La psychose, et après?

Une personne psychotique perd temporairement contact avec la... (Photomontage La Presse)

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Une personne psychotique perd temporairement contact avec la réalité et peut adopter des comportements ou des croyances étranges.

Photomontage La Presse

Près de 3% de la population vivra un jour une psychose. Et dans la majorité des cas, cette première crise arrivera entre 18 et 35 ans. Une prise en charge rapide de la maladie permet toutefois aux jeunes de retomber plus facilement et plus sûrement sur leurs pieds. C'est l'approche préconisée par la Clinique des jeunes adultes psychotiques, à Montréal, qui fête ses 15 ans.

Réapprendre à vivre

C'est un grand gaillard de près 200 lb au regard rieur, qui ponctue ses phrases d'un rire franc. Gabriel a fait sa première psychose il y a un peu plus de deux ans. Comment est-il arrivé à la Clinique pour jeunes adultes psychotiques (JAP)? «En avion!», dit-il, avant d'éclater de rire. Gabriel était au Mexique avec un ami. Les vacances, le voyage, les drogues. Les souvenirs de ses semaines de psychose sévère sont perdus dans la brume. «C'est très vague dans ma tête», dit-il.

Il a passé un moment en prison, avant d'être rapatrié au Québec en avion-ambulance et d'atterrir - en avion, donc - aux urgences psychiatriques du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

«Quand je suis arrivé, j'étais désorienté. Je n'avais pas dormi pendant des jours, j'avais perdu 40 lb», se souvient-il. Après les urgences psychiatriques, on l'a transféré au «sixième étage»: la clinique JAP. Lentement, il a repris une routine: manger, dormir... Il a commencé à participer à des groupes de discussion. Il a peu à peu repris le dessus.

Détection rapide

La psychose est un trouble du cerveau occasionnant une perte temporaire de contact avec la réalité. La personne qui en est victime peut adopter des comportements bizarres, avoir des croyances étranges et, à long terme, si la psychose n'est pas traitée, développer de graves problèmes à interagir adéquatement en société, à vivre au quotidien. Heureusement, la maladie peut être maîtrisée.

La clinique JAP a été fondée il y a 15 ans. Inspirée par la réponse du milieu hospitalier australien aux jeunes psychotiques, la clinique était alors pionnière au Québec - il en existe aujourd'hui une vingtaine dans la province.

Le but de la clinique? Détecter le plus vite possible la psychose pour en limiter les conséquences négatives. C'est entre l'âge de 15 et 35 ans que se situe le pic d'apparition des psychoses. «À cet âge, il y a différents facteurs, explique la Dre Amal Abdel-Baki, psychiatre et chef clinico-administratif de la clinique JAP. Des facteurs génétiques, mais aussi beaucoup de situations de vie qui sont stressantes et qui peuvent déclencher la maladie: les drogues, le départ du domicile familial, l'arrivée sur le marché du travail.»

Les premiers signes d'une psychose peuvent parfois ressembler à une crise d'adolescence aiguë. Mais dès leur apparition, l'entourage doit amener le jeune à consulter.

«Parfois, le jeune va devenir plus méfiant, s'isoler de ses proches. Il va devenir un peu plus bizarre en contenu, il va par exemple aborder des thèmes qu'il n'abordait pas avant, ou il va devenir plus ésotérique, un peu plus spirituel, alors que ce n'est pas son genre, il va surinvestir certains sujets. Quand ça devient plus sévère, la personne va rire à des moments qui ne sont pas appropriés, comme si elle entendait des choses que les gens n'entendent pas, ou devenir paranoïde», explique la Dre Abdel-Baki.

Traitement et travail psychosocial

Contrairement à une hospitalisation en psychiatrie et à un suivi ensuite strictement médical, la clinique JAP aide ses patients à travailler sur leur santé mentale, mais aussi sur le contexte social.

En plus du traitement avec des médicaments et du suivi avec un psychiatre, le patient rencontrera un travailleur social, une infirmière ou un ergothérapeute qui va s'assurer de la stabilité de sa situation de vie.

«L'idée, c'est de limiter le temps de psychose non traitée, explique Nicolas Girard, travailleur social. Le rétablissement va être meilleur si c'est traité plus tôt.» Les intervenants peuvent régler de toutes petites choses (payer un loyer, gérer un arrêt de travail) qui limitent les ruptures avec la vie quotidienne.

Les patients sont aussi invités à participer à des thérapies de groupe, pour apprendre à connaître la maladie, acquérir de bonnes habitudes de vie ou encore aider au retour au travail. «Les groupes sont là pour donner une routine, un projet», indique Cynthia Delfosse, ergothérapeute.

