Les visages de la dépression

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C'est cette photo qui accompagne la lettre de Sophie Lambert sur Facebook.

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Le 23 avril, à 19 h 49, Sophie Lambert a appuyé sur le bouton « publier » de sa page Facebook. « Sophie, tu dois le faire », l'a rassurée un ami très proche. Elle l'ignorait alors, mais la réalisatrice venait de démarrer tout un mouvement: des dizaines, puis des centaines de personnes allaient, dans les jours suivants, montrer, elles aussi, « le visage de la dépression ».

« Voici le visage de la dépression, a écrit Sophie, sous une photo d'elle, tout sourire, au retour d'un jogging. Je sais, il n'y a pas d'ecchymoses, de sang, de bleus ou d'excroissances étranges. Mais la douleur et la souffrance sont astronomiques. Je ne la souhaite à personne. Vraiment. Ça m'a pris du temps avant de nommer. Je me suis battue contre. J'avais honte. Honte d'être incapable de me lever le matin, honte des sanglots qui montaient aux moments inopportuns, honte de me traîner à travers la vie et de ne pas comprendre la légèreté des autres, honte de ne plus être forte. »

Le texte se poursuit, et elle y raconte comment elle a glissé dans la dépression, impuissante... mais aussi comment les beaux jours finissent par revenir. Au bout d'un « fucking long chemin ».

Sur les réseaux sociaux, l'effet a été immédiat. « Je n'étais pas certaine de publier ce texte ! lance-t-elle. Je m'étais dit que si je n'avais pas une mention "j'aime" une heure plus tard, j'allais l'enlever. Et une heure après, il y avait 80 "j'aime" et plusieurs commentaires! »

Prise par surprise, elle a fait une pause de médias sociaux pendant 24 heures. Pendant ce temps, le mouvement a continué à prendre de l'ampleur. En une fin de semaine seulement, plus de 700 personnes ont écrit personnellement à Sophie... qui a répondu à chacun des messages.

« Après avoir écrit ça, je ne pouvais pas ne pas répondre. Je savais que ces gens souffraient. Si ce statut-là est devenu viral, c'est que les gens s'y sont reconnus, croit-elle. Le fait de sourire, que ça ne paraisse pas, mais de capoter à l'intérieur et d'avoir envie de mourir... Il y a une dichotomie entre la photo et le texte qui a rejoint le monde. J'ai reçu des messages de personnes qui s'en sont sorties, mais aussi des messages qui me disaient: "Sophie, je veux me tuer"... »

La réalisatrice a tout de suite perçu le besoin qu'avaient ces gens d'échanger, de sortir de leur isolement. Elle a alors créé le groupe « Les visages de la dépression » sur Facebook pour donner une tribune à ceux qui auraient besoin de parler.

« ÇA PEUT ARRIVER À TOUT LE MONDE »

Le groupe permet aussi un partage dont elle n'est pas l'unique destinataire. Car Sophie le dit elle-même au début de l'entrevue, elle se sent encore fragile. Elle se concentre sur le moment présent, par exemple sur ce chocolat chaud décadent qu'on vient de lui servir dans un café du centre-ville.

Cette dépression dont elle sort, c'est sa deuxième. Une série de coups durs l'ont plongée cet hiver dans un état dans lequel elle ne veut plus jamais se retrouver. Elle parle de la maladie au passé, mais les souvenirs sont encore vifs.

« C'est quoi, la dépression ? La dépression c'est le jour où j'en ai voulu à mes enfants d'exister parce que je ne pouvais pas mettre fin à ma vie parce qu'ils étaient là. Ce n'était pas la vie que je voulais enlever : c'était la souffrance. Ça, c'est l'enfer. J'avais l'impression d'être un fardeau pour le monde entier, raconte-t-elle. C'est la maladie, et ça peut arriver à tout le monde. Même si on se promet de ne plus jamais repasser par là. C'est chimique. »

Et même si son texte a touché des milliers d'internautes, au départ, la réalisatrice le destinait d'abord à ses employeurs, et à ses collègues de travail. « J'étais tannée de mentir. J'avais le goût de leur demander de m'excuser pour avoir annulé plein de jours de tournage, d'avoir retardé le montage, de n'avoir pas livré des textes à temps... Leur dire que la vérité, c'est que je n'étais pas bien. »

Entre deux confidences, la réalisatrice parle maintenant avec enthousiasme du documentaire sur lequel elle travaille. Elle va bien, assure-t-elle.

« Mais je ne deviendrai pas la porte-parole de la dépression. J'ai trop de choses à faire ! Je m'en sors! Je voulais dire qu'il y a des gens qui souffrent, et que ça ne paraît pas. Et dire à ces gens-là qu'il faut aller chercher de l'aide. »

Question de fermer la boucle, Sophie prépare une fête qu'elle intitule, avec le sourire, « le party fuck la dépression ». Un déjeuner festif, avec des viennoiseries et du jus d'orange, auquel assisteront ses amis proches... et ses enfants.

« Il y a quelques mois, je demandais à ma psy: "Quel genre de parent je suis en train de devenir?" Elle m'a répondu: "Sophie, tu es une fille qui réussit, que les gens aiment, tu es une fille à projets. Pour des enfants, tu es un modèle difficile à accoter ! Là, tu t'effondres. Quel plus bel exemple tu peux être pour eux si tu te relèves?" »

PAS QUE DU NÉGATIF

Sylvie Grenier fait partie des centaines de participants au groupe « Le visage de la dépression ». En arrêt de travail, elle fait partie des internautes touchés par le message de Sophie Lambert.

« J'étais dans une mauvaise passe, et ce message-là de cette fille-là, que je ne connais pas, m'a vraiment interpellée », confie Sylvie Grenier. Intervenante dans un hôpital psychiatrique, elle est bien placée pour comprendre la dépression.

« Je suis censée être outillée, mais ça m'est arrivé quand même! », lance-t-elle. Inspirée par le geste de Sophie, elle a elle aussi raconté son histoire publiquement sur Facebook. Pour sortir de l'isolement, pour échanger, mais aussi pour briser les tabous au sujet de la dépression.

« C'est certain que je préfère montrer mon visage de fille énergique, qui n'a pas de problèmes! Mais un jour, on n'est plus capable de montrer cette image-là. C'est là que tout s'écroule. Sophie l'a bien décrit: ce n'est pas parce qu'on court et que l'on sourit que tout va bien. »

Pour elle, ce groupe n'a rien de négatif. « On n'aura peut-être jamais de réponses sur ce qui fait qu'on en est arrivés là, mais au moins, on sait que notre questionnement est normal. Qu'on n'est pas seul. D'écrire sur ce groupe-là, et de voir que mon témoignage fait du bien à d'autres, c'est... wow... je me rends compte que je peux servir à d'autres personnes. En ce moment, ce n'est pas rien, ça. »

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Consultez le groupe Facebook « Le visage de la dépression »

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