Courses à obstacles: torture ou plaisir?

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Le défi sportif Tough Mudder a attiré pas moins de 1,5 million de participants partout dans le monde. À ce jour, une personne en est morte et une autre a échappé à la mort.

Photo Justin Tallis, Archives AFP

Sophie Allard
La Presse

Ramper dans la boue sous des fils barbelés. Escalader des murs de bois. Plonger dans l'eau glacée. Enjamber des flammes. Zigzaguer à travers des fils électrifiés. Et courir sur des kilomètres avec pour but ultime le fil d'arrivée. Torture ou plaisir? Plusieurs milliers de Québécois relèveront le défi cet été et s'engageront dans des parcours de plus en plus délirants. Pour le meilleur et pour le pire.

Courir vers sa mort

Événements festifs et conviviaux, les courses à obstacles connaissent un essor sans précédent, au Québec comme ailleurs. Une vingtaine d'événements du genre sont d'ailleurs organisés cet été partout dans la province, si l'on se fie au calendrier sportif Iskio.ca. Les participants, pas toujours en grande forme, sont prêts à tout pour assouvir leur soif de sensations fortes. Des médecins urgentistes s'en inquiètent.

Ce week-end, le populaire challenge Tough Mudder s'amène à Bromont pour la deuxième année. Dix mille personnes y sont attendues. L'an passé, quelque 8000 personnes ont déboursé jusqu'à 195 $ pour participer à cet événement extrême. À ce jour, 1,5 million de personnes ont tenté de relever le défi Tough Mudder dans le monde : de New York à Tokyo, de Dublin à Toronto.

Il ne s'agit pas d'une course, soulignent les organisateurs, mais d'un défi sportif par équipes. L'épreuve, qui n'est pas chronométrée, se déroule sur un parcours boueux de 16 kilomètres où se dressent une quinzaine d'obstacles « démentiels » de style militaire. On célèbre la victoire en savourant une bière fraîche au fil d'arrivée.

«Tough Mudder est probablement l'événement le plus difficile sur la planète», dit le slogan. Seuls les vrais légionnaires réussissent, clame-t-on.

S'attendre à tout

Avishek Sengupta, 28 ans, n'a pas réussi. Il y a même laissé sa vie. En avril 2013, il a participé à l'événement Tough Mudder de West Virginia. Lors de l'obstacle Walk the Plank, il s'est élancé (aux côtés de plusieurs participants) dans une eau boueuse à partir d'une plateforme haute de 12 pieds. Il n'est jamais remonté à la surface. Un participant qui le suivait sur la plateforme aurait accidentellement sauté sur lui. Sengupta est resté sous l'eau de 8 à 10 minutes avant qu'un secouriste ne parvienne à le repérer. Trop peu, trop tard. L'homme est décédé à l'hôpital. Le triste incident a ravivé un douloureux souvenir chez les proches de Tony Wavishek, un athlète de 30 ans qui a connu une fin aussi dramatique en avril 2012. Il s'est noyé en traversant une rivière lors d'une course de la série Original Mud Run, au Texas. On n'a trouvé son corps que le lendemain.

Dans les deux cas, plusieurs ont remis en question l'aspect «chaotique» des épreuves, le manque de secouristes et de sauveteurs sur place et leur inefficacité. D'ailleurs, les parents d'Avishek Sengupta poursuivent Tough Mudder devant les tribunaux, ont-ils annoncé en mai.

Un troisième décès a failli s'ajouter à la liste au printemps dernier alors qu'un participant du Tough Mudder à Mansfield, en Ohio, a subi un arrêt cardiaque dans l'eau. Heureusement, un autre coureur a rapidement détecté sa détresse et lui a porté secours. À son admission à l'hôpital, son état était néanmoins jugé critique.

«Les blessures et les malaises graves sont plutôt rares lors des courses à obstacles. Il ne faut pas dresser un portrait trop dramatique de la situation, mais il faut comprendre que les risques sont présents.»

