Éducation physique: bonheur des uns, cauchemar des autres

Les cours d'éducation physique évoquent de mauvais souvenirs... (Photo Martin Chamberland, La Presse)

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Les cours d'éducation physique évoquent de mauvais souvenirs pour bien des gens.

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Les cours d'éducation physique devraient amener les jeunes à adopter un style de vie actif. Malheureusement, ils évoquent de mauvais souvenirs pour bien des gens, surtout pour ceux qui étaient peu doués dans les sports. Les choses ont-elles changé?

De mauvais souvenirs qui marquentC'était le cauchemar. Les deux capitaines choisissaient à tour de rôle les membres de leur équipe, en commençant par les meilleurs. À la fin, il ne restait que les moins doués.

«Lui (ou elle), prenez-le, on vous le laisse.»

Plusieurs adultes ressentent encore l'humiliation vécue.

D'autres se rappellent, plus de 40 ans plus tard, le nom de l'éducateur physique honni qui les avait semoncés devant tout le monde parce qu'ils étaient incapables d'effectuer l'exercice demandé.

«L'éducation physique a beaucoup changé au cours des dernières années, autant par la qualité de ceux qui enseignent que par la qualité des moyens utilisés dans le gymnase», assure Luc Nadeau, professeur au département d'éducation physique de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval.

Les enseignants sont plus conscients des difficultés que peuvent vivre les élèves moins doués.

«On ne laisse plus les élèves choisir eux-mêmes les membres de leur équipe», affirme Antoine Bélanger, professeur d'éducation physique à Saint-Arsène, une école primaire de la commission scolaire de Montréal.

Claude St-Laurent, professeur d'éducation physique à l'école secondaire Jacques-Rousseau, à la commission scolaire Marie-Victorin, laisse parfois les jeunes choisir quelques membres, pour permettre aux amis de jouer ensemble, mais il choisit lui-même le reste des équipes. Il ne se gêne pas non plus pour modifier les équipes en cours de route afin de rééquilibrer les forces.

«J'ai tendance à faire quatre équipes, indique-t-il. Les équipes les plus fortes peuvent s'affronter entre elles, les équipes les plus faibles s'affrontent aussi entre elles.»

L'idée, c'est de donner aux jeunes le goût de faire du sport parce que «c'est l'fun, ça fait du bien».

«On est beaucoup moins axé sur la performance qu'il y a plusieurs années, poursuit M. St-Laurent. Nos cours, et l'évaluation, sont grandement axés sur la présence, la participation, l'amélioration. On prend l'élève au point A et on l'amène le plus loin possible.»

Toute la classe le constate

Au départ, ce ne sont pas tous les enfants qui aiment l'éducation physique, comme certains détestent les mathématiques et d'autres, les cours de français. Ce qui est différent, c'est que toute la classe constate rapidement qu'un tel est incapable d'attraper un ballon et qu'une telle arrive toujours bonne dernière lors d'une course.

Or, pour les garçons notamment, la performance dans les sports a beaucoup d'importance, affirme M. Bélanger, de l'école primaire Saint-Arsène.

«Au primaire, leur statut social va jouer beaucoup sur le sport.»

M. Bélanger essaie donc de valoriser tout un chacun dès le début, de donner confiance.

«C'est comme en classe: il y a des jeunes qui ont des difficultés qui peuvent débloquer à un moment donné.»

Plusieurs adultes qui gardent un mauvais souvenir des cours d'éducation physique ont particulièrement détesté les sports collectifs. Ceux-ci sont toujours bien présents dans les gymnases d'aujourd'hui.

Luc Nadeau, de l'Université Laval, rappelle que les sports collectifs permettent d'acquérir de précieuses habiletés, comme faire des passes, collaborer.

«Ce sont les habiletés qu'on a développées quand on était petit qui font en sorte qu'on peut apprécier davantage les activités qu'on peut pratiquer comme adulte. Moins j'en fais quand je suis jeune, plus je suis limité en tant qu'adulte.»

Il ajoute que ce n'est pas le jeu avec un ballon qui est le problème, mais plutôt la manière de l'enseigner.

«Il y a eu des éducateurs physiques qui faisaient un jeu plus compétitif, indique-t-il. Si un enseignant se réfère à la NBA ou à la LNH, c'est sûr qu'il y a des élèves qui vont avoir de la difficulté. Il faut faire la distinction entre l'éducation physique et l'enseignement des sports collectifs plus compétitifs.»

Claude St-Laurent, de l'école secondaire Jacques-Rousseau, essaie d'être proactif auprès des élèves moins doués.

«J'essaie de discuter avec l'élève pour connaître son champ d'intérêt, ses aptitudes. J'essaie de voir comment l'amener à progresser, je lui donne des objectifs simples.»

Souvent, le problème est d'ordre social. Il suggère donc à l'élève de se choisir un vêtement dans lequel il se sent bien, de se mettre en équipe avec un ami avec qui il se sent à l'aise.

Il veille à rencontrer ces élèves en petits groupes pour qu'ils ne se sentent pas ciblés individuellement, «pour que ça passe inaperçu».

Pour sa part, Antoine Bélanger incite les plus forts à donner un coup de main aux plus faibles.

«Je leur explique que l'équipe va être plus forte si les plus faibles s'améliorent.»

Luc Nadeau, de l'Université Laval, se désole à l'idée que certaines personnes se soient senties dévalorisées ou parfois même agressées par certaines activités.

«Je trouve triste que personne ne se soit rendu compte de cela à l'époque. Nous souhaitons que les jeunes vivent de belles expériences. Ils ont tout à gagner à développer le goût de jouer. »

Ballon-chasseurOn joue encore à un jeu qui a donné des sueurs froides à des générations de sous-doués, le ballon-chasseur, mais avec quelques modifications. À l'école Saint-Arsène, les ballons ont un extérieur plutôt mou : ils ne font pas mal comme les ballons d'antan. «On utilise plusieurs ballons en même temps, raconte Antoine Bélanger. De temps en temps, on met les garçons en arrière ou on ne permet qu'un seul lancer par joueur.»

Au primaireDes questions pratiques favorisent les sports collectifs, notamment au primaire: les gymnases ne sont pas très grands, il n'est pas facile de trouver l'espace pour certains types de sports individuels. Certains équipements, notamment en gymnastique, sont très chers. Les enseignants essaient quand même de varier les activités. À Saint-Arsène, on fait un peu d'athlétisme et on aménage un parcours avec des stations qui permettent de travailler sur des habiletés particulières.

Au secondaireLes grosses écoles secondaires ont des installations plus élaborées, ce qui facilite la diversification des activités. «S'il y a des jeunes qui n'aiment pas une activité, on va la faire pareil, indique Claude St-Laurent, de l'école secondaire Jacques-Rousseau. Mais après, je leur demande ce qui leur plairait davantage et j'essaie de l'offrir le plus rapidement possible.»

Danse, course...Luc Nadeau, de l'Université Laval, rappelle que certains jeunes aiment les sports collectifs et détestent les activités plus artistiques, comme la danse, ou encore l'athlétisme. «Demandez aux élèves en surpoids de vous parler de certains cours de course à pied qu'ils ont eus... Le problème n'est pas nécessairement les sports collectifs, mais davantage le choix et surtout la manière dont les activités sont utilisées dans les cours.»

ÉliminationPour Luc Nadeau, de l'Université Laval, les activités d'élimination sont contre-productives. «Ce sont souvent les moins forts qui sont éliminés en premier alors que ce sont eux qui devraient bénéficier de plus de temps pour devenir meilleurs. C'est un peu illogique. Ce sont des choses que nous essayons de changer avec le temps.»

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Geneviève Ricard

Photo fournie par Geneviève Ricard

Témoignages de rescapés

Ils n'ont pas gardé de bons souvenirs de leurs cours d'éducation physique, mais sont devenus des sportifs au fil des années. Rencontres.

Dans l'ombre de l'élite

Geneviève Ricard, médecin, 34 ans, Sherbrooke

Geneviève Ricard était une jeune sportive qui aimait la natation et la nage synchronisée. Et pourtant, c'est à peine si elle parvenait à obtenir la note de passage à ses cours d'éducation physique au secondaire.

«C'étaient les mêmes cinq sports qui revenaient d'une année à l'autre, soit le basketball, le volleyball, l'athlétisme, le badminton et le soccer, raconte Mme Ricard. Les jeunes qui étaient dans les équipes parascolaires étaient mis en vedette. C'étaient toujours eux qui avaient le ballon, ils ne le passaient pas aux autres.»

Les élèves moins doués avaient l'impression d'être comparés à l'élite. «Nous n'étions pas évalués selon notre propre valeur», déplore Geneviève Ricard.

Les évaluations portaient sur la performance: le nombre de paniers enfilés, la longueur du saut en longueur, «alors qu'on ne nous enseignait pas comment bien le faire».

Comme bien d'autres, Geneviève Ricard a vécu le fait d'être choisie en dernier lors de la formation des équipes. «Ce n'est pas le primaire et le secondaire qui donnaient le goût de faire de l'activité physique», se désole-t-elle.

En tant que médecin, elle constate maintenant l'effet négatif que cela peut avoir sur la santé des jeunes et, à plus long terme, sur celle de toute la population. À l'heure où les problèmes d'obésité se font plus pressants, il faudrait veiller davantage à la prévention.

«Heureusement, dans mon cas, j'avais des activités à l'extérieur, raconte Mme Ricard. Et le cégep m'a aidée à passer au travers.»

Elle explique qu'on y évaluait la progression des élèves : on constatait leur performance en début de session, on leur donnait des objectifs personnels atteignables et on mesurait le chemin accompli à la fin.

Maintenant, Mme Ricard fait de la marche, de la course et du vélo, en plus d'être monitrice de Zumba. Et elle continue à rêver à ce qu'auraient fait les vedettes du basketball parascolaire si, à l'époque, on les avait forcées à rivaliser avec elle à la nage synchronisée.

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Luc Caron

PHOTO SIMON GIROUX, LA PRESSE

Pas l'âme d'un sportif

Luc Caron, superviseur dans une imprimerie, 56 ans, Montréal

Luc Caron n'adorait pas l'école. Mais ce qu'il détestait le plus, c'était les cours d'éducation physique. «Je n'avais pas l'âme d'un sportif, se rappelle-t-il. Je subissais plus qu'autre chose.»

Il se serait débrouillé dans les sports individuels, mais les professeurs d'éducation physique en offraient rarement. Les sports collectifs étaient à l'honneur.

Malheureusement pour lui, Luc Caron était beaucoup plus petit que ses camarades. «J'étais haut comme trois pommes. Au volleyball, le filet était tellement haut! Il y avait toujours un élève plus grand qui allait chercher le ballon là où je devais être. J'haïssais ça. Et pour le basketball...»

Pas le choix, il fallait jouer à un sport collectif. Sinon, c'était la visite au directeur.

Lors de la formation des équipes, Luc Caron était parmi les derniers choisis. Il n'en fait toutefois pas grand cas. «C'était comme ça», dit-il simplement.

Il note que personne n'a jamais cherché à l'intimider ou à le harceler en raison de ses piètres performances. «Je viens d'une grosse famille, nous étions huit à la maison, explique-t-il. Personne ne m'écoeurait, parce que j'avais des frères plus vieux que moi, et tout le monde le savait.»

Il n'aimait pas plus l'athlétisme. «On se fait toujours comparer aux autres. Or moi, je ne pouvais pas performer.»

Il appréciait un peu plus la gymnastique. Et puis, une année, le professeur a fait faire de la lutte gréco-romaine à ses élèves. «Ça, j'avais bien aimé.»

C'est vers l'âge de 25 ou 26 ans que Luc Caron a découvert le vélo. «Au fil des ans, j'ai commencé à performer, j'ai cessé de fumer. La forme est venue avec ça. Aujourd'hui, je sais ce que c'est, la forme physique, l'entraînement.»

Il vient de commencer à faire du jogging. «Je suis la preuve qu'il n'y a pas de mauvais âge pour devenir sportif.»

André-Jean Desormeaux... (Photo tirée de la page Facebook d'André-Jean Desormeaux) - image 4.0

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André-Jean Desormeaux

Photo tirée de la page Facebook d'André-Jean Desormeaux

La compétition à outrance

André-Jean Desormeaux, retraité et enseignant suppléant au secondaire, 63 ans, Ottawa

À l'époque où André-Jean Desormeaux fréquentait le primaire et le secondaire, les écoles mettaient l'accent sur les sports collectifs et la compétition. À son grand regret.

«Les écoles aimaient bien avoir des équipes pour affronter les autres équipes, raconte-t-il. Donc, il fallait qu'ils aient les meilleurs joueurs. On avait l'impression que les profs étaient des scouts qui regardaient qui avait du talent, qui serait dans l'équipe.

«C'était moins axé sur la participation, c'était plus axé sur gagner, gagner, gagner à tout prix.»

Les professeurs avaient des chouchous: l'élite sportive de l'école. Malheureusement, selon ses dires, André-Jean n'était «pas tellement bon».

«Je n'étais pas le plus grand, indique-t-il. Si j'avais le ballon au basketball, je le perdais assez vite.»

Il était parmi les derniers sélectionnés lorsque les capitaines choisissaient les membres de leur équipe. Pour l'estime de soi, «ce n'était pas fort».

«Les plus poches sont les derniers. Ça stigmatise.»

Pendant les parties, les plus forts ne laissaient pas grand-place aux plus faibles. «Tu ne joues pas beaucoup, tu ne t'améliores pas beaucoup.»

André-Jean Desormeaux aimait certains sports, plus individuels, comme la gymnastique et l'athlétisme. «Je courais vite!» Malheureusement, les cours d'éducation physique portaient rarement sur ces disciplines. «C'était surtout des sports de ballon. J'avais horreur de ça.»

Comme il étudiait dans une école de garçons, le jeu était rude. Bref, il allait aux cours à reculons. C'est après la fin du secondaire qu'il a commencé à s'intéresser au sport: le tennis, le badminton.

Maintenant, André-Jean Desormeaux partage son temps entre la randonnée, le vélo, la natation, le canot, le tennis, le ski de fond.

«Les superathlètes de ma classe sont devenus bedonnants. Aujourd'hui, ils auraient de la misère à me suivre dans les montagnes avec un gros sac à dos.»




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