Latéralité dans le sport: avantage à gauche!

Pendant longtemps, il y a eu une surreprésentation... (Photo Francisco Seco, archives Associated Press)

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Pendant longtemps, il y a eu une surreprésentation de gauchers, comme Rafael Nadal, dans les plus hautes sphères du tennis.

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Être droitier. Être gaucher. Dans la vie de tous les jours, ça ne change pas grand-chose. Dans le monde du sport, toutefois, il peut y avoir de grands avantages à être l'un ou l'autre. Tout dépend de l'activité choisie.

Gaucher ou droitier? Pas si simple...

La vie n'a pas toujours été facile pour les gauchers. D'ailleurs, dans plusieurs langues, le terme «gauche» est plutôt négatif, observe Simon Grondin, professeur à l'École de psychologie de l'Université Laval. En français, être gauche, c'est être malhabile. C'est tout le contraire d'être adroit. En espagnol, quand ça va mal, c'est qu'on s'est levé du pied gauche. Et en italien, la gauche, c'est «sinistra». Qui veut aussi dire «sinistre». Bref, ce n'est pas très positif.

Et pourtant, plusieurs études montrent que les gauchers sont avantagés dans les sports où un joueur en affronte directement un autre, comme le tennis et l'escrime. Cela vaut également pour les sports d'équipe qui donnent lieu à des duels, comme le baseball ou le hockey.

Simon Grondin a d'ailleurs consacré tout un chapitre à la latéralité dans son livre Le hockey vu du divan.

«On affronte peu d'adversaires gauchers, explique-t-il. On n'a pas la chance de développer des automatismes comme on le fait avec des adversaires droitiers.»

Traditionnellement, on estimait que les gauchers représentaient environ 10 % de la population. Ces dernières années, on estime que cette proportion atteindrait plutôt 13 %. Simon Grondin explique que le nombre de gauchers pourrait avoir augmenté au cours des années parce qu'on ne force plus systématiquement les gauchers à adopter la main droite pour écrire.

Pas si simple...

Mais il y a gaucher et gaucher: selon une étude du professeur britannique Chris McManus, 28,8 % des personnes qui écrivent de la main gauche lancent de la main droite. Chez ceux qui écrivent de la main droite, seulement 1,6 % lancent de la main opposée.

«Tout le monde comprend ce que c'est d'être gaucher ou droitier, tout le monde se dit prêt à se dire gaucher ou droitier, mais quand on analyse un peu plus, on se rend compte que c'est plus compliqué que ça.»

Il donne l'exemple de quelqu'un qui donne le biberon à un enfant. Il aura tendance à prendre le bébé du bras non préféré (par exemple, le bras gauche) et à lui donner le biberon avec la main préférée (dans le même exemple, la main droite). C'est ainsi qu'on utiliserait le côté non préféré pour la fonction de support et la main préférée pour la fonction qui demande plus de précision. Même s'il n'y a pas de biberon à donner, la personne aura quand même tendance à prendre le bébé du côté non préféré.

C'est la même chose pour le pied. Tout le monde a un pied préféré: c'est celui qu'on préfère utiliser lorsqu'on commence à gravir un escalier. Si on veut botter un ballon, on va utiliser son pied préféré. Par contre, on va prendre appui sur le pied opposé.

«On plante le décor avec l'autre pied, affirme M. Grondin. Si on n'assure pas le support comme il faut, on va être moins efficace.»

L'oeil dominant

Il y a un autre aspect important à la latéralité: l'oeil dominant. Une petite expérience permet de découvrir facilement son oeil dominant: on fait un trou dans une feuille de papier. On tient celle-ci à bout de bras pour observer, avec les deux yeux, un objet à travers le trou. On rapproche le papier de son visage en continuant à fixer l'objet. Sans vraiment le réaliser, on aura rapproché le trou de son oeil dominant.

Or, l'oeil dominant ne correspond pas toujours à la main préférée. Selon M. McManus, autour de 25 % des droitiers et des gauchers qui écrivent et lancent de la même main ont en fait un oeil directeur opposé. On parle alors de latéralité croisée. La proportion est beaucoup plus importante, soit autour de 55 %, pour ceux qui écrivent et lancent de côtés opposés.

