Jeûne intermittent: en santé sans manger

Le jeûne intermittent - et les effets thérapeutiques... (Photomontage la presse)

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Le jeûne intermittent - et les effets thérapeutiques que certains lui prêtent - est depuis quelques années l'objet de nombreuses études.

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Trois repas par jour, entrecoupés de trois collations, sept jours sur sept. C'est ce qu'on nous a toujours conseillé de faire, c'est donc ce qui est le mieux pour la santé. Mais s'il en était autrement, surtout lorsqu'on souffre d'embonpoint ou d'obésité ? Lumière sur le jeûne intermittent et ses possibles effets sur la santé, un sujet de recherche en pleine expansion.

Le jeûne a-t-il un effet thérapeutique ?

Mark Mattson ne déjeune pas. Il ne dîne pas non plus, d'ailleurs. Vers l'heure du midi, quand la faim commence à se faire sentir, il part faire de l'exercice. Ce n'est qu'en début ou en milieu d'après-midi qu'il prend son premier repas de la journée.

Pour manger ce repas et les deux autres de la journée, Mark Mattson se donne une fenêtre de temps de six heures. Et les 18 autres heures de la journée, il ne prend aucune collation. Pas même un petit bol de céréales, un fruit, une croustille de riz ? Rien, sauf du thé vert et de l'eau. Et son corps est pleinement habitué à ce régime : ça fait plus de 10 ans qu'il le suit.

Mark Mattson est chef du laboratoire de sciences neurologiques au National Institute of Aging, un centre de recherche américain fédéral issu des National Institutes of Health. En fait, il met en pratique dans sa propre vie un champ de recherche qui anime son laboratoire depuis 20 ans et qui fascine de plus en plus les scientifiques : celui du jeûne et de ses bienfaits possibles pour la santé.

Si les praticiens de la santé demeurent prudents envers le jeûne, invoquant le manque de données scientifiques chez l'humain, l'intérêt que les chercheurs lui portent dans le monde est en pleine croissance. « C'est vraiment une explosion de recherches dans plusieurs domaines », résume le Dr Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l'Institut de cardiologie de Montréal, qui se dit lui-même « très prudent » par rapport à l'approche.

Les études portant sur le jeûne ont été menées en grande majorité sur des animaux de laboratoire, mais dans la dernière décennie, particulièrement les cinq dernières années, des études contrôlées ont aussi été réalisées chez l'humain.

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3000

Plus de 3000 essais cliniques chez l'humain ont été lancés depuis 2005 pour tester l'effet thérapeutique du jeûne dans une variété de domaines : perte de poids, inflammation, système immunitaire, cholestérol, sensibilité à l'insuline, efficacité des traitements médicaux contre le cancer, etc.

Source : clinicaltrials.gov

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Le jeûne qui suscite le plus d'intérêt est le jeûne dit « intermittent », semblable à celui que pratique Mark Mattson : des jeûnes de courte durée (14 h, 18 h, parfois 24 h), mais répétés.

Le laboratoire de Mark Mattson s'intéresse à un bienfait possible et plutôt inusité du jeûne intermittent : le maintien des fonctions cognitives.

« Chez les rats et les souris, c'est très clair : quand ils suivent un jeûne intermittent, leurs cellules nerveuses et les régions du cerveau, particulièrement celles impliquées dans l'apprentissage et la mémoire, sont plus actives lorsqu'ils jeûnent. On le voit. »

Les travaux de son laboratoire ont permis de démontrer que le jeûne intermittent protège, chez l'animal, les cellules nerveuses pertinentes pour la maladie d'Alzheimer, la maladie de Parkinson et les accidents vasculaires cérébraux.

Évidemment, les rats et les souris qui suivent un jeûne intermittent contrôlé consomment moins de calories. Mais cette réduction de l'apport énergétique et la perte de poids qui s'ensuit ne seraient pas l'unique mécanisme en cause pour expliquer les bienfaits constatés. « Il y a, du moins chez les animaux, un effet bénéfique qui va au-delà de ce qui survient lorsqu'on restreint ses calories », affirme à La Presse le spécialiste, joint à Baltimore, au Maryland.

Revirement métabolique ?

En fait, dit-il, le jeûne mènerait à un « revirement métabolique ». Mark Mattson explique : « Chaque fois qu'on mange, l'énergie emmagasinée dans le foie se régénère, dit-il. L'énergie du foie - du glucose, essentiellement - est toujours utilisée en premier quand on jeûne. Ça prend environ 10 à 12 heures pour épuiser le glycogène de l'énergie emmagasinée par le foie. »

Une fois ces réserves épuisées, dit-il, le « revirement métabolique » s'installe. « Ce qui arrive ensuite, c'est que des gras sont libérés des cellules graisseuses du corps et sont déplacés vers le foie, où elles sont converties en corps cétoniques. Et ces corps cétoniques deviennent une source d'énergie majeure pour les cellules, particulièrement les cellules nerveuses et musculaires. »

Selon la théorie des chercheurs, le cerveau enclencherait une réponse adaptative face à ce revirement métabolique. Son but : mieux gérer le stress et - au bout du compte -l'aider à trouver de la nourriture.

