Le cinéma L'Amour a 100 ans

L'édifice du cinéma L'Amour, qui s'est tour à... (PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE)

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L'édifice du cinéma L'Amour, qui s'est tour à tour appelé Globe, Hollywood et Pussycat, a 100 ans cette année.

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Sans tambour ni trompette, le cinéma L'Amour a fêté ses 100 ans au mois d'octobre. Une occasion en or de tester vos connaissances sur ce bâtiment mythique et l'histoire de la censure au Québec, et de revisiter une salle que certains qualifient carrément de « patrimoniale ».

VRAI OU FAUX?

On passe devant depuis toujours. Machinalement, en remontant le boulevard Saint-Laurent. Sans jamais vraiment oser entrer. Il faut dire que le lieu a l'air minuscule, glauque et drôlement mal famé. Et pourtant. Cinq choses que vous devriez savoir au sujet de ce fameux cinéma.

1. LE CINÉMA L'AMOUR EST L'UN DES DERNIERS CINÉMAS PORNOS D'AMÉRIQUE DU NORD.

VRAI

Et surtout, le dernier cinéma tout court du boulevard Saint-Laurent, qui en a pourtant connu des dizaines au fil du XXe siècle. S'il reste encore quelques cinémas de quartier à Montréal (le Beaubien), peu ont gardé leur vocation d'origine comme L'Amour (notamment le Rialto, l'Outremont ou surtout le Château, désormais propriété du Centre chrétien métropolitain). L'Amour, né en 1914, s'est d'abord appelé le Globe (en l'honneur d'un théâtre shakespearien de Londres), avant de devenir le Hollywood dans les années 30. Puis dans les années 60, avec la chute de popularité de tous les cinémas (merci, télévision et exode des familles vers les banlieues), le Hollywood trouve une niche pour survivre, qui le maintient à ce jour en vie : le porno. Il s'appelle successivement le cinéma d'Orsay (quelques mois), puis le Pussycat (1969), avant d'être finalement baptisé L'Amour en 1981.

2. L'ARCHITECTURE ET LA DÉCORATION INTÉRIEURE DU CINÉMA L'AMOUR SONT ENCORE QUASI INTACTES.

VRAI

Pour le meilleur et pour le pire. Un peu comme si la salle avait été abandonnée quelque part dans les années 40 ou 50, sans avoir été retouchée depuis, fait valoir Justin Bur, président des Amis du boulevard Saint-Laurent. Ainsi, sachez que l'entrée a toujours été aussi étroite, ne laissant rien deviner de la grandeur (splendeur?) intérieure : une vaste salle de spectacle, décorée par l'artiste de l'heure, Emmanuel Briffa (qui a laissé sa griffe sur le Rialto et le Beaubien), munie d'un balcon en fer à cheval et de plusieurs corbeilles. On pouvait aux débuts asseoir quelque 900 personnes. Les bancs de la salle (qui assoit désormais de 200 à 300 personnes) sont d'ailleurs ceux qui, à l'origine, se trouvaient au balcon (avec des dossiers légèrement rafraîchis en 1985, usure oblige). Et la salle porte encore quelques traces de l'époque du cinéma muet, qui accueillait, on le sait, artistes et musiciens dans une ambiance cabaret. Ainsi en témoignent cette scène, devant l'écran, l'arrière-scène et, surtout, les loges, bien cachées, au fin fond d'un sous-sol poussiéreux.

3. DES FILMS EN YIDDISH ONT DÉJÀ ÉTÉ PROJETÉS AU CINÉMA L'AMOUR.

VRAI

Croyez-le ou non, mais ce même écran qui diffuse désormais des films mettant en vedette des she-males et autres secrétaires cochonnes, a déjà vu passer plusieurs titres yiddish. Car le cinéma était d'abord et avant tout une salle de quartier. Et à l'époque, quand L'Amour s'appelait le Globe, dans les années 10 et 20, donc bien avant l'arrivée des Portugais, ce coin du boulevard Saint-Laurent était le coeur du quartier juif. Le cinéma était d'ailleurs le haut lieu de diffusion de titres yiddish à Montréal. À l'époque, le yiddish était aussi la troisième langue parlée en ville.

4. SARAH BERNHARDT A DÉJÀ ÉTÉ EN SPECTACLE AU CINÉMA L'AMOUR.

FAUX

Légende urbaine. La grande Sarah Bernhardt a certes fait quelques apparitions à Montréal (neuf fois, précisément, indique Justin Bur, des Amis du boulevard Saint-Laurent), mais malheureusement jamais au Globe. Elle est plutôt passée à l'Académie de Musique (Centre Eaton aujourd'hui), au Théâtre Français (le Métropolis d'aujourd'hui) et à His Majesty's Theatre (rue Guy). En fait, et c'est peut-être de là que vient la confusion, la grande diva est certes passée au Globe... à New York. C'était en 1910. Le spectacle n'a été présenté qu'un seul soir, pour cause de scandale. Pensez-y : la sulfureuse comédienne y jouait le personnage de Judas, un spectacle également censuré à Boston, puis à Philadelphie.

