La beauté entre les lignes

D'objet d'adoration à sujet de réflexion et arme... (Photo Masterfile)

Agrandir

D'objet d'adoration à sujet de réflexion et arme de séduction, l'apparence féminine occupe depuis longtemps la pensée littéraire.

Photo Masterfile

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

De Madame de La Fayette à Nelly Arcan, d'Oscar Wilde à Frédéric Beigbeder, d'Anaïs Nin à Suzanne Myre, la beauté féminine a souvent traversé les textes littéraires comme un thème qui s'est imposé et métamorphosé au fil des époques, des courants et des modes. Regard inquisiteur sur la beauté entre les lignes.

Dans B.E.C., Blonde d'entrepreneur en construction, le plus récent roman de la Québécoise Suzanne Myre, Laurence, la protagoniste principale, nourrit une curiosité fascinée (voire obsessive!) pour sa propre apparence physique et les produits et accessoires qui la soulignent, l'accentuent ou la contraignent.

Il y a une robe signée Marie Saint Pierre qui la suit tout au long de ses aventures rocambolesques qui la mènent de Montréal au Mexique. Le corps qui vieillit, les seins refaits des autres, le regard de son chum sur elle. Et au fil d'une scène-pivot du roman, Laurence s'immisce dans la chambre d'une rivale amoureuse et s'extasie devant l'alignement de petits pots et cosmétiques.

«Oh! Une coiffeuse! La dernière fois que j'en avais vu une, c'était dans un film de Bette Davis! Ces petits meubles ornés d'un miroir devant lequel la femme se maquille, assise sur un banc sans dossier, armée de tous ses produits de beauté alignés comme des petits soldats, me fascinaient. Je ne me maquille jamais, aussi suis-je toujours ébahie devant la quantité d'articles nécessaires pour transformer ses yeux, sa bouche, ses joues, d'autant plus si tout cela est disposé sur un meuble spécialement conçu pour cette mystérieuse alchimie», décrit le personnage de Suzanne Myre.

Le rapport à la beauté - et aux moyens contemporains pour la rehausser - est un sujet qui passionne Claudia Larochelle. L'auteure et animatrice de l'émission Lire confie qu'elle entretient un rapport «amour-haine» avec la beauté physique. Lectrice de Suzanne Myre, elle dit avoir «adoré passionnément» B.E.C. et qu'elle estime que Myre y aborde les diktats de la beauté sur la société d'un ton «accessible et dépourvu de lourdeur ou d'hermétisme».

«J'ai beau essayer d'être "légère" et candide avec la beauté, j'en reviens toujours à y penser de manière plus sombre et sérieuse. Quand je la cherche chez l'autre, influencée par mes propres critères de beauté, elle m'émeut, me fascine et m'attire, bref, dans ma vie de femme comme dans ma vie d'auteure et même dans ma vie de mère d'une petite fille, elle a un impact très fort. Inévitablement, la beauté sous toutes ses formes influence donc la trajectoire de certains de mes personnages, voire même la contrôle dans ce qu'ils font de meilleur comme de pire.»

Saisir la beauté

D'objet d'adoration à sujet de réflexion et arme de séduction, l'apparence féminine occupe depuis longtemps la pensée littéraire. Prenons par exemple les esthètes comme Oscar Wilde, pour qui la beauté est devenue un culte.

Pour Philippe Barr, professeur de littérature française à l'Université de Caroline-du-Nord, l'enjeu principal de la modernité, en littérature, «consiste pour de nombreux écrivains et artistes à saisir une beauté devenue de plus en plus difficile à décrire».

Spécialiste de l'oeuvre de Marcel Proust, Philippe Barr explique que «pour l'homme du XIXe siècle, le temps semble aller de plus en plus vite, et l'engouement pour les modes qui se succèdent à un rythme effréné devient l'un des symptômes de cette accélération du temps. Pour tenter de saisir la beauté toujours fuyante des femmes, les artistes de l'époque, dont la majeure partie est constituée d'hommes, vont tâcher de rendre les femmes imperméables à cette accélération en les plaçant hors du temps. On rêve alors de femmes endormies, de femmes-tableaux, de femmes-objets, de femmes muettes et qui ne vieillissent pas.»

««L'angoisse masculine face à la féminité alimente ainsi des fantasmes où se rêve la réification des sujets féminins en objet d'admiration et de critique.»»

Philippe Barr
spécialiste de l'oeuvre de Proust, au sujet de la représentation féminine dans la littérature du XIXe siècle

Parce que nous vivons dans un contexte politique radicalement différent, Philippe Barr estime qu'il est aujourd'hui «extrêmement difficile de se pencher sur la beauté avec la même naïveté qu'un Baudelaire ou un Proust».

