Quand les héros ont besoin d'aide

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Charles-Édouard Carrier

Collaboration spéciale

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Presque quotidiennement, ils sont témoins de situations dramatiques, rassurent des gens en détresse et interviennent en gardant la tête froide. Puis, à un certain moment, ils ont eu besoin d'aide à leur tour. Le poids de leur uniforme pèse lourd et parler de santé mentale est encore tabou. Aujourd'hui, ils acceptent de lever le voile.

Le militaire: Reconnaître une blessure invisible

Marc* est adjudant dans les Forces armées canadiennes. Il a a participé à quatre missions à l'étranger, dont en Bosnie et à Kaboul. Certains événements qu'il a vécus lors de déploiements ont fait en sorte que sa personnalité a changé, ses comportements aussi.

«J'avais l'impression que tout était OK, mais ma conjointe et certains amis autour de moi m'ont suggéré de consulter. J'ai compris que j'avais peut-être certains problèmes, mais à ce moment-là, j'avais peur du jugement des autres», se souvient le militaire. Il a cru pouvoir s'en sortir seul. «Tant qu'on n'est pas prêt à accepter ou à faire face au fait qu'on a une blessure, la guérison ne se fait pas. Ce n'est qu'au moment où j'ai décidé d'aller chercher de l'aide que ça a commencé à mieux aller.»

Marc a appris à composer avec un syndrome post-traumatique et à fonctionner dans la vie de tous les jours. Aujourd'hui, s'il croise des collègues qui ne vont pas bien, il va au-devant et amorce le dialogue. «Je n'ai plus peur de dire que j'ai eu une blessure, qu'il y a un moment dans ma vie où ça n'allait vraiment pas. Je les encourage à aller voir quelqu'un pour en parler, en disant que je suis passé par là, que j'ai eu accès à d'excellents services et que c'est ce qui fait en sorte que je vais mieux aujourd'hui.»

Un militaire représente l'autorité, la structure, et pour Marc, le fait de prendre du temps pour lui n'avait pas de sens. «Dire que moi je mets le genou à terre alors qu'on est habitué à ne jamais abandonner? Accepter du jour au lendemain que je ne sois plus capable d'avancer alors que les autres continuent? La blessure physique, les gens la voient. Le choc post-traumatique, c'est intérieur», prévient-il.

Marc ajoute qu'il faut arrêter d'avoir peur du jugement des autres puisque aller chercher de l'aide est le seul moyen de retrouver une qualité de vie qui s'est détériorée avec les années. «Il ne faut surtout pas oublier qui on est. On doit faire abstraction du militaire pendant un moment, il faut être capable de prendre soin de nous et avancer dans ça», résume l'adjudant.

* Prénom fictif. Pour se confier en toute liberté, Marc a requis l'anonymat.

Ambulancier paramédical: «Le combat de ma vie»

Devenir ambulancier paramédical, c'était son rêve de gamin. Sylvestre* a vécu plus d'un épisode difficile au cours de sa carrière en milieu urbain. Chaque fois, il s'est relevé. Mais c'est lorsque sa conjointe a mis fin à ses jours que tout a basculé.

«Elle vivait une problématique de santé mentale et venait d'obtenir son congé de l'hôpital. Je l'ai retrouvée morte en rentrant à la maison.» Rapidement, il est allé chercher de l'aide, par lui-même, mais ce n'était pas suffisant. Il ne mangeait plus, s'isolait et vivait des crises d'angoisse à répétition. Après trois mois, il n'a pas eu le choix: «Je pensais au suicide tous les jours. C'était soit aller à l'hôpital, soit faire une gaffe à mon tour. Après trois visites à l'urgence, on m'a finalement gardé pendant 10 jours. Le temps et l'aide inestimable que le psychiatre m'a consacrés m'ont permis de sortir de ce cauchemar. Sans cet expert, je ne serais plus ici», admet Sylvestre.

Les gens autour de lui, dont plusieurs confrères de travail, ont été très présents: textos, courriels, mots d'encouragement: «Ça a fait une différence énorme.» Aujourd'hui, il a réintégré l'équipe et travaille à temps complet. S'il se dit encore fragile, il a quand même l'intention d'aider les gens dans sa profession, des gens qui, comme lui, auraient vécu des événements bouleversants. Il souhaite aussi encourager le discours sur la prévention du suicide. «Il faut en parler. Il y a de belles choses dans la vie, mais c'était si noir que je ne voyais que ça. C'est un très dur combat, le combat de ma vie, mais j'ai réussi à m'en sortir. Je n'aurais jamais pu y arriver seul. Il me fallait aller chercher de l'aide, je n'avais pas le choix pour y arriver.»