Eddy Afram
secouriste et consultant
Les courses à obstacles extrêmes comme celles de... (Photo Archives New York Times) - image 3.0

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Les courses à obstacles extrêmes comme celles de Tough Mudder gagnent en popularité. Ces évènements sont-ils sans conséquences?

Photo Archives New York Times

Il agit notamment comme coordonnateur médical au Marathon de Montréal. La plupart des participants blessés s'en sortent avec tout au plus des écorchures, des entorses (surtout aux chevilles), des ecchymoses, des maux de dos (certains obstacles exigent de soulever des charges), des courbatures, des coups de chaleur (ou, par temps froid, hypothermie), et parfois des fractures.

Mais on doit s'attendre à tout, vraiment à tout, rapporte ABC News. Des dizaines de participants d'un événement Spartan Race, présenté l'an dernier en Illinois, l'ont appris à leurs dépens. Ils ont gardé un souvenir plutôt piquant de leur défi. Rougeurs, plaies purulentes et démangeaisons sont rapidement apparues sur différentes parties de leur corps. Les médecins ont soupçonné très fortement l'herbe à puce. Un désagrément passager, sans gravité.

Des coureurs du Nevada ont été moins chanceux: 22 participants à une course à obstacles ont contracté une campylobactériose en ingérant de l'eau contaminée d'un étang boueux. Cette maladie bactérienne aiguë s'attaque au système digestif et peut engendrer des complications sévères et même la mort.

Gestion du risque relative

Bien sûr, on ne peut prévoir l'imprévisible, mais on peut assurer une sécurité optimale afin de diminuer les risques. «Pour ce type d'événement sportif, il n'existe malheureusement pas de critères à respecter pour pouvoir assurer un minimum de soins médicaux, déplore Eddy Afram. Les organisateurs ont leurs propres standards qui varient de l'un à l'autre. La notion même de risque n'est pas la même.» On accepte une soumission basée sur le prix au détriment de la qualité des soins offerts et du nombre de secouristes, dit-il. «Afin d'assurer la sécurité du public, les villes où ont lieu ces événements, qui sont souvent à une bonne distance d'un centre hospitalier, devraient légiférer comme Montréal et Québec le font pour des festivals de grande envergure.»

On est tenté par l'aventure? Si l'on est bien informé des risques, adéquatement préparé et que l'événement est bien encadré, jouer les guerriers peut être un défi sportif hautement excitant. «On parle ici d'adultes consentants qui sont prêts à payer pour relever le défi. Ça montre qu'il y a une réelle demande.» Et que ces courses sont là pour durer.

Décharges électriques controversées

«Les gens ont besoin de défis sportifs extrêmes, mais savent-ils réellement dans quoi ils s'embarquent? Jusqu'où sont-ils prêts à aller?», se demande le secouriste Eddy Afram.Comme plusieurs, il s'interroge notamment sur la pertinence des décharges électriques administrées aux participants de Tough Mudder au cours des obstacles Electric Eel (anguille électrique) et Electroshock Therapy (thérapie par électrochocs). «Je trouve ça dangereux. Bien sûr, on va alimenter les fils avec de petites intensités, mais ça peut engendrer des complications chez des gens vulnérables et asymptomatiques. On parle de cardiopathie ou d'encéphalopathie.»

Pour franchir l'obstacle de l'anguille électrique, le participant doit ramper dans une eau glacée sous un champ de fils électrifiés suspendus. La thérapie par électrochocs est administrée debout et le coureur doit louvoyer le plus rapidement possible entre 1000 fils électrifiés de 10 000 volts sur une distance de 15 mètres. «Les 10 000 volts ont un impact davantage psychologique que physique», assure Dave Pollicelli, designer de l'obstacle qu'il décrit dans une capsule vidéo.

C'est ce que nous a confirmé Pierre Savard, professeur au département de génie électrique de Polytechnique Montréal. «Pour des niveaux d'énergie faibles, les variables importantes pour mesurer la sévérité des décharges électriques sur l'humain sont l'intensité du courant en milliampères (mA) et sa durée.»