Un siècle et quelques courants féministes plus tard, il y a Nancy Huston pour réfléchir avec ses contemporaines sur les comportements de ceux qui regardent, celles qui sont regardées et aussi, celles qui écrivent sur toutes ces facettes de l'expérience féminine. Dans Reflets dans un oeil d'homme, par exemple, Nancy Huston rapporte comment son physique avantageux a eu un impact sur son parcours d'écolière coquette, d'étudiante fauchée, de jeune féministe indignée, puis de mère et d'auteure.

Et dans ce même essai, elle s'intéresse longuement à l'apport de Nelly Arcan à cette réflexion sur le corps, la beauté et la séduction. «Le legs de Nelly est immense, important, précieux sur ce thème qui figure au premier plan de son oeuvre, dit Claudia Larochelle. Bien sûr, quand on pense à elle, on pense à sa critique de la beauté dans l'optique du vieillissement et des ravages du temps sur le corps des femmes à travers l'oeil de l'homme. En huit ans seulement, elle a réussi, dans une voix bien à elle, précise et confrontante pour tout le monde, à disséquer le corps de la femme en l'éclairant sous un angle nouveau, plus grand, moins tamisé, comme personne auparavant.» D'ailleurs, l'automne prochain, Claudia Larochelle fera paraître un essai collectif sur Nelly Arcan et son oeuvre.

Peut-être que pour gagner un peu de perspective face à la beauté qui triomphe et s'effrite, une lecture (ou une relecture) de Proust s'impose. «C'est vrai que Proust accorde de l'importance aux subtilités de l'apparence féminine dans ses nombreux portraits de femmes du monde, dit Philippe Barr. Je crois toutefois qu'on le lit souvent, à tort, comme un auteur sérieux, alors qu'il est souvent comique et ironique par rapport à la beauté qui, pour lui, n'est qu'une facette parmi tant d'autres d'une monstruosité générale. Il faut aussi se rappeler qu'Un amour de Swann raconte d'abord et avant tout le drame intérieur d'un homme raffiné qui tombe amoureux d'une femme laide et vulgaire.»

Et pour ajouter un peu de cruauté au comique, repensons à ces paroles de Juliette Gréco:

«Si tu crois petite tu crois ah ah que ton teint de rose

Ta taille de guêpe, tes mignons biceps, tes ongles d'émail

Ta cuisse de nymphe et ton pied léger

Si tu crois petite xa va xa va xa va durer toujours

Ce que tu te goures fillette fillette ce que tu te goures.»

Quelques lectures sur la beauté

Parmi toutes les déclinaisons littéraires sur la beauté féminine, découvrez quatre romans qui aborde le sujet sans fard.

Burqa de chair (Nelly Arcan)

«Bien sûr, quand on pense à Nelly Arcan, on pense à sa critique de la beauté dans l'optique du vieillissement et des ravages du temps sur le corps des femmes à travers l'oeil de l'homme, estime Claudia Larochelle. C'est elle qui a inventé l'expression "burqa de chair", qui est d'ailleurs tellement reprise ces jours-ci dans des contextes où on ne l'attendait pas.»

Un si joli visage (Lori Lansens)

Dans ce roman publié en 2009 (et traduit en français en 2011), l'Ontarienne Lori Lansens a imaginé un personnage de quadragénaire obèse qui rêve d'une autre vie, où elle échapperait à la faim perpétuelle et à son corps qui, par les autres, est toujours qualifié de «si joli visage». Après la fugue de son mari, elle s'envole pour la Californie et cette aventure lui permet une rencontre avec elle-même.

B.E.C., Blonde d'entrepreneur en construction (Suzanne Myre)

Descriptions de petits pots d'élixirs anti-âge, personnages qui angoissent sur l'état de leur peau et les effets du temps sur le corps, descriptions de pièces de vêtements fétiches... Le dernier roman de Suzanne Myre triture la beauté dans tous les sens. L'auteure affirme toutefois ne pas avoir envie de nourrir l'obsession d'une société qu'elle dit «déjà trop axée sur l'image». «Pour ma part, je ne me préoccupe pas trop de ce dont j'ai l'air, je ne vis pas dans le regard des autres, j'essaie surtout d'être bien avec qui je suis, dans mes vêtements, certes, mais sans me préoccuper de la mode et d'un look vestimentaire. [...] Cela ne veut pas dire que je ne me regarde pas dans le miroir avant de sortir, mais je n'y passe pas ma vie, devant le miroir, car l'image qu'il me renvoie est trop souvent déformée par mon état d'esprit. Par la négative, évidemment», exprime-t-elle en entrevue.

L'empreinte de toute chose (Elizabeth Gilbert)

Dans cet ambitieux roman qui s'étale sur tout le XIXe siècle, Elizabeth Gilbert a composé un personnage de botaniste rigoureuse, autodidacte, passionnée, qui se trouve à être pourvue d'une physique difficile. L'exercice est une occasion de décrire le rapport de confrontation entre intellect et apparence.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer