Une nuit en forêt l'hiver

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Le groupe d'étudiants réuni après une nuit en plein air sans équipement.

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Guillaume Roy
La Presse

Que feriez-vous si vous deviez survivre une nuit en forêt en plein hiver? Imaginez le faire sans feu, avec un bras cassé ou encore détrempé après être tombé dans un cours d'eau. C'est le défi que doivent relever tous les étudiants du baccalauréat en intervention plein air à l'UQAC avant d'obtenir leur diplôme. La Presse a passé la nuit avec eux.

Une métaphore de la vie

Début décembre. Même si l'hiver n'est pas officiellement arrivé, un manteau neigeux d'une vingtaine de centimètres recouvre le sol dans la Forêt d'enseignement et de recherche de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), à une trentaine de kilomètres de Saguenay. Venu étudier au Québec il y a trois ans, Sébastien Renaudeau profite de cette journée ensoleillée pour aller découvrir la forêt boréale en raquettes.

Alors que le jeune Français de 22 ans s'apprête à traverser une rivière gelée, la glace, encore mince à cette période de l'année, cède sous son poids. Heureusement, le cours d'eau n'était pas profond et Sébastien se sort rapidement du pétrin, mais détrempé de la tête aux pieds!

Il n'est toutefois pas au bout de ses peines, car une tempête se lève subitement. La neige tombe abondamment. Le vent souffle à plus de 70 km/h et la visibilité est nulle. Après quelques minutes à chercher son chemin, Sébastien réalise qu'il est perdu. Il fait -1 °C, il n'a pas de feu et le soleil se couchera dans environ une heure. Que faire?

D'abord pris d'un sentiment de panique, Sébastien adopte une stratégie de survie. Il décide alors de s'activer pour construire un abri pour la nuit. Comme il est frigorifié et mouillé, c'est aussi son seul moyen pour générer de la chaleur.

Se mettre au sec

Il creuse d'abord le sol pour enlever la neige. Il pose ensuite des billes de bois sur le sol, qu'il recouvre de matériaux isolants, comme de l'écorce, des branches et du foin, pour se faire un «matelas» sec pour la nuit.

Il plie plusieurs longues branches d'érable à épis, qu'il positionne en forme de dôme. Puis, il recouvre le tout de branches d'épinette et de neige.

Les dernières lueurs de soleil illuminent le ciel, mais l'abri est maintenant terminé. Il est à peine 17 h et le grand gaillard de 1,90 m se glisse à l'intérieur de son abri, qui fait à peine 1,25 m de diamètre. Il se met en position foetale et referme l'embouchure avec une porte de fortune fabriquée avec des branches d'épinette pour conserver la chaleur à l'intérieur de l'abri.

Même si ses pieds sont encore mouillés, sa chaleur corporelle a asséché une partie de ses vêtements. Éprouvé par la fatigue, il s'endort.

Au beau milieu de la nuit, il se réveille à deux reprises, pris de frissons incontrôlables. Il sort alors de son abri pour bouger afin de générer de la chaleur. Après avoir marché près d'une heure, il retourne se réfugier dans son cocon.

Après une nuit d'enfer, les premiers rayons de soleil se pointent finalement à l'horizon. La tempête fait toujours rage, mais la visibilité s'est améliorée. Sébastien repart et retrouve finalement son chemin...

Un défi personnel

Ce scénario est fictif, mais l'exercice de survie était, lui, bien réel. Comme les 14 autres finissants du baccalauréat en intervention plein air de l'UQAC, Sébastien devait élaborer un scénario pour passer une nuit en survie dans la forêt boréale.

Pour sortir de leur zone de confort, les étudiants devaient aussi se lancer un défi personnel. Sophie a passé la nuit sans tuque et légèrement habillée. Pierre-Benoit a plongé dans l'eau avant de s'attacher à un arbre, simulant ainsi une blessure. Frédéric s'est passé de ses lunettes de correction de -6. Suzie a simulé s'être perdue pendant son jogging quotidien après s'être mouillé les pieds. Charles-Édouard a passé la nuit sans feu, seulement vêtu d'un pantalon et d'un t-shirt. Guillaume a attaché sa main droite à son pied, simulant une grave blessure après une chute à vélo.