Du point de vue de l'évolution, souligne Mark Mattson, cette théorie est pleine de sens : les individus dont le corps et le cerveau fonctionnent bien en période de jeûne ont l'énergie et la présence d'esprit nécessaires pour trouver leur prochain repas. « Nous avons donc évolué pour fonctionner très bien en période de jeûne », croit le chercheur.

Contrairement aux régimes alimentaires ordinaires, qui font baisser le métabolisme de base le temps qu'on suit le régime (et qui explique la difficulté à perdre du poids !), le jeûne ferait augmenter ce métabolisme, concluent des études.

Et chez l'humain ?

Pour vérifier si les résultats obtenus sur des rongeurs s'appliquent chez l'homme, le laboratoire de Mark Mattson mène actuellement un essai clinique avec des sujets de 55 à 70 ans, obèses, résistants à l'insuline et donc plus susceptibles d'avoir des troubles cognitifs. Au Québec, l'Institut de cardiologie de Montréal prépare un projet d'étude clinique avec groupe contrôle pour évaluer, aussi chez des sujets obèses, l'effet du jeûne intermittent sur les principaux facteurs métaboliques et les fonctions cognitives.

À ce jour, les données qui existent semblent prometteuses, convient le Dr Martin Juneau. « Mais est-ce que ça va être utilisable en clinique ? se questionne le cardiologue. C'est la grande question. Est-ce que les gens vont être prêts à jeûner ? Et quel type de jeûne ? »

D'ici à ce que la recherche nous en dise davantage, très peu de professionnels de la santé au Québec et au Canada recommandent ou encouragent le jeûne.

« Il y a quelques études intéressantes, mais à mon avis, ça va en prendre beaucoup plus pour recommander ça », affirme le Dr Dominique Garrel, endocrinologue et professeur associé au département de nutrition de l'Université de Montréal.

Oui, le jeûne intermittent « peut aider certaines personnes à perdre du poids », mais les preuves scientifiques demeurent « mitigées », indique pour sa part Kate Comeau, diététicienne et porte-parole des Diététistes du Canada, qui représente 6000 membres au pays. Les résultats obtenus auprès des rongeurs, rappelle-t-elle, ne peuvent être extrapolés à l'être humain.

Le jeûne intermittent existe sous plusieurs formes... et nécessite certaines précautions.

Le jeûne à temps restreint

Une autre forme de jeûne intermittent se nomme time-restricted feeding, ou alimentation à temps restreint. Les gens peuvent manger ce qu'ils veulent, mais uniquement dans une fenêtre de temps limitée (comme quatre, cinq ou six heures dans la journée). On le pratique tous les jours ou encore plusieurs jours par semaine.

Le jeûne 5 : 2

Popularisé en 2013 dans le livre The Fast Diet du journaliste britannique Michael Mosley, le régime 5 : 2 consiste à manger peu deux jours par semaine, non consécutifs, soit 400 à 500 calories pour une femme et 500 à 600 pour un homme. Certains ne mangent pas du tout lors des jours de jeûne, du souper au souper, par exemple. Les cinq autres journées, on mange normalement.

Jeûner un jour sur deux

Enfin, comme le dit son nom, le jeûne un jour sur deux (alternate days fasting) consiste à manger peu (encore moins de 600 calories par jour) ou pas du tout un jour sur deux. C'est une version plus intense du jeûne 5 : 2.

Eau, café, bouillon ?

Dans le jeûne classique, on ne boit que de l'eau - il faut d'ailleurs en boire beaucoup pour remplacer le liquide contenu dans les aliments. « Il y a aussi des variations où on peut boire du thé, de la tisane, du café », relate le néphrologue ontarien Jason Fung, qui exploite une clinique de jeûne. Certains se permettent aussi des bouillons d'os.

Des précautions

Les gens qui prennent des médicaments (diabète, hypertension...) et qui voudraient essayer un jeûne doivent faire l'objet d'un suivi médical, avertit le cardiologue Martin Juneau, qui n'encourage pas la pratique du jeûne chez ses patients en raison du manque de données probantes. Le jeûne pourrait faire baisser rapidement le taux de glycémie et la pression sanguine.

Pas pour tous !

Les enfants, les personnes âgées fragiles, les femmes enceintes et celles qui allaitent ne doivent pas pratiquer le jeûne, insiste le Dr Jason Fung. « Ceux qui sont sous leur poids santé ou qui pourraient souffrir de malnutrition ne devraient probablement pas jeûner non plus », ajoute-t-il.

Pas d'études à long terme

Pour qu'on puisse maintenir les bienfaits qui lui sont associés, aux premières loges la perte de poids, le jeûne intermittent devrait être pratiqué à long terme, voire à vie. Est-ce possible sur les plans physiologique, mais surtout psychologique ? Les données scientifiques à long terme sont inexistantes. Des experts se questionnent.

L'impact sur l'être humain

La littérature scientifique à propos du jeûne intermittent s'accumule depuis une vingtaine d'années, mais la difficulté, c'est qu'il n'y a pas de données qui évaluent l'impact à long terme de la pratique sur l'être humain, dit le Dr Dominique Garrel, endocrinologue et professeur associé au département de nutrition de l'Université de Montréal. « Il faudrait avoir des données au moins sur un an », dit-il. Le nutritionniste Bernard Lavallée, auteur du blogue Le nutritionniste urbain, relève le même manque : « C'est possible de se restreindre pendant un certain temps, dit-il, mais il est bien démontré que la restriction n'est pas une bonne façon de changer ses comportements alimentaires. Souvent, il y a un retour du balancier qui se fait. »

Mécanismes compensateurs

Selon le Dr Garrel, l'effet du jeûne sur les mécanismes compensateurs - qu'on voit apparaître chez pratiquement tous les gens qui suivent des régimes - demeure inconnu. « Le cerveau est extrêmement bien structuré pour empêcher que le poids diminue ou pour faire en sorte que le poids remonte après qu'il a diminué », rappelle-t-il. Par exemple, dit-il, chez les gens qui suivent une restriction calorique sévère (700 calories par jour) pendant 6 semaines, on constate des signaux d'augmentation des hormones de l'appétit... même un an plus tard ! Par ailleurs, les gens en restriction calorique vont généralement diminuer leurs activités non volontaires (liées aux activités de tous les jours) de façon totalement inconsciente, ajoute-t-il. Même l'efficacité de la contraction musculaire augmente chez les sujets en restriction, ce qui permet d'en faire autant avec moins d'énergie.

Relation avec la nourriture

Le principe du jeûne intermittent se heurte à une philosophie en vogue chez les nutritionnistes : l'alimentation intuitive, qui consiste à écouter les signaux de faim et de satiété de son corps, à cesser de s'imposer des règles externes (nombre de calories, aliments bannis, etc.) et à vivre ses émotions autrement qu'en utilisant la nourriture. « Peut-être que, pour certaines personnes, c'est plus facile de manger moins ou même de ne pas manger du tout deux jours par semaine que de faire attention tous les jours à ce qu'ils mangent, convient Bernard Lavallée. Par contre, il reste que, pour beaucoup de gens, se lancer dans ce type de restriction peut avoir des conséquences sur leur relation avec les aliments et avec leurs corps. » Rappelons qu'entre 30 % et 50 % des gens obèses qui suivent un traitement de perte de poids présentent les critères diagnostiques de l'hyperphagie boulimique, un trouble alimentaire.

Troubles alimentaires

Selon Howard Steiger, chef du continuum des troubles de l'alimentation à l'Institut universitaire Douglas, le jeûne a un potentiel d'attraction auprès des personnes qui souffrent de troubles alimentaires. Dans sa pratique, il constate que des patients se justifient en invoquant les bienfaits possibles du jeûne pour la santé. « Le jeûne a peut-être un potentiel positif pour la santé populationnelle, convient-il, mais n'importe quelle indication de contrôle de la consommation de nourriture ou de l'exercice, qui peut être positif en général, peut mener à un comportement à risque pour quelqu'un qui est vulnérable », dit-il. Est-ce que la pratique du jeûne intermittent augmente les risques de troubles alimentaires ? À ce jour, aucune étude ne s'est penchée sur la question, souligne le chercheur américain Mark Mattson. Mais à ses yeux, un régime qui implique de compter des calories à tous les repas semble plus difficile sur le plan psychologique que le jeûne intermittent.

Le médecin qui fait jeûner ses patients

Le Dr Jason Fung est l'un des rares médecins au Canada à utiliser le jeûne comme traitement de l'obésité et du diabète de type 2. Entrevue avec ce néphrologue de Toronto, fondateur du programme Intensive Dietary Management (IDM) et auteur du livre The Complete Guide To Fasting.

D'OÙ VIENT VOTRE INTÉRÊT POUR LE JEÛNE ?

Je suis spécialiste du rein. Et la cause la plus répandue d'insuffisance rénale, c'est le diabète de type 2. On s'est toujours fait dire que le diabète de type 2 est une maladie chronique et progressive, mais en réalité, c'est une maladie réversible : si les gens perdent du poids, habituellement, ça s'améliore. Et l'une des manières utilisées depuis des milliers d'années pour perdre du poids est le jeûne. Quand ils subissent une chirurgie bariatrique, les gens mangent très peu pendant des mois et se mettent à mieux aller.

Si l'enjeu, c'est de ne pas manger, alors pourquoi ne pas simplement amener les gens à ne pas manger ? Il y a cinq ans, j'ai donc ouvert la clinique IDM. Nous utilisons le jeûne en tant que thérapie, comme nous le ferions avec un médicament. Des milliers de patients ont été traités ainsi.

AU CANADA, L'UTILISATION DU JEÛNE COMME MOYEN THÉRAPEUTIQUE EST-ELLE RÉPANDUE ?

Je suis probablement un des seuls médecins à l'utiliser, pas juste au Canada, mais probablement dans le monde. Je ne pense pas qu'il y ait grand monde qui l'utilise...

POURQUOI ?

Parce que pendant des années, on nous a dit qu'il fallait manger six fois par jour. Manger zéro fois semble être la mauvaise chose à faire. Mais la réalité, c'est que si vous ne mangez pas, vous allez perdre du poids ! [...] Il y a des gens qui pèsent 300, 400, 500 lb. S'ils ne perdent pas de poids, ils vont devenir très, très malades. Ils vont recevoir de la dialyse, subir des crises cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux et ils vont mourir. Pourquoi ne pourraient-ils pas sauter un repas 

PARCE QUE C'EST DIFFICILE ?

Oui, c'est difficile et ce n'est pas agréable. Mais ce n'est pas agréable d'être sous dialyse, de subir une crise cardiaque, de subir un AVC. Toute personne qui veut mieux aller devrait avoir l'option de jeûner, mais qui va l'aider ? Son médecin a plutôt la réaction opposée : « Oui, il faut perdre du poids, mais ne sautez pas de repas et assurez-vous de manger ceci, de manger cela, de manger six fois par jour »... Alors elle ne perd pas de poids. Je surveille les patients, contrôle leurs analyses sanguines et ajuste leurs médicaments.

AU LIEU DE JEÛNER, LES PATIENTS NE POURRAIENT-ILS PAS SIMPLEMENT RÉDUIRE TOUS LES JOURS LE NOMBRE DE CALORIES QU'ILS INGÈRENT ?

Si vous pensez qu'en éliminant 500 calories par jour, vous allez perdre 1 lb par semaine et donc 50 lb en une année, ça sonne comme si ça devrait marcher, mais ça ne marche presque jamais. Le taux de succès de ce type d'approche est d'environ 1 % ou 2 %. Parce que ce n'est pas simplement une affaire de calories :  il faut garder une balance entre l'état d'alimentation et l'état de jeûne. Quand vous mangez, vous dites à votre corps d'emmagasiner de l'énergie. Le temps que vous passez sans manger vous permet de brûler du gras.

EST-CE QUE VOS PATIENTS RÉUSSISSENT À MAINTENIR LEUR PLAN DE JEÛNE À LONG TERME ?

Ça dépend du soutien qu'ils obtiennent autour d'eux. Le problème avec le jeûne, c'est que l'entourage - famille, voisin, docteur - conseille d'arrêter. Alors certains arrêtent... et reprennent le poids. [...] Nous avons des patients qui, après cinq ans, ont totalement renversé leur diabète de type 2 et cessé de prendre de la médication.

À VOTRE CLINIQUE, Y A-T-IL UN MODÈLE DE JEÛNE QUI POURRAIT S'APPLIQUER À TOUT LE MONDE ?

Non. Plusieurs facteurs entrent en compte. Par exemple, on pourrait mettre quelqu'un de 40 ans qui a 100 lb à perdre sur une diète plus stricte que s'il avait 75 ans et qu'il faisait un peu d'embonpoint. On essaie différentes choses et les patients voient ce qu'ils aiment, en fonction de leur mode de vie.

LES GENS QUI SUIVENT UN JEÛNE À TEMPS RESTREINT (UNE FENÊTRE D'ALIMENTATION DE SIX HEURES PAR JOUR, PAR EXEMPLE) N'AURONT-ILS PAS TENDANCE À S'EMPIFFRER POUR COMPENSER ?

En effet, il y a une tendance à manger davantage quand on n'a rien mangé de la journée, mais c'est très difficile de manger la même quantité. On dit aux gens de manger le plus normalement possible [l'équipe donne aussi des conseils nutritionnels pour manger sainement]. Les patients qui mangent beaucoup trop vont pour la plupart souffrir de maux de ventre et vont en tirer des leçons.




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