Courir pour s'en sortir

Une séance d'entraînement dominicale du programme Étudiants dans... (Photo: Robert Skinner, La Presse)

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Une séance d'entraînement dominicale du programme Étudiants dans la course. Appuyés par les mentors, une vingtaine de jeunes issus de milieux défavorisés se préparent en vue du marathon de Montréal.

Photo: Robert Skinner, La Presse

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Sophie Allard
La Presse

Dimanche matin, 8h. Les cheveux ébouriffés et le visage encore endormi, Juan Pablo Robitaille, âgé de 16 ans, est fidèle au rendez-vous hebdomadaire, ses chaussures de sport aux pieds. «Je ne suis pas un lève-tôt», avoue l'ado, suivi par le centre jeunesse d'Hochelaga-Maisonneuve. Il se prépare actuellement à courir un marathon. Il y a six mois, il n'avait jamais couru. C'est le plus grand défi de sa vie.

Depuis octobre, une vingtaine d'adolescents montréalais issus de milieux défavorisés ou de l'immigration s'entraînent durement en vue du Marathon Oasis de Montréal. La plupart de ces jeunes, peu sportifs, n'avaient jamais couru avant. Ils forment la première cohorte de l'ambitieux projet Étudiants dans la course, mis sur pied en collaboration avec la fondation du Dr Julien. Tous les dimanches, ils courent en groupe au parc Maisonneuve. Chaque élève est jumelé à un mentor bénévole. L'expérience s'inspire du programme Students Run L.A., qui connaît beaucoup de succès à Los Angeles depuis plus de 20 ans.

«Par l'entremise de la course à pied, on souhaite changer les habitudes de vie de ces jeunes et les raccrocher à un projet, à la vie, indique Stéphane Lemay, instigateur d'Étudiants dans la course. Le manque de motivation est notre principal ennemi. Pour arriver à courir un marathon, ça prend beaucoup de discipline et de volonté. Une fois qu'ils auront réalisé cet énorme défi, ils se sentiront invincibles et leurs rêves n'auront plus de limites.»

En octobre, Juan Pablo peinait à courir 25 minutes. Aujourd'hui, il suit aisément le groupe, se réjouissent ses mentors Louise Perron et Stéphane Robitaille, tous deux marathoniens. Il court 10 km en moins d'une heure. «Il a amélioré sa force de caractère. Dans les moments difficiles en course, il avait tendance à ralentir et à bougonner. Maintenant, il met l'effort pour revenir et il ne se laisse pas distancer. Il est très discipliné, ponctuel et assidu. C'est un leader silencieux, il a beaucoup de détermination», précise Stéphane Robitaille. 

La course à pied a littéralement changé la vie de l'adolescent. À l'école, c'est le jour et la nuit. «La course m'a aidé à être plus concentré et discipliné en classe. Je fréquente une école pour élèves ayant des troubles de comportement et je vais probablement entrer à l'école régulière en septembre, dit-il fièrement. J'ai fait du ménage dans mes amis. Certaines mauvaises fréquentations nuisaient à ma course et je ne voulais pas perdre ça.»

Juan Pablo se couche aussi plus tôt, il a perdu beaucoup de poids et il a même commencé à prendre le petit-déjeuner. «Quand il courait l'estomac vide, on s'en rendait compte. Il traînait la patte», dit Louise Perron. Prenant le défi très au sérieux, il demande même à ses mentors de lui montrer des exercices de musculation complémentaires.

«Il y a six mois, le regard de Juan Pablo était plus triste. Aujourd'hui, il sourit beaucoup, souligne Louise Perron. Le projet l'a changé. C'est agréable de courir avec lui. Jamais on n'aurait cru qu'il puisse s'améliorer aussi rapidement.» Possible, le marathon? «C'est énorme, conçoit Juan Pablo, mais je vais mettre l'effort pour y arriver. Plein de gens vont venir m'encourager. C'est exceptionnel, ce qu'on fait.»