En tout, le traitement dure environ cinq ans, mais son intensité décroît au fil des années et des besoins de chaque jeune.

Après la psychose, la vie

Deux ans et demi après sa première psychose, Gabriel fréquente toujours les groupes et les intervenants de la clinique JAP. Les groupes de discussion, dit-il, lui ont permis de retrouver confiance en lui, mais aussi de parler d'une maladie qui reste encore très stigmatisée.

«Chaque personne le vit différemment, croit-il. Moi, je suis normal, c'est juste qu'il m'est arrivé un épisode ou deux. J'ai une fragilité, et il faut que je vive avec. Réapprendre à vivre, c'est dur. On a la confiance qui en a pris un coup.»

S'il a vécu un épisode de rechute, Gabriel reste très confiant par rapport à l'avenir. Il a monté une équipe de sport avec les jeunes de la clinique, sans supervision. Chaque mercredi soir, il fait un spectacle d'humour au bar l'Abreuvoir. Il prend parfois la parole devant les nouveaux patients dans le cadre de groupes de discussion.

«Je leur dis qu'on peut s'en sortir. Des fois, tu n'y crois pas. Être entouré, cela permet de ne pas lâcher, de se donner des outils pour s'en sortir», affirme-t-il.

Sur son cou et sur son torse, Gabriel porte un coeur tatoué, en hommage à sa mère disparue il y a cinq ans. «J'ai perdu beaucoup de force à ce moment», se souvient-il. Le choc de ce deuil a jeté les germes de la psychose, croit Gabriel. Mais aujourd'hui, il semble avoir confiance en son avenir, tout en étant conscient des contours que la psychose - une maladie chronique - l'a poussé à redessiner dans sa vie.

La clinique JAP y garde une place à part. «Sans la clinique, je n'ai aucune idée d'où je serais», dit-il.

Quelques faits sur la psychose

La psychose et la drogue

Le cannabis et les psychostimulants sont des éléments déclencheurs d'une psychose. Contrairement à une idée reçue, le cannabis ne détend pas: il agit comme un stress sur le cerveau. Des effets qui sont d'autant plus forts que le cannabis consommé aujourd'hui est plus concentré en THC. «Le pot aujourd'hui est beaucoup plus fort qu'à l'époque de Beau Dommage: c'est plus du petit-Québec», dit Nicolas Girard, travailleur social.Les psychostimulants sont quant à eux très accessibles: 3$ pour un cachet de speed, par exemple. «Ça active le corps, mais ça active les pensées aussi», ajoute M. Girard. Dans tout le débat qui entoure la légalisation de la marijuana, il faudrait tenir compte de son impact sur la santé mentale, notamment pour ses plus jeunes consommateurs. «On met de l'avant la légalisation, mais dans ce débat, il faut garder en tête que c'est un facteur déclencheur de psychose», dit Nicolas Girard.

La psychose et l'itinérance

Installée au centre-ville de Montréal, la clinique JAP reçoit beaucoup d'étudiants, de jeunes professionnels, mais aussi de jeunes itinérants. Contrairement à une idée reçue, la toxicomanie ne précède pas l'itinérance et la psychose.

«On aurait tendance à penser que quelqu'un est toxicomane, qu'il se ramasse à la rue et devient, après, psychotique», explique Nicolas Girard, travailleur social à la clinique JAP, au sein d'un projet tourné spécialement vers les jeunes en situation d'itinérance. «Mais on se rend compte que c'est plutôt l'inverse: la personne est devenue psychotique et devient désorganisée, d'où l'itinérance. Et après, on devient toxicomane, parce que la rue est un milieu très dur.» Parmi les sans-abri, les trois quarts des personnes psychotiques sont aussi toxicomanes.

Sensibilisation à la psychose

Comme la dépression ou l'anxiété il y a quelques années, la psychose fait peur. Pourtant, cette maladie, quand elle est bien traitée, n'entraîne pas d'agressivité envers les autres. Mais il est parfois difficile de convaincre des personnes atteintes de psychose de se faire traiter, car ce diagnostic est troublant. Pourtant, la prise en charge dès les premiers symptômes de la psychose permet un meilleur rétablissement et diminue les risques de rechute.

En moyenne, au Québec, une personne passe 50 semaines avec des symptômes de psychose non traitée. Dans les pays où la sensibilisation à la psychose a fait l'objet de campagnes publicitaires, on arrive à une moyenne de moins d'un mois. À la clinique JAP, les patients arrivent après quatre ou cinq mois de psychose non traitée.




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