Il est donc possible de recevoir une décharge de 10 000 volts sans danger. D'ailleurs, une décharge statique sur la moquette peut représenter jusqu'à 25 000 volts. L'énergie se dissipe alors extrêmement rapidement.

«Je suppose qu'on utilisera une source comme celle des clôtures électrifiées pour les chevaux et les vaches. À mon avis, les courses de motocross sont plus dangereuses.» Le courant des clôtures électrifiées tourne habituellement autour de 10 milliampères.

Inquiétudes aux États-Unis

Des chercheurs américains sont plus alarmistes. Ils ont examiné les visites aux urgences lors d'un événement Tough Mudder présenté à Allentown, en Pennsylvanie. Selon leurs constats publiés en novembre 2013 dans Annals of Emergency Medecine, les obstacles avec décharges électriques sont particulièrement dangereux. Ils étaient associés à la moitié des 38 consultations aux urgences répertoriées.

Leurs observations? Un participant de 18 ans a reçu jusqu'à 13 décharges électriques à la tête. Il a souffert de plusieurs brûlures à la peau et d'une inflammation du muscle cardiaque. Un autre a souffert d'une altération de son état mental et d'une brève perte de conscience. (Sur des forums de discussion, plusieurs participants disent avoir eu une perte de connaissance associée aux décharges électriques.) Un autre encore a eu des spasmes et s'est retrouvé à moitié paralysé (paralysie de Todd). Six mois plus tard, sa jambe droite présentait encore un problème de mobilité. Une femme ayant eu une décharge électrique à la poitrine en fin de course, avant de se faire offrir une bière, a souffert de déshydratation associée à une rhabdomyolyse, une atteinte musculaire.

Ces chercheurs sont plutôt inquiets de la popularité grandissante des courses à obstacles et des blessures associées à ce type d'événements sportifs. «Le volume et la gravité des blessures durant l'événement Tough Mudder que nous avons analysé étaient anormalement élevés, pouvant mener à des séquelles permanentes», a indiqué à l'auteure principale Marna Rayl Greenberg, directrice de la recherche en médecine d'urgence au Lehigh Valley Hospital & Health Network à Allentown, en Pennsylvanie.

Des chocs inutiles?

Rose-Marie Jarry est coureuse d'élite sur le circuit Spartan Race. Pour elle, les décharges électriques n'ont pas leur place dans un défi sportif. «Je trouve ça inadéquat; à la limite, ridicule. Une course devrait être basée sur les habiletés physiques et l'endurance, ça ne devrait pas être du martyre. Je trouve ça dangereux et jamais je n'accepterais de m'engager sur ce genre d'obstacle.»

À la tête du circuit Spartan Race, Selica-Marie Sevigny abonde dans le même sens. «Nous ne présentons pas d'obstacles avec des décharges électriques. Nous ne croyons pas que ce type d'obstacle soit sécuritaire. C'est très risqué, spécialement pour quelqu'un qui a une condition préexistante. Je suis fière de dire que nous sommes un des circuits les plus sécuritaires. On mise sur la perception du risque, personne ne devrait être blessé sévèrement.» Aucun décès n'est associé à Spartan Race, souligne-t-elle. «Les organisateurs ont une obligation de proposer une expérience sécuritaire.» Le font-ils vraiment?

Parce que les courses à obstacles sont de plus en plus nombreuses, les organisateurs redoublent d'imagination afin de proposer des obstacles originaux et de plus en plus effrayants. La nouveauté de Tough Mudder en 2014? L'obstacle Fire in Your Hole: une glissoire enflammée. «Jusqu'où ira-t-on pour se démarquer de la concurrence? Devra-t-on courir sur des lames de rasoir? demande Eddy Afram. Il faut surveiller cette dangereuse escalade et veiller à ce que ça ne dégénère pas.»

Note: Tough Mudder n'a pas répondu aux courriels envoyés par La Presse.

Sources: American College of Emergency Physicians, Time, Today.com, Hydro-Québec, LiveScience.




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