«Il faut voir ça comme du camping sans équipement plutôt que de la survie», souligne Manu Tranquard, directeur et professeur du bac en plein air qui supervise l'exercice. Ils n'ont pas d'équipement, mais sont outillés d'une foule de connaissances acquises au cours des trois dernières années où ils ont appris des techniques d'autonomie avancée en milieu naturel.

«Malgré les airs virils et sexy des images véhiculées par les séries de télévision, la survie, c'est pas cool, martèle Manu Tranquard. La débrouillardise, l'autonomie, la créativité, le jugement, la prise de décision dans des environnements extrêmement complexes, ça, c'est cool et c'est ce qu'on tente d'apprendre à nos étudiants.»

Comme ils se sont imposé des défis importants, on pouvait lire le doute dans leurs yeux lorsqu'ils sont partis dans la forêt pour la nuit. «Je ne savais pas si j'allais réussir ou non. Je pensais vraiment que c'était ma limite », souligne Sébastien Renaudeau, rayonnant de fierté à la sortie de la forêt, qui, comme la plupart de ses collègues, a tout de même réussi son défi avec une certaine aisance.

En affrontant leurs limites, les étudiants font un gain de confiance inestimable et ils apprennent à mieux se connaître, ajoute Manu Tranquard. «C'est mon salaire de voir des gens croître à leur plein potentiel», dit-il.

Pour David Boulais, l'autre professeur de l'exercice, la survie est une métaphore de la vie. «Ne vous laissez pas aller à la déprime après des échecs, parce que c'est sûr qu'il va y en avoir. Ça ne va jamais comme on veut quand on est seul dans le bois la nuit. Il faut savoir accepter ses échecs, mais ça, ce n'est pas juste une histoire de survie, c'est une histoire de vie quotidienne. C'est une sagesse de vie à cultiver», a-t-il lancé lorsque tout le monde était rassemblé après l'exercice.

Sébastien Renaudeau à sa sortie de la forêt,... (Photo Guillaume Roy, collaboration spéciale) - image 2.0

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Sébastien Renaudeau à sa sortie de la forêt, après une nuit de survie.

Photo Guillaume Roy, collaboration spéciale

Pour se garder au chaud

Pour passer une nuit en survie l'hiver, il faut être en mesure de se garder au chaud. Voici quelques trucs donnés par les étudiants et les professeurs du bac en plein air de l'UQAC.

Des allumettes ou un briquet

La survie, ce n'est pas amusant et c'est encore plus difficile sans feu. «Emportez du feu en double en tout temps pour le restant de votre vie», a fortement suggéré Manu Tranquard, directeur du baccalauréat en intervention plein air à l'UQAC, à ses étudiants.

Un abri sans feu

Si vous êtes perdu en forêt sans briquet ni allumette, ne paniquez pas. Pensez d'abord à vous protéger du froid, à l'abri du vent et des précipitations. En hiver, un gros conifère est un bon point de départ. Regardez bien aux alentours pour éviter qu'un chicot (arbre mort) vous tombe sur la tête. Enlevez ensuite la neige sur le sol pour y poser des billots de bois secs. Recouvrez le tout de matériaux secs et isolants, comme des branches, de l'écorce, du foin ou des quenouilles. Trouvez de longues branches d'arbre flexibles pour faire un abri en forme de dôme d'environ 1,25 m de diamètre. Recouvrez le tout de branches d'épinette ou de sapin, puis de neige au besoin. Remplissez ensuite l'abri de matériaux isolants avant de vous y glisser en position foetale.

Vous êtes la fournaise

Sans source de chaleur, il n'y a qu'un seul moyen de se réchauffer: bouger. Lors de l'exercice de survie, Charles-Édouard Coallier a passé la nuit sans feu, seulement vêtu d'un pantalon et d'un t-shirt. À certains moments, il avait si froid qu'il a dû faire de longues séances d'entraînement. «J'ai dû faire plus de 500 squats pendant la nuit et beaucoup de jumping jacks », a-t-il témoigné le matin venu. Vous avez froid aux mains? Secouez-les pour stimuler la circulation. Si vous êtes mouillé, votre propre chaleur sera un des seuls moyens pour vous sécher, mis à part des matériaux secs, comme des quenouilles, qui pourront imbiber un peu d'humidité.

