Survivre à l'horreur sans nom

Daniel Dufour a souffert de stress post-traumatique après... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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Daniel Dufour a souffert de stress post-traumatique après avoir cotoyé l'horreur. Son livre J'ai failli y laisser mon âme relate les épisodes marquants de son parcours au Comité international de la Croix-Rouge.

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C'était en 1983. Daniel Dufour, alors coordinateur pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), venait d'arriver au Pakistan. Il y avait été dépêché d'urgence. L'armée soviétique préparait une attaque majeure à Peshawar.

Daniel Dufour devait passer une nuit à Karachi dans l'attente d'un vol pour Islamabad. Alors qu'il était sur le point de s'endormir, des images et des émotions l'ont brusquement envahi. Il s'est mis à pleurer, « des pleurs qui s'apparentaient à des cris de bête blessée ».

Daniel Dufour l'ignorait, mais il vivait alors le premier des nombreux flashbacks qui allaient l'assaillir dans les années à venir.

Ce soir-là, les images qu'il revoyait étaient celles d'un évènement survenu à peine quelques jours plus tôt, lors d'une opération à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, où un camp de réfugiés venait d'être bombardé.

Ces images, en fait, étaient celles d'une fillette, qui, à 20 mètres de l'équipe médicale, avait été propulsée par l'explosion d'une mine. Elle s'était relevée, le bras droit à moitié arraché. La petite fille, qui devait avoir 7 ou 8 ans, est morte quelques minutes plus tard dans les bras de Daniel Dufour.

Un livre écrit malgré lui

Pendant ses huit années passées sur le front, Daniel Dufour, chirurgien de formation, ignorait qu'il pouvait souffrir du trouble de stress post-traumatique.

« D'abord, ça n'existait pour ainsi dire pas. Et si vous m'aviez dit ça, je vous aurais ri à la figure. J'aurais dit : "Arrêtez, je vais très bien, merci, je suis un surhomme" », raconte Daniel Dufour, rencontré la semaine dernière dans un restaurant du Vieux-Montréal alors qu'il arrivait de Suisse pour le lancement de son livre J'ai failli y laisser mon âme.

Le livre de Daniel Dufour (auteur de La blessure d'abandon et Les tremblements intérieurs) relate les épisodes marquants de son parcours au CICR. Un bouquin qu'il a en quelque sorte écrit malgré lui, dit-il.

« J'avais commencé la rédaction d'un livre pour parler du trouble de stress post-traumatique et de la façon dont on peut l'aborder autrement que par la fameuse méthode cognitivo-comportementale », raconte le Dr Dufour, qui propose une approche basée sur l'expression des émotions.

Au départ, il voulait brièvement parler de son expérience pour introduire l'ouvrage, mais il s'est mis à remplir des pages et des pages de souvenirs. D'où la décision d'en faire un livre.

Un livre difficile à écrire, que Daniel Dufour a dédié à ses trois enfants, « comme preuve d'amour et en guise d'explication ».

«L'un des signes du trouble du stress post-traumatique, c'est que vous vous murez derrière une protection. Vous vous coupez de votre vie affective, de votre vie avec vos enfants.»

Daniel Dufour

« Depuis que je l'ai écrit, deux de mes enfants ont demandé de le lire et ils disent comprendre mieux maintenant certaines réactions », explique-t-il.

Si certaines personnes « fuient » ou « agressent » devant un évènement traumatisant, Daniel Dufour, lui, a « figé » et a gardé les choses pour lui.

Le médecin a pourtant côtoyé l'horreur. Il a opéré de nombreux blessés de guerre (mine, balle, obus) à qui il a fallu amputer des membres. Il a vu des femmes cambodgiennes terrifiées, violées à répétition par des hommes qui les avaient faites prisonnières, puis par les hommes qui les avaient « recueillies ». Il a vécu des bombardements.

La douleur des enfants

Mais quand on lui demande ce qui a été le plus traumatisant pour lui, Daniel Dufour répond sans hésiter : « Les enfants ».

Ces centaines d'enfants au visage déformé par la douleur causée par le gaz sarin, morts aux côtés des femmes et des vieillards dans le village kurde d'Halabja. Le corps de cet enfant de 4 ans, empalé sur une fourche dans le camp de Sabra, au Liban. Et ces innombrables enfants éthiopiens en proie à la famine, que Daniel Dufour ne pouvait voir que deux minutes, le temps de décider s'il allait les admettre au centre (s'ils avaient des chances de survie) ou les renvoyer vers une mort certaine.

Daniel Dufour se dit aujourd'hui guéri du trouble de stress post-traumatique, depuis qu'il a évacué, dit-il, les émotions et la colère qu'il avait toujours gardées en lui.

Quand il repense à tous les enfants innocents victimes des guerres orchestrées par les grandes puissances, Daniel Dufour ne ressent plus de colère. « Mais la tristesse reste », dit le médecin, qui se désole que la plupart des conflits pour lesquels il est intervenu (Iran-Irak, Syrie-Liban, Afghanistan) soient encore d'actualité aujourd'hui.

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