5. NATHALIE PETROWSKI A DÉJÀ TRAVAILLÉ AU CINÉMA L'AMOUR.

VRAI

Et si vous êtes un fidèle lecteur de La Presse, vous le savez probablement déjà. La chroniqueuse a en effet écrit sur la question il y a quelques années, révélant son passé de candy-girl dans un cinéma porno pour payer ses études, au début des années 70.

>>> Lisez la chronique de Nathalie Petrowski, Mémoires d'une « candy-girl »

Mais elle n'est probablement pas la seule à être passée par la mythique salle. Au détour d'une conversation, le réalisateur et amoureux du boulevard Saint-Laurent Luc Bourdon glisse aussi qu'il a failli être « placier » au fameux cinéma. « Monsieur Pépin, le propriétaire du Pussycat à l'époque, m'avait offert un poste de placier. Mais je ne voulais pas, à 21 ans, être gérant d'une salle porno! »

L'AMOUR EN 4 DATES, 4 FILMS

1914 : Le Globe

Films yiddish Shver tzu zein a yidene (Difficile d'être juive)

1932 : Hollywood

Casablanca

1969 : Pussycat

Deep Throat

1981 : L'Amour

Nasty Nurses

PETITE HISTOIRE DE LA CENSURE AU QUÉBEC

Dur à croire. Et pourtant. Ce n'est pas parce que subsiste ici l'un des tout derniers cinémas pornos d'Amérique du Nord que le Québec a toujours été très porté sur la chose. Ni très ouvert d'esprit. Tout le contraire. Le saviez-vous? Nous avons longtemps été les champions de la censure. Plus puritains que le reste du Canada, de la Grande-Bretagne et des États-Unis réunis! Eh oui... Quelques dates en témoignent.

1913 : CRÉATION DU BUREAU DE CENSURE DES VUES

Ses « principes généraux » s'inspirent à la fois du British Board of Film Censors de l'Empire britannique et des voeux de contrôle plus strict formulés par l'Église catholique à l'égard de ce nouveau moyen dit « d'amusement populaire ». Tout en appartenant à l'État, le Bureau de censure est du coup très fortement contrôlé par l'Église.

En un an à peine, le Bureau refuse plus de films que l'Angleterre, les États-Unis et le reste du Canada réunis. Jusqu'à son abolition, le Bureau censurera pas moins de 8500 titres.

1927 : INTERDICTION AUX MOINS DE 16 ANS

Depuis les débuts du cinéma, l'Église rêve de fermer les salles de cinéma. Une occasion en or se présente en 1927 avec un tragique incident : l'incendie du Laurier Palace, qui emporte 78 spectateurs, essentiellement des enfants. On en profite alors pour interdire aux moins de 16 ans l'accès à « des salles obscures et malsaines ». Cet interdit perdure jusqu'en... 1967!

1967 : ABOLITION DE LA CENSURE

Avec la Révolution tranquille et à la suite de l'un des plus longs débats des annales de l'Assemblée législative du Québec (30 heures), la Loi sur le cinéma est adoptée. Finie, officiellement, la censure. Quoique... Parlez-en à l'ex-projectionniste de l'actuel cinéma L'Amour, qui se souvient encore avoir dû passer le ciseau, littéralement, dans bien des bobines de film, pour couper « le trop explicite »

1983 : NAISSANCE DE L'ACTUELLE RÉGIE DU CINÉMA

C'est à elle que l'on doit les classements de tous les films diffusés au Québec.

CENSURÉ!

Les Amants (Louis Malle, 1958), pour cause d'« infidélité conjugale ».

Et Dieu... créa la femme (Roger Vadim, 1956), parce que centré « sur la passion et le désir charnel ».

Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959), coupé de 13 minutes sur à peine 90, pour ses scènes évoquant l'adultère.

Les enfants du paradis (Marcel Carné, Jacques Prévert, 1945), pour sa thèse « immorale, inacceptable, anti-familiale et glorifiant l'amour libre ».

L'AMOUR, UN MERCREDI SOIR, TARD

22 h, un mercredi soir de novembre. Last call au cinéma L'Amour, qui ferme ses portes tous les jours à 23 h. C'est la soirée trans.

Scusez notre naïveté, mais nous nous attendions à y voir un public travesti. Erreur.

Nous sommes à peine arrivés que la jeune et jolie caissière, au fort accent russe, nous regarde en souriant : « C'est votre première fois ici? » Elle a l'air ravi. Il faut dire que nous sommes avec un ami, qui a généreusement accepté de nous accompagner.

