre eux semblent prêts à froisser un ami pour une blague sexiste ou un propos franchement déplacé. 

Mal à l'aise avec les «discussions de vestiaire», Julien estime quant à lui que, pour éviter les combats de tranchées, les hommes doivent d'abord parler de consentement avec les femmes. «Les meilleures discussions que j'ai eues sur ce sujet, c'est avec une fille», dit-il.

Quand c'est elle qui insiste...

La majorité des victimes d'agression sexuelle sont des femmes. Or, il arrive aussi aux hommes de changer d'idée et de vouloir échapper à une femme. Jules, 33 ans, s'est déjà défilé. Sans culpabilité ni arrière-pensée. Julien, lui, se rappelle avoir eu du mal à assumer son « non ». Il avait accompagné la fille chez elle, ils s'étaient embrassés...

«Elle voulait visiblement qu'on couche ensemble, raconte-t-il. Je suis parti. Mais j'ai ressenti beaucoup de culpabilité à ce moment-là. Ce qu'on ne devrait pas ressentir dans une situation comme ça. Je me suis senti coupable de dire non et de la laisser de son bord...»

Il est plus facile pour un gars de 200 lb de dire non que pour la fille qui serait au lit avec le gars de 200 lb, juge d'emblée André. Par contre, il n'est pas certain qu'il saurait dire non si, soudainement, une femme ne lui faisait plus envie. «Il est difficile de se retirer d'une situation à laquelle tu as consenti jusqu'à un certain point, croit-il. Une fois tout nu, ça devient plus difficile de s'en aller. Il reste que nous, les hommes, on peut débander, ça nous donne une raison d'arrêter...»

 

Pourquoi l'anonymat?

Les hommes interrogés ont demandé à s'exprimer de manière anonyme pour éviter d'impliquer leurs compagnes - anciennes ou actuelles. Le sujet leur paraît aussi explosif: «Personne n'est à l'abri d'une formulation qui ne traduit pas le fond de sa pensée et dont l'interprétation envoie le message complètement inverse», dit André, la cinquantaine, dont la crainte résume celle de plusieurs autres.

> Julien, 22 ans, étudiant à l'université

> Guillaume, 26 ans, étudiant à l'université

> André, 52 ans, gestionnaire

> Richard, 44 ans, travaille dans le secteur bancaire

> Jules, 33 ans, travaille dans le secteur bancaire

> Charles, 23 ans, salarié dans un commerce

> Renaud, 22 ans, étudiant à l'université

NOTE: Les statistiques proviennent du ministère de Sécurité publique et du Regroupement des Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel.

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