Le banc de parc

Si vous êtes prévoyant et que vous emportez toujours du feu, optez plutôt pour la méthode du banc de parc. Pour le construire, trouvez une vingtaine de longs billots de bois d'environ 15 cm de diamètre. Empilez vos billots en les appuyant sur deux arbres pour former un mur. Après avoir empilé quelques billots, placez deux tiges perpendiculaires, qui formeront une base pour le banc. Puis, complétez le mur arrière. Trouvez ensuite de longues tiges de bois flexibles pour faire un banc/lit confortable. Pour terminer votre abri, fabriquez un toit avec des branches recouvertes de gros morceaux d'écorce et ajoutez des murs au besoin. Une fois l'abri construit, allumez un feu à proximité. C'est l'une des meilleure technique pour se garder au chaud pour la nuit avec un feu.

Plus de bois

Récoltez le plus de bois possible lorsqu'il fait encore jour et commencez par le bois le plus éloigné de votre abri. Vous pourrez facilement récupérer le bois à proximité à la noirceur. Et il vaut mieux avoir trop de bois que de geler au beau milieu de la nuit.

La nourriture

Si vous êtes presque en état d'hypothermie, manger ce qui vous reste de nourriture vous aidera à générer de la chaleur. Si vous pensez que vous devrez survivre plusieurs jours en forêt, essayez de garder vos réserves le plus longtemps possible et mangez-les avant de faire un effort intense.

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Photo Guillaume Roy, collaboration spéciale

Quatre questions à un expert

André-François Bourbeau a fait un doctorat en éducation sur le développement de l'apprentissage de la survie. En mesure d'allumer un feu sans allumette en 4,2 secondes, il a aussi établi un record Guinness de survie volontaire en forêt en 1981, lorsqu'il a passé 31 jours dans la grande forêt boréale avec un ami. Maintenant à la retraite, le professeur émérite, qui est le cofondateur du baccalauréat en plein air et fondateur du Laboratoire d'expertise en recherche et en plein air (LERPA) à l'UQAC, a récemment collaboré à l'émission Expédition extrême diffusée sur Ztélé, où des vedettes sont mises en situation de survie.

Quel est le plus grand danger quand on est en situation de survie ?

Au Québec, le plus grand danger est le froid. Mais pour bien des gens, il y a aussi le danger imaginaire, qui cause la panique et les mauvaises décisions, ce qui peut empirer la situation. C'est pourquoi on a conçu un modèle de prise de décision au LERPA.

Pouvez-vous nous présenter ce modèle de prise de décision?

C'est la méthode SERA, un acronyme pour nous rappeler que chaque décision doit prendre en compte les enjeux concernant les secours, l'énergie, les risques et les atouts. Secours: la personne doit s'arranger pour se faire retrouver. Il faut s'arrêter et penser s'il est préférable de partir ou de rester. Énergie: il faut être en économie d'énergie, car les ressources sont désormais limitées. Risques: réduisez les risques au minimum, car une blessure ne fera qu'empirer la situation. Atouts: dorlotez vos équipements, votre santé et tout ce que vous possédez, car ça pourrait vous sauver la vie.

Peut-on se préparer à la survie en forêt?

La survie, ça s'apprend et ça s'enseigne, mais le plus important, c'est la prévention. C'est être réaliste que de penser aux scénarios les plus pessimistes. Avant de partir, laissez toujours une note à vos proches pour dire où vous allez et ne vous fiez jamais à un moteur pour vous sortir du pétrin.

Pourquoi avoir passé votre vie à faire de la survie?

J'ai probablement un grave problème psychologique [dit en rigolant]. Ça vient probablement du fait que je passais tout mon temps à jouer dehors quand j'étais petit. Je m'amusais à faire des outils, à manger ce que je trouvais et j'adorais ça.

La trousse de survie personnelle d'André-François Bourbeau

Sac à ordures (toit imperméable)

2 couvertures d'urgence

2 petits manteaux de pluie d'urgence

Une boîte de conserve de tomates (à utiliser comme chaudron)

Des allumettes ou un briquet

Un couteau

Une lame de scie

Un sifflet

Un sac de couchage ou un vêtement en extra (pour avoir chaud sans bouger).




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