Donner un sens à sa vie

Le Dr Gilles Julien salue l'initiative. «En pédiatrie sociale, on mise sur l'importance d'amener les enfants à se dépasser et à réaliser leurs rêves. Courir un marathon est un défi de taille, surtout pour des jeunes qui n'étaient pas nécessairement en grande forme, peu motivés à l'école ou vivant des difficultés à la maison. Je trouvais l'idée ambitieuse, mais ça fonctionne, les jeunes persistent.»

Sur 19 candidats, seulement deux ont abandonné en cours de route. Le soutien des mentors y est pour beaucoup. «On s'attendait à ce que la moitié abandonne, précise le Dr Julien. En réalisant un défi de cette ampleur, un jeune montre qu'il est prêt à s'engager pour la vie. Il rayonne et sert de modèle dans son entourage.»

C'est le cas de Stefan Petrisor, 17 ans, que l'on surnomme «la gazelle». Rapide, il a une bonne technique et court avec intelligence, sans se brûler. «Je ne savais pas que j'avais du talent pour la course, confie-t-il timidement. J'aime courir. Après un entraînement, je me sens plus réveillé, plus alerte, mieux dans ma peau.»

Le jeune homme de Côte-des-Neiges a décidé de se joindre au projet pour donner un sens à sa vie. «Je manquais d'organisation. J'avais l'impression de regarder la vague passer, je voulais être dedans. Je sentais le besoin d'avoir un but dans la vie.»

Du coup, sa concentration à l'école s'est améliorée. «Ça m'aide à réfléchir avant les examens.» Si la conciliation école-course-vie sociale lui est parfois difficile, il n'entend pas lâcher.

«Dès le début, j'ai vu que Stefan était un jeune sérieux, il s'engage à fond, note son mentor Alexandre Cusson. Il court bien et on voit une belle progression. Il suit le plan d'entraînement à la lettre, il ne dépasse pas la cadence imposée. Lors d'une compétition de 10 km, Stefan a couru à la perfection. Il n'a pas fait l'erreur du débutant de démarrer sur les chapeaux de roue. C'était beau à voir.»

C'est l'entraîneur Jean-Yves Cloutier, conseiller au marathon de Montréal, qui a conçu le programme d'entraînement pour cette clientèle particulière. «Ils sont jeunes et fringants, mais la plupart n'avaient jamais couru. Le but est de terminer un marathon et non pas de briser des records. J'ai opté pour un entraînement très progressif. On n'a pas mis la barre trop haut, mais plutôt misé sur la régularité.»

Au fil des semaines, l'entraînement devient de plus en plus personnalisé. «Mon rôle est de voir ces adolescents s'améliorer et récupérer efficacement.» On ne compte aucun blessé jusqu'à présent.

D'autres obstacles viennent cependant se dresser sur le parcours de ces ados. «Certains vivent des difficultés personnelles importantes et la motivation en prend un coup. On a établi des règles à respecter, mais on met de l'eau dans notre vin», dit Stéphane Lemay. Tous les participants ont signé un contrat social au début de l'aventure: ils se sont engagés à réussir du mieux qu'ils pouvaient à l'école, à être présents aux entraînements, à ne pas manquer de respect aux invités et aux mentors. «Quelques-uns étaient particulièrement baveux.»

Une côte à monter

Lorsqu'il y a un accroc aux règles, les mentors font preuve de clémence. Question de garder le cap, les coureurs reçoivent régulièrement de la rétroaction. «Ces jeunes vivent déjà beaucoup d'exclusion dans leur quotidien, on ne veut pas les exclure à notre tour, mais plutôt trouver des solutions», dit Stéphane Lemay.

Esdras Tshisungu Meba, qui a célébré son 19e anniversaire hier, avoue avoir manqué plusieurs entraînements. «Quand je dois m'entraîner seul la semaine, je trouve ça plus difficile. La motivation n'y est pas toujours, je regarde l'heure et c'est long. Il m'est arrivé de courir une seule fois dans la semaine», dit-il, l'air coupable, sous le regard sévère de son mentor Jean-François Bemeur.

«Au début, je pensais qu'on pouvait courir un marathon en claquant des doigts, poursuit l'adolescent au gabarit de sprinter. J'ai vite réalisé que c'était plus difficile.» Lors de sa première course de 5 km, en janvier, il s'est senti vidé à la mi-parcours. «Il y avait une côte à monter et ça m'a complètement épuisé. Heureusement, j'ai reçu de nombreux encouragements et j'ai accéléré.»

