Santé des hommes: le syndrome superman

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Malgré toutes les campagnes promouvant de meilleures habitudes de vie, pourquoi un homme sur deux demeure-t-il aussi négligent envers sa santé?

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Marie Lambert-Chan

Collaboration spéciale

La Presse

Au Canada, un homme sur deux serait en mauvaise santé. Habités par le stéréotype du mâle fort et invulnérable, à l'image de Superman, les hommes ne prennent pas soin d'eux, se tiennent loin des hôpitaux et ne consultent qu'en cas d'extrême urgence. Au point de mettre leur vie en péril.

La moitié des hommes canadiens serait en mauvaise santé, selon la Fondation pour la santé des hommes au Canada (FSHC). «C'est un nombre assez effrayant, convient le fondateur de l'organisme, le Dr Larry Goldenberg, éminent chirurgien urologue de Vancouver. Entre 18 et 40 ans, les hommes disparaissent du système de santé. À moins qu'ils ne se cassent un bras ou qu'ils se blessent dans un accident de voiture, ils ne consultent pas leur médecin - s'ils en ont un - contrairement aux femmes qui, dès leurs premières menstruations, visitent régulièrement le médecin.»

Avec le temps, plusieurs hommes adoptent de mauvaises habitudes de vie, à commencer par la cigarette, la sédentarité, une mauvaise alimentation et une consommation excessive d'alcool. Tout cela les tue littéralement à petit feu. En effet, l'espérance de vie des hommes demeure plus faible que celle des femmes et ils «devancent» la gent féminine dans pratiquement toutes les catégories en santé physique et mentale: maladies cardiaques, cancer du poumon, diabète, tabagisme, alcoolisme, toxicomanie, embonpoint, suicide, comportements sexuels à risque, etc.

Les coûts sont immenses. En juin dernier, la FSHC publiait une étude affirmant que la mauvaise santé des hommes coûte 36,9 milliards par année au Canada. Le fardeau n'est pas qu'économique, il est aussi social: près de la moitié des femmes âgées de 65 ans et plus sont veuves.

Le stéréotype qui rend malade

Malgré toutes les campagnes promouvant de meilleures habitudes de vie, pourquoi un homme sur deux demeure-t-il aussi négligent envers sa santé? «Parce qu'on est des Superman!, répond Robert*. On est élevés ainsi. On nous dit qu'on doit être forts, qu'on doit protéger les autres.» À 58 ans, Robert ne peut plus prétendre être l'homme d'acier. Pendant longtemps, il a brûlé la chandelle par les deux bouts sans écouter les signaux d'alarme. Aujourd'hui, il traîne les séquelles de deux accidents vasculaires cérébraux, d'une double fracture de la jambe et d'une labyrinthite aiguë, en plus de souffrir de diabète et d'asthme. «Je n'ai plus le choix de m'écouter et de me prendre en main, reconnaît-il. Mais ce n'est pas facile.»

À l'image de Superman, le modèle masculin traditionnel veut que l'homme soit invincible, triomphant, débrouillard, en contrôle. S'il souffre, il doit le faire en silence, car exprimer sa douleur ou demander de l'aide sont des aveux de faiblesse. «Pour plusieurs, c'est le signe que vous n'êtes pas un vrai homme», déplore Adam Garone, PDG de Movember, qui se bat contre les stéréotypes masculins depuis qu'il a cofondé l'organisme connu pour sa campagne moustachue visant à amasser des fonds au profit de la santé des hommes.

«Les hommes s'estiment souvent en meilleure forme qu'ils ne le sont réellement. Ils ne consultent qu'en cas d'extrême urgence. Très souvent, il est très tard, parfois même trop tard pour les réchapper.

»

Gilles Rondeau
professeur émérite à l'École de service social de l'Université de Montréal

C'est encore pire quand il s'agit de maux embarrassants. «Tout ce qui touche au pénis, aux testicules, à la prostate, à l'érection, à la testostérone et aux difficultés urinaires gêne profondément les hommes», fait remarquer le Dr Peter Chan, urologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Bien que son père ait souffert d'un cancer de la prostate, Martin, 51 ans, a attendu deux ans avant de consulter un médecin pour des problèmes qui surgissaient progressivement sous la ceinture. «J'avais du mal à uriner et à avoir une érection, mais ce n'était pas si grave. Je me disais tout le temps que ça allait revenir et je remettais ça à plus tard. Peut-être avais-je peur de ce que j'allais découvrir...», dit celui qui s'en tire avec une hypertrophie bénigne de la prostate.

Une telle attente aurait pu être fatale dans d'autres cas. Le Dr Chan donne en exemple le cancer des testicules, deuxième cancer le plus répandu chez les 18-40 ans après celui de la peau. «La maladie ne se décèle que par une petite masse, dit-il. On peut facilement l'ignorer. L'ennui, c'est que c'est un cancer qui, s'il n'est pas traité à temps, se répand rapidement dans le reste du corps.»

De l'aide rapide et concrète

«Il n'y a pas que les hommes qui soient pris dans leurs stéréotypes; l'ensemble de la société l'est aussi», signale François Camus, directeur général de Réseau Hommes Québec. Y compris les professionnels de la santé qui ne savent pas toujours sur quel pied danser avec les hommes qui les consultent. «Des études ont démontré que les intervenants en santé se comportent différemment envers les hommes et les femmes, poursuit M. Camus. Un médecin sera plus enclin à demander à une femme de lui partager ses inquiétudes, par exemple.»

Selon Gilles Rondeau, malgré l'état actuel du système de santé, il faut tenter de fournir une aide rapide et concrète aux hommes dans le besoin. «Un homme qui se présente dans un service de santé veut être vu le plus vite possible, remarque-t-il. Si on lui offre un rendez-vous dans deux semaines, c'est comme si on lui refusait le service. On vient de le perdre. Il faut pouvoir l'accueillir la journée même ou le lendemain. Il faut aussi tenter de trouver une solution pour le mobiliser immédiatement et lui donner un début d'espoir. Si on se donne la peine, la réponse des hommes est extraordinaire.»

Le Dr Chan le constate chaque année pendant sa clinique annuelle sur la santé des hommes. Au cours des 10 dernières années, son équipe et lui ont offert bénévolement un bilan de santé à plus de 3000 hommes qui s'y sont arrêtés. «La clinique est si populaire que des hommes nous appellent des mois à l'avance pour nous demander où nous la tenons», indique le Dr Chan qui, exceptionnellement cette année, a dû annuler l'événement en raison du déménagement du CUSM. «Certains patients étaient très déçus, se désole-t-il. Plus jamais je ne l'annulerai!»

*Les prénoms ont été modifiés.

Savoir parler aux hommes

«Ça ne sert à rien de dire simplement aux hommes: «Allez voir le médecin chaque année», croit Adam Garone, PDG de Movember. Nous n'aimons pas nous faire dire quoi faire. Nous voulons le découvrir par nous-mêmes et comprendre pourquoi c'est important. Nous voulons aussi avoir des modèles, être inspirés par d'autres hommes.»

Savoir parler aux hommes est essentiel pour inciter ces derniers à adopter un régime de vie plus sain - chose importante quand on sait que 70% des troubles de santé chroniques de la gent masculine sont causés par de mauvaises habitudes.

Le hic, c'est que «parler mâle» est loin d'être simple. «Selon nos recherches, il existerait au moins six façons différentes de s'adresser aux hommes», affirme le Dr Larry Goldenberg, fondateur de la Fondation pour la santé des hommes au Canada. Au cours de la prochaine année, l'organisme a l'intention d'utiliser ces données pour raffiner la façon dont il communique avec les hommes, entre autres par l'entremise de son site Pour ma santé, un outil anonyme et confidentiel qui permet aux hommes de faire leur bilan de santé en moins de 10 minutes.

«Les conseils qui suivent le bilan de santé pourront être modifiés en fonction de la personnalité de l'utilisateur, indique le Dr Goldenberg. Par exemple, un homme qui se pense fort et invulnérable, mais qui risque de souffrir d'une maladie cardiovasculaire recevra un message fondé sur la peur, du type «X marathoniens sont morts l'an passé d'une maladie cardiaque dont les causes demeurent inconnues». À un homme qui est en bonne santé, qui a de bonnes habitudes de vie, mais qui fait un peu de cholestérol, nous dirons simplement: «Mange moins d'aliments riches en matières grasses».»

Sur mesure

Pour Adam Garone, les campagnes de sensibilisation destinées aux hommes sont vouées à l'échec si elles ne sont pas taillées sur mesure pour eux. «Movember a travaillé fort pour créer des messages drôles, irrévérencieux et positifs, et c'est ce qui explique notre succès, estime-t-il. Sermonner un gars n'a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais.»

François Camus, directeur général de Réseau Hommes Québec, abonde dans le même sens: «Il faut miser sur les forces des hommes pour amplifier leurs bons comportements. On ne leur dit pas «Arrêtez de manger des hamburgers!», mais plutôt «Mangez-vous de la salade? Si oui, pouvez-vous en manger un peu plus?»» Et surtout, ajoute-t-il, il faut cesser de minimiser la souffrance des hommes comme on le fait, par exemple, quand on blague sur les «grippes d'homme». «Ce sont des niaiseries qui semblent anodines, mais qui poussent des hommes à se renfermer et à ne pas demander d'aide.»

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