Or, les couples se font rares, ici, au cinéma L'Amour. Et ce, malgré les tentatives marquées et répétées de les attirer (l'entrée leur est gratuite les lundis, mardis et pour le « happy hour » les jeudis).

Certes, le cinéma a connu des jours plus glorieux. Des jours de fort achalandage. C'était dans les années 30 et 40. Des jours où le public s'habillait chic. Où le balcon était réservé aux riches, la salle, au monde ordinaire. De nos jours? Le balcon est déclaré zone VIP, réservée aux couples. C'est d'ailleurs l'une des rares « rénovations » qui aient ici été faites depuis l'ouverture du cinéma en 1914. Il y a dix ans, on y a construit une zone « réservée », à laquelle on accède en montant un long escalier sombre. Objectif? Attirer une clientèle nouvelle. Là-haut, on trouve quelques canapés rouges et deux salles « privées », pour un usage d'une durée maximale de 45 minutes, les « soirées chargées ». Mais y a-t-il encore des « soirées chargées » au cinéma L'Amour? Permettez-nous de douter.

VOYEUR

Lors de notre passage, ils étaient trois. Trois hommes d'un certain âge, dispersés dans la salle, à nous observer. Car à la minute où nous sommes entrés, le public n'avait plus d'yeux pour l'écran (qui diffusait pourtant en gros plan une programmation spéciale she-male, sans grand mystère ni poésie, si vous voulez notre bien humble avis). Le spectacle, c'était nous. Deux hommes se sont carrément postés à l'avant, dos à l'écran, pour nous observer. « On est des agaces », a glissé, amusé, notre complice. Parce que oui, bien évidemment, nous étions là en simples observateurs (voyeurs).

Robert, un grand maigre qui pourrait passer pour un client et qui fait aussi partie des meubles, après avoir été tour à tour projectionniste (à la belle époque des 35 mm), rénovateur, homme de ménage et, enfin, gérant, nous assure pourtant que quelque 70 personnes (presque exclusivement des hommes) viennent ici quotidiennement. Entre 11 h et 23 h, tous les jours, dit-il. La fin de semaine, le chiffre peut monter à 100. La preuve, il passe pas moins de deux heures, chaque soir, à faire le ménage.

Il faut comprendre que l'on ne va pas voir un film porno comme on va voir un blockbuster, nous explique le réalisateur Luc Bourdon, qui travaille sur le boulevard Saint-Laurent depuis 40 ans.

«Le cinéma porno, ç'a toujours été ça. On ne se retrouve pas à 200. Il y a toujours deux, trois ou quatre personnes, sauf que ça roule. Les gens entrent et sortent, au bout de 15 ou 30 minutes. C'est vraiment plus un lieu de rencontres et d'échanges de toutes sortes...»

Luc Bourdon,
réalisateur

Aux débuts des années 80, les spectateurs venaient davantage pour le film. « Ils n'avaient le droit de rien faire », se souvient Robert, qui travaillait à l'époque pour le père de l'actuel propriétaire, Steve Koltai. « La moralité, des policiers en civil, les checkait. ». De nos jours? La présence de poubelles aux quatre coins de la salle confirme que plus personne ne se prive.

ET LA PORNO SUR L'INTERNET?

Pourquoi se déplacer quand tous les films les plus olé olé sont disponibles, en un clic, sur l'internet? « Des chauffeurs de taxi, des financiers, des gérants de banque, toute sorte de monde viennent ici, affirme le gérant. C'est un lieu social. »

Un lieu social? « C'est comme un club social, confirme Luc Bourdon. Pour des hommes âgés, pour la plupart. C'est un lieu d'abord de rencontres et d'échanges. C'est sûr que la porno est bien présente. J'imagine que cela doit avoir quelque chose de plus thrillant... »

« Ce sont des gens très seuls. C'est très triste à voir... »

- Luc Bourdon, réalisateur

N'empêche que, malgré tout, le lieu possède un je-ne-sais-quoi de « patrimonial » (« entre beaucoup de guillemets »), « quasiment intact dans son abandon », poursuit-il.

Quant à savoir si l'internet va achever son cinéma, Robert (qui, pour la petite histoire, est aussi le petit-fils de l'artiste Guido Casini, à qui l'on doit le monument du square Cabot, au centre-ville, lequel, ça ne s'invente pas, a également collaboré à la décoration du cinéma L'Amour, au début du siècle dernier) jure que non.

« Moi, je vais mourir avant que ça ferme », tranche-t-il, visiblement amoureux de son cinéma, de son histoire, de son vécu, lequel n'a rien, mais rien à voir avec les « maudites bâtisses qui ont 22 crisses d'écrans, pas d'ambiance, et qui sont une insulte au vrai cinéma... »

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