Dans le dernier mois, il a beaucoup progressé malgré un moral à plat. Il a essuyé des échecs lors de demandes d'admission au cégep. «Il s'exprime peu, mais quand ça ne va pas, je le vois dans sa façon de courir. Il a une foulée agressive, il est plus orgueilleux. On en discute, mais on se comprend surtout à travers la course», confie son mentor. Courir donne à Esdras l'énergie de continuer et de réaliser qu'il a avantage à prendre soin de lui. «Je ne mange presque plus de McDo!» lance-t-il en riant.

À moins de quatre mois du marathon de Montréal, le groupe d'élèves est de plus en plus fébrile. Seront-ils assez forts pour prendre le départ? Réussiront-ils à parcourir 42 km? «Ce n'est pas le but premier, insiste le Dr Gilles Julien. S'ils réussissent le marathon, c'est tant mieux, mais on ne vise pas la performance à tout prix. On souhaite avant tout qu'ils apprennent à se dépasser, peu importe la distance courue.»

Pour Juan Pablo, la course est devenue indispensable. «Je prévois continuer à courir après le marathon. Je compte participer à la deuxième année du projet à titre de mentor, en équipe avec Louise et Stéphane. J'ai vraiment la piqûre.» Et ce, même si cela demande à ce grand dormeur de sortir du lit au petit matin.

Students Run L.A.

Students Run L.A. (SRLA) a vu le jour en 1989 et a, peu à peu, fait des petits. Des projets similaires ont notamment vu le jour à Oakland, à Philadelphie et maintenant à Montréal. L'objectif: mettre au défi des jeunes fréquentant des écoles à haut taux de décrochage ou vivant dans des milieux difficiles d'expérimenter les bénéfices de la réalisation de soi, du mentorat et de forger leur force de caractère, tout en favorisant leur bonne santé. Students Run L.A., c'est:

3 089 940 km au compteur des participants

186 000 heures de bénévolat chaque année

80 000 paires de chaussures de sport

58 000 t-shirts d'entraînement

39 000 élèves

6000 mentors bénévoles

1 objectif: terminer le marathon de Los Angeles

Chaque année, plus de 95% des élèves ayant pris part au marathon de Los Angeles ont terminé la course. Parmi ceux qui étaient en dernière année, 95% ont obtenu un diplôme d'études secondaires et plus de 90% songeaient à poursuivre des études collégiales. Les élèves qui participent à SRLA pensent que l'école n'est pas une perte de temps, ils croient en leurs capacités d'atteindre des objectifs, ils sont capables de résoudre leurs problèmes et ils font de meilleurs plans pour leur avenir après le secondaire.

Source: srla.org

Étudiants dans la course en bref

Le défi: participer au marathon de Montréal.

Les jeunes: 17 adolescents de 15 à 18 ans en situation de grande vulnérabilité (de Côte-des-Neiges et Hochelaga-Maisonneuve, quartiers où se trouvent les cliniques du Dr Gilles Julien).

Les mentors: 17 coureurs expérimentés issus de la communauté.

L'objectif: «Leur permettre de garder le cap, de persévérer à l'école, de miser sur leurs forces et d'assurer leur bien-être.»

Source: etudiantsdanslacourse.org

Des jeunes bien encadrés

Dans le cadre de l'entraînement, qui a débuté en octobre 2009, les participants bénéficient des services gratuits d'une équipe composée d'un médecin, d'un physiothérapeute et d'une nutritionniste. Ils courent actuellement quatre fois par semaine, et ce, au moins une fois en groupe, avec leur mentor, dans le parc Maisonneuve le dimanche. Pour faciliter leurs déplacements, on leur a offert une carte de transports en commun gratuitement. Ils ont aussi un abonnement au centre sportif Côte-des-Neiges ou au centre Pierre-Charbonneau. Deux fournisseurs ont accepté de les habiller de la tête aux pieds, vêtements d'hiver compris. Les élèves de la prochaine cohorte seront sélectionnés à la prochaine rentrée des classes.




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