«On met l'uniforme, on met une barrière, mais en dedans, ça brasse. Il faut prendre le temps de s'écouter », rappelle le paramédical. Malgré tout, il aime encore sa profession. «Avant que ça arrive, je faisais très bien mon travail. Aujourd'hui, je dois m'assurer de garder un bon équilibre: prendre des marches, faire de l'activité physique, éviter l'alcool, dormir suffisamment. J'ai envie de poursuivre ma carrière avec ce nouveau regard-là.»

* Prénom fictif. Pour se confier en toute liberté, Sylvestre a requis l'anonymat.

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Médecin: S'aider entre collègues

Pierre*, un médecin spécialiste, a longtemps été dans le déni. Il ne réalisait pas à quel point l'alcool était un problème pour lui. Puis, une série d'événements spécifiques l'ont amené à ouvrir les yeux sur la situation. 

«J'ai finalement conclu que j'avais un problème, et surtout, que celui-ci avait un impact important sur ma famille. C'est à partir de ce moment-là que je suis allé chercher de l'aide», explique-t-il. Il s'est premièrement dirigé vers le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ), une initiative du Collège des médecins. À la suite de ce premier contact, on l'a dirigé vers Médi-Secours, une ressource destinée à aider les médecins et les dentistes aux prises avec des problèmes d'alcoolisme et de toxicomanie, et qui utilise les mêmes bases que le mouvement des Alcooliques Anonymes.

«Je suis sobre depuis que j'ai adhéré au groupe, il y a trois ans», calcule Pierre. Au sein du groupe, d'autres médecins, hommes et femmes, viennent chercher du soutien et de l'écoute, même lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu: «Il y a des membres qui vivent des rechutes, mais ils sont toujours supportés par le groupe. C'est pour ça que Médi-Secours est aidant. Nous sommes là pour les gens abstinents, mais aussi pour ceux en rechute. La seule condition à respecter est le désir d'arrêter de consommer.»

Selon lui, s'il est difficile de demander de l'aide pour un médecin, c'est peut-être par crainte d'être jugé par ses collègues professionnels ou même d'avoir des problèmes avec le Collège des médecins. «En admettant un problème, certains ont peur d'être dénoncés. Pourtant, ce n'est pas le cas. Il faut accepter que nous avons besoin d'aide et réaliser le tort que l'on fait à nous et notre entourage», ajoute Pierre en rappelant que le Collège n'a pas accès aux activités du groupe, ni à celles du PAMQ.

Si certains médecins acceptent d'entreprendre une démarche pour obtenir de l'aide lorsqu'ils vivent des épisodes difficiles, d'autres n'osent tout simplement pas le faire. Il y a ceux qui nient avoir un problème ou encore qui ne l'acceptent pas, et ceux qui se sentent dépassés, impuissants devant la situation. «Ils doivent savoir que des groupes de soutien comme Médi-Secours existent et que l'action doit venir d'eux. L'aide est là», assure le médecin.

* Prénom fictif. Pour se confier en toute liberté, Pierre a requis l'anonymat.

Policière: Briser les tabous

Marie*, policière, souffre d'un trouble de personnalité limite et d'un trouble d'anxiété généralisée. Avant que ce ne soit diagnostiqué, l'alcool puis la drogue sont devenus sa béquille, de dépression en dépression. 

C'est lorsqu'elle est partie pour un premier congé de maladie que les choses se sont bousculées et qu'elle a réalisé avoir perdu la maîtrise de sa vie. «Je ne voulais pas demander de l'aide, j'avais peur de le faire, c'était honteux, c'était montrer une faiblesse, confie-t-elle. Déjà que ce n'est pas facile d'être une femme dans le milieu policier, avouer être en dépression, et de surcroît, toxicomane-alcoolique, c'était impensable. Mais comme la maladie mentale est souvent invisible, on doutait de la véracité de mon état, et du jour au lendemain, je suis passée de bonne policière à profiteuse du système.»

«Je suis policière, je dois être forte et montrer l'exemple. Mais dans ma carrière, derrière mon uniforme, il y a un moment où j'ai oublié que j'étais humaine. C'était minimiser ce que je vivais, faire mon travail et attendre que ça passe. Mais à un moment, ça criait trop fort en dedans. Je n'avais plus le choix. C'est lorsque j'ai pensé me tuer que j'ai finalement décidé d'appeler pour de l'aide. » C'était le début d'une longue démarche vers la réhabilitation. La policière est catégorique : « Sans être allée chercher de l'aide, je ne serais plus vivante, c'est certain.»

Sobre de toute drogue et de tout alcool depuis bientôt trois ans, Marie se sent aujourd'hui libre. «La prison, c'est la dépression, c'est la consommation, c'est la peur du jugement des autres. La journée où tu arrives à le nommer, où tu es capable de le dire, c'est un premier pas vers la liberté.» Elle n'a surtout plus envie de se cacher derrière la honte et a compris qu'il fallait accepter la maladie: «Je me suis cachée dans la dépression, je me suis cachée pour consommer, je ne me cacherai certainement pas dans mon rétablissement, dit-elle. Même si dans le milieu policier, c'est encore très tabou, il faut être capable de l'admettre. Si on veut que la mentalité du système change, il faut que des gens osent en parler ouvertement.»

* Prénom fictif. Pour se confier en toute liberté, Marie a requis l'anonymat.

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Le poids de l'uniforme

Dans des situations où la plupart des gens auraient tendance à figer ou à fuir, ils inspirent confiance et, par leur simple présence, rassurent les gens. Médecins, pompiers, policiers, paramédicaux ou militaires, la pression est forte pour ces héros de tous les jours. Et parfois, la vie fait qu'ils craquent.

On sait que l'horreur et le drame existent, mais plusieurs de ces travailleurs en sarrau ou en uniforme y font face pour vrai. «Il y a quelque chose de contagieux dans les émotions. À force de voir des gens qui souffrent, qui sont paniqués, il y a une empreinte de ça qui finit par se faire», illustre Marc-André Dufour, psychologue clinicien au programme de soutien pour trauma et stress opérationnels au sein des Forces armées canadiennes. 

Croire aux héros

Si la population les voit comme des héros, le danger réel est la perception qu'ils ont d'eux-mêmes. Lorsque les premiers répondants se créent une image trop forte de ce qu'ils sont, «le moment où ils n'arrivent plus à atteindre cet idéal, le jugement qu'ils portent sur eux peut rapidement devenir nocif», ajoute M. Dufour. 

Il faut aussi faire preuve d'humilité lorsque vient le temps de demander de l'aide. «Ça prend du courage pour regarder ce qui ne va pas, s'arrêter et oser entrer en contact avec ces émotions-là. Il ne faut pas avoir froid aux yeux», prévient M. Dufour. 

Le commandant Robert Piché, pilote d'avion et président de la Fondation Robert-Piché qui vient en aide aux organismes oeuvrant auprès de personnes qui ont une dépendance, abonde dans le même sens: «Avouer que tu as un problème, c'est très difficile, peu importe le domaine ou le milieu. La première peur que les gens ont, c'est l'ignorance de la thérapie, la peur de ce qu'il va leur arriver.»

L'aide au bout du fil

Jean-Denis Simard a été policier à la Sûreté du Québec pendant 33 ans. Il a aussi occupé le poste d'intervenant et responsable du programme d'aide au personnel de la SQ pour l'Est-du-Québec. C'est de là que lui est venue l'idée de créer La Vigile, une maison d'accueil pour intervenants en situation d'urgence, professionnels de la santé et autres travailleurs en services de soutien aux citoyens. «Dans un milieu comme le nôtre, la détresse est cachée. Ce sont des professionnels qui ont de la misère à demander de l'aide, ils sont habitués à travailler avec les autres, à donner des services, à être les experts, peu importe la fonction qu'ils ont. Alors lorsqu'ils ont un problème personnel, en tant qu'experts, ils essaient de le régler eux-mêmes. Ils pensent être assez outillés», explique M. Simard. Si, sur le plan rationnel, ça semble logique, le volet émotif amène d'autres aspects plus difficiles à gérer.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il n'y a pas de santé sans santé mentale. Mais dans les faits, un travail colossal reste à faire sur le plan de la promotion de la santé mentale, que ce soit pour lever les tabous ou briser le silence. «Les organisations ont la responsabilité de passer des messages qui sont positifs par rapport à la santé mentale. Au niveau des Forces, il y a une volonté politique qui est claire et évidente. Par exemple, tous les militaires qui partent en mission sont rencontrés par un intervenant en santé mentale, tous ceux qui reviennent aussi. On est dans le dépistage et ça évite la stigmatisation. Tout le monde passe par là, pas seulement ceux qui en auraient besoin. Ce genre d'initiative aide énormément», explique M. Dufour. 

Pour changer les mentalités, le rôle des pairs qui ont vécu des situations difficiles et qui acceptent d'en parler peut aussi avoir un impact majeur sur la perception des gens de la détresse psychologique ou de la maladie mentale. «D'humain à humain, il n'y a rien de plus fort que ça», souligne Marc-André Dufour.

Des ressources pour obtenir de l'aide

> La Vigile: Maison d'accueil pour intervenants en situation d'urgence, professionnels de la santé et autres travailleurs en services de soutien aux citoyens (avocats, militaires, etc.).

1 888 315-0007; https://lavigile.qc.ca

> Médi-Secours: Groupe de médecins et de dentistes, hommes et femmes, qui ont (ou ont eu) des problèmes avec l'alcool ou les drogues et qui s'entraident en communiquant, en se rassemblant.

https://medi-secours.shost.ca/

> Association québécoise de prévention du suicide

1 866 APPELLE (277-3553); http://www.aqps.info/besoin-aide-urgente/

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