Exagère-t-on la nocivité des gras saturés?

S'il ne fait aucun doute que les gras... (Photo Digital/Thinkstock)

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S'il ne fait aucun doute que les gras saturés sont associés à une hausse du cholestérol sanguin, l'association entre le cholestérol et la santé cardiaque est beaucoup moins claire.

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Sophie Allard
La Presse

Pour protéger votre coeur, bannissez de votre assiette les gras saturés, nous martèlent les professionnels de la santé depuis des années. Et s'ils faisaient fausse route? De plus en plus d'experts, dont des Québécois, remettent en question les recommandations nutritionnelles actuelles sur les gras saturés.

Dans un texte publié en ligne la semaine dernière dans la revue Applied Physiology, Nutrition and Metabolism, des chercheurs de l'Université Laval prennent clairement position. Selon eux, il est plus que temps de revoir les recommandations nutritionnelles sur les gras saturés.

«Dans l'élaboration des recommandations actuelles, on n'a pas tenu compte des derniers développements dans le domaine et on a écarté des études significatives du portrait d'ensemble», indique Benoît Lamarche, professeur à l'Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels. Il signe, avec son collègue Patrick Couture, l'article It is time to revisit current dietary recommendations for saturated fat.

S'il ne fait aucun doute que les gras saturés sont associés à une hausse du cholestérol sanguin, l'association entre le cholestérol et la santé cardiaque est beaucoup moins claire. Et de plus en plus controversée. «Le problème, c'est que l'augmentation de cholestérol, dans un contexte de changement de diète, n'a pas été associée à une augmentation du risque coronarien. Comme le bon cholestérol monte autant que le mauvais cholestérol, c'est comme si l'effet s'annulait. Au bout du compte, quand on observe dans la population, les grands consommateurs de gras saturés n'ont pas plus de risque coronarien. Quand on regarde le nombre de décès, ça ne semble pas lié», dit Benoît Lamarche.

Il déplore que plusieurs grandes organisations de santé ciblent les gras saturés malgré l'absence de preuves scientifiques solides. En Europe, on recommande de consommer le moins possible de gras saturés et trans. Aux États-Unis, les organismes United States Department of Agriculture et United States Department of Health and Human Services (2010) recommandent un apport de gras saturés comptant pour moins de 7% des calories quotidiennes. À l'Organisation mondiale de la santé, c'est 10%.

Le cardiologue Martin Juneau, directeur de la prévention à l'Institut de cardiologie de Montréal, salue la publication de ce papier par ses confrères québécois. «Quand on regarde les études d'intervention dans lesquelles on diminue la consommation totale de gras saturés, on ne voit pas d'effets positifs, il y a même parfois des effets négatifs.»

«De plus en plus de cardiologues réalisent qu'on frappait à tort sur les gras saturés et le cholestérol. L'équation est beaucoup plus complexe. Les gras saturés ont finalement très peu d'impact sur les maladies cardiovasculaires, s'ils en ont un.»

Le Dr Martin Juneau
Directeur de la prévention à l'Institut de cardiologie de Montréal

L'opinion publique décalée par rapport à la science

Le Dr Juneau milite depuis un moment déjà pour l'adoption de saines habitudes de vie (dont l'adoption du régime méditerranéen) pour la prévention des maladies cardiovasculaires et autres maladies chroniques. Il a beaucoup de réserves sur l'utilisation des statines, du moins en prévention primaire.

Le cardiologue français Michel de Lorgeril a été le premier à sonner l'alarme à la fin des années 90 en publiant l'étude de Lyon, qui confirmait que la diète méditerranéenne s'avérait le modèle optimal pour réduire le risque de maladies cardiovasculaires. Il s'est dès lors positionné contre les statines et l'hypothèse du cholestérol.

«L'effet des statines a été largement surfait, avance le Dr Juneau. On parle d'une baisse de risque de 36%, mais seulement dans 1% des cas. C'est donc à peu près nul comme effet. Les médecins sont tombés dans le panneau, n'ayant pas lu les études en profondeur. En 2013, l'American Heart Association a même baissé le taux de cholestérol auquel il est recommandé de prendre des statines, c'est aberrant.»

Les recommandations actuelles tirent leur origine d'une étude réalisée par l'Américain Ancel Keys en 1970. Il avait comparé les habitudes alimentaires dans sept pays et mis de l'avant l'hypothèse lipidique. Le hic, c'est qu'il avait délibérément choisi les pays où les courbes confirmaient son hypothèse en ignorant les autres. Malgré tout, l'hypothèse lipidique est restée.

«Il faut retourner voir toutes les données existantes et les impliquer dans notre réflexion, dit Benoît Lamarche. Qu'est-ce qui en est des gras saturés, que sait-on de nouveau? Doit-on changer les recommandations en ce sens? Peut-être pas, mais ayons le courage de se remettre en question pour pouvoir prendre une décision éclairée et arriver à des recommandations consensuelles.»

Le Dr Martin Juneau est aussi de cet avis.

«Même les médecins qui ne suivent pas ça de près sont encore avec l'idée très ancrée que les gras saturés sont à éviter. Imaginez ce qu'il en est de monsieur et madame Tout-le-monde!»

Le Dr Martin Juneau

«La science évolue. Il faut non pas cibler des nutriments, mais y aller de recommandations globales et prôner le régime méditerranéen sans frapper sur un nutriment», poursuit le Dr Juneau.

Au-delà de la tension artérielle et du taux de cholestérol, les principaux facteurs pronostiques de longévité sont l'alimentation, l'activité physique, le tour de taille, le tabagisme, le poids. «C'est simple, mais les médecins ne posent pas ces questions à leurs patients. Or, de bonnes habitudes de vie réduisent le risque coronarien de 80%. Qu'est-ce qu'on attend pour mettre notre énergie en ce sens? De plus en plus d'experts, même les plus conventionnels, se prononcent pour un changement d'approche.»

Et les gras trans?

Les gras trans sont une forme de gras saturés. Ils proviennent par exemple de produits industriels à base d'huile hydrogénée, comme le shortening, les pâtisseries et les aliments transformés. Ceux-là sont nocifs, les preuves sont accablantes. «Devant les évidences et en raison des efforts communautaires et politiques, l'industrie a changé ses produits et propose de moins en moins de gras trans. Il en reste, mais c'est presque réglé», dit Benoît Lamarche. En septembre, la Coalition Poids a déposé une pétition à l'Assemblée nationale pour une interdiction des gras trans au Québec.

Le grand mythe du cholestérol

Le Dr Jonny Bowden et le Dr Stephen T. Sinatra

Marabout, 376 pages 26,95$

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