Tout dépend du sport

Si la latéralité a beaucoup d'importance pour les sports d'affrontement, c'est moins le cas pour des sports individuels. C'est ainsi que des études ont été incapables de faire le lien entre la latéralité et la position préférée sur une planche à neige.

Par contre, une étude réalisée par les chercheurs américains Irene Davis et Joseph Hamill a montré que les coureuses gauchères avaient moins de blessures que les coureuses droitières. Les auteurs avancent l'hypothèse que les gauchers doivent s'adapter à un monde de droitiers. Ils ont donc tendance à être plus symétriques que les droitiers, ce qui leur permet d'éviter plus de blessures.

La natation est un autre sport où la symétrie est avantageuse : elle permet de maximiser la propulsion et de diminuer le risque de blessures, affirment les chercheurs écossais Ross Sanders, Jacqueline Thow et Malcolm Fairweather dans une étude. Ils suggèrent donc aux nageurs d'apprendre à respirer des deux côtés lorsqu'ils nagent le crawl de façon à améliorer leur symétrie.

Le kinésiologue Serge Bourdeau soutient que tout entraînement devrait tenir compte de la latéralité et viser à rééquilibrer les forces des deux côtés. «Le côté dominant va continuer à être plus fort, mais en ayant le meilleur équilibre possible, on peut diminuer le risque de blessures», déclare-t-il.

Ce dernier observe que les gens moins actifs ou qui commencent à pratiquer un nouveau sport ont une plus grande propension à avoir des blessures du côté moins dominant. Par exemple, un joueur de tennis pourrait développer une tendinite au poignet non dominant lorsqu'il effectue un revers avec les deux mains. «Les gens plus en forme, plus expérimentés, auront un travail plus égal des deux côtés.»

Pendant longtemps, il y a eu une surreprésentation... (Photo Eric Gaillard, archives Reuters) - image 2.0

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Pendant longtemps, il y a eu une surreprésentation de gauchers, comme Rafael Nadal, dans les plus hautes sphères du tennis.

Photo Eric Gaillard, archives Reuters

Quand les gauchers dominaient le tennis

Pendant longtemps, il y a eu une surreprésentation de gauchers dans les plus hautes sphères du tennis et de l'escrime, des sports d'affrontement par excellence.

Simon Grondin, professeur à l'École de psychologie de l'Université Laval, donne l'exemple de la compétition de fleuret aux Jeux olympiques de Moscou, en 1980: les huit participants aux quarts de finale étaient gauchers. Et il y a 30 ans, la moitié des joueurs au sommet du classement mondial du tennis étaient gauchers, comme John McEnroe et Jimmy Connors.

Il y a bien sûr l'effet de fréquence: tous les joueurs sont plus aptes à prédire les mouvements des joueurs droitiers parce qu'ils ont plus de chances de jouer contre des droitiers, une tendance démontrée notamment par le chercheur allemand Norbert Hagemann.

Liaisons croisées... ou non

Mais il y a plus. Le chercheur français Guy Azémar, également entraîneur d'escrime, a effectué plusieurs études dans le domaine de la latéralité. Il a notamment soutenu que la main gauche réagit plus rapidement que la droite parce qu'elle est liée à l'hémisphère droit du cerveau, qui est spécialisé dans le temps et l'espace. En effet, les liaisons entre les bras et les hémisphères sont croisées.

Par contre, les liaisons entre les yeux et les hémisphères ne sont pas croisées. M. Azémar a ainsi montré que les escrimeurs gauchers qui avaient l'oeil droit comme oeil dominant avaient un avantage. C'est parce que le signal provenant de l'oeil droit entre directement dans l'hémisphère droit, qui commande le mouvement du bras gauche.

Deux grands joueurs, Roger Federer (un droitier) et Rafael Nadal, ont une latéralité croisée. Cette latéralité leur permet d'avoir un très bon coup droit.

Paul Dorochenko, physiothérapeute qui a notamment entraîné Roger Federer et Vasek Pospisil, explique qu'un joueur doté d'une latéralité croisée a une position parfaite pour le coup droit. Comme il voit la balle arriver du côté de l'oeil dominant et qu'il tient la raquette de l'autre côté, il peut mieux ramasser la balle.

Toutefois, le revers est plus difficile pour ce type de joueur. Rafael Nadal a résolu ce problème en tenant la raquette des deux mains, bien écartées.

Nouvelles réalités

La question de la latéralité au tennis et dans d'autres sports est tellement importante que M. Dorochenko, actuellement entraîneur à Valence, s'apprête à lancer tout un livre sur la question, L'oeil du sportif.

La recherche doit s'adapter à de nouvelles réalités qui semblent infirmer les théories. Ainsi, il n'y a plus qu'un seul gaucher (Nadal) dans les 20 meilleurs joueurs de tennis, selon le classement ATP. Paul Dorochenko avance une hypothèse : selon lui, le tennis moderne est devenu plus mécanique. On fait moins de place à l'inspiration et à la créativité, qui sont des forces des gauchers.

«Les gauchers ont la capacité de changer les choses au dernier moment, affirme M. Dorochenko à La Presse. Mais dans le tennis moderne, on frappe très fort la balle.»

«La vitesse de la balle est telle, la frappe est tellement lourde que l'avantage de ces gauchers de jouer avec la balle, de jouer avec les effets, de jouer avec les zones a un peu disparu.»

Il reste que les entraîneurs devraient porter attention à la latéralité de leurs joueurs et s'adapter.

«Le gaucher a un degré de créativité relativement élevé, soutient M. Dorochenko. Il ne faut pas être trop directif avec lui.»

En outre, un joueur droitier qui a un oeil dominant droit ne peut pas adopter le style de jeu d'un joueur croisé.

«Son corps est fait d'une telle façon, il doit jouer d'une telle façon, affirme M. Dorochenko. Même s'il adore Federer et qu'il veut jouer comme lui, ce n'est peut-être pas possible.»

Être droitier. Être gaucher. Dans la vie de tous les jours,... (Photo USA Today) - image 3.0

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Photo USA Today

Le hockey influence-t-il le baseball?

Au baseball, la latéralité fait partie intégrante de la stratégie de jeu. Le fait de frapper du côté gauche ou du côté droit a son importance, fait remarquer Simon Grondin, professeur à l'École de psychologie de l'Université Laval.

«Si on frappe de la gauche, on est plus près du premier but, affirme-t-il. On peut donc se rendre plus facilement.»

En outre, il n'y a rien de neutre au fait d'affronter un lanceur gaucher ou droitier.

«Ce qui est bien connu au baseball, c'est que lorsqu'on frappe de la gauche, on a plus de succès contre un lanceur droitier. Cela dépend de quel angle arrive la balle.»

Le gérant doit donc tenir compte des frappeurs de l'équipe adverse à venir lorsque vient le temps de changer de lanceur.

Avoir des frappeurs gauchers dans l'équipe représente donc un avantage. Cette situation se traduit par un coup de pouce important pour les jeunes joueurs qui frappent du côté gauche.

«Ça leur donne plus de chances de percer, surtout s'ils montrent des qualités athlétiques», indique M. Grondin.

D'un sport à l'autre

D'ailleurs, beaucoup de joueurs canadiens frappent de la gauche alors qu'ils sont naturellement droitiers : ils étaient 12 joueurs dans cette situation au sein de l'équipe canadienne à la Classique mondiale de baseball de 2013, sur un alignement de 28 joueurs. Or, l'équipe américaine ne comptait que deux joueurs dans ce cas.

Selon une théorie, les joueurs de baseball canadiens seraient plus nombreux à frapper de la gauche parce que les Canadiens sont habitués à tenir leur bâton du côté gauche lorsqu'ils jouent au hockey.

Cette théorie pourrait se tenir: les deux joueurs de baseball de l'équipe américaine qui lancent de la droite et frappent de la gauche viennent de villes de hockey: Chicago et Saint Paul, au Minnesota.

Simon Grondin note qu'au hockey, plus des deux tiers des joueurs droitiers tiennent leur bâton du côté gauche.

«La main située au haut du bâton contrôle le mouvement alors que la main située au bas a une plus grande envergure, indique-t-il. Les droitiers qui frappent du côté gauche ont plus de finesse dans leur jeu parce que c'est la main droite qui est au haut du bâton. À l'inverse, les droitiers qui frappent du côté droit ont un meilleur lancer frappé parce que leur main droite est au bas du bâton.»

À lire

Le hockey vu du divan. Simon Grondin. Presses de l'Université Laval, 230 p.

L'oeil du sportif. Paul Dorochenko. De Boeck Éditeur, 200 p.

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