Spécialistes beauté, alias psys

Le cheveu, l'ongle, le pore de peau et la cuticule sont leur domaine... (Photomontage La Presse)

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Le cheveu, l'ongle, le pore de peau et la cuticule sont leur domaine d'expertise. Ces métiers a priori superficiels - coiffeur, esthéticienne, maquilleuse, manucure-pédicure- englobent cependant davantage que des considérations esthétiques. Quatre spécialistes de la beauté se confient.

Ils connaissent la longueur de votre repousse, l'état de votre peau et vos préférences en matière de ligne bikini. Fort probablement aussi, vos derniers problèmes conjugaux ou vos préoccupations au boulot: dans les centres d'esthétique, les clients ne confient pas que leur corps, au dire de nos spécialistes, mais aussi une part plus grande de leur intimité.

«Moi, j'aime le contact avec les gens. En vieillissant, c'est ce qui devient le plus important. Ils se confient à moi et quand j'ai fini, ils repartent avec un sourire!», lance Richard Cosentino, coiffeur depuis 40 ans et ancien propriétaire d'un salon de la rue Laurier. Il ne fait aucun doute pour lui, comme pour les autres spécialistes de la beauté à qui nous avons parlé, que la capacité à écouter la clientèle et à faire preuve d'empathie est une facette importante, sinon essentielle, du travail.

«Des femmes reviennent deux ou trois fois par mois et on parle, on crée des liens, raconte Mylène, manucure-pédicure dans un salon de beauté de Brossard. C'est ce que j'aime aussi dans mon métier. On apprend de chacun.» Selon la personnalité du client et celle du spécialiste, on se confiera un peu ou beaucoup.

«On me présente 10 coiffeurs et je peux te dire lequel va être le plus occupé! Certains sont très talentueux, mais ils n'ont pas le côté humain. Ceux-là n'ont pas une grosse clientèle ou ils ne durent pas. Un bon coiffeur, c'est ça: sa cliente arrive, il va l'embrasser, il connaît tout sur sa vie et sur sa famille!»

Richard Cosentino
coiffeur

Richard Cosentino admet devoir son succès davantage à sa capacité à cerner la personnalité de ses clientes qu'à son talent de coiffeur.

Il faut que ça clique, donc, sinon le client risque fort d'aller voir ailleurs. Cette exigence, si elle est un bonus dans tout métier en relation avec une clientèle, n'est pas, dans tous les cas, un prérequis pour autant. On ne cherche pas à «cliquer» avec son mécanicien, son boulanger ou son hygiéniste dentaire. Pourquoi, alors, est-ce le cas avec son coiffeur ou son esthéticienne?

«Les gens viennent chercher un bien-être qui va au-delà du soin esthétique. Il y a un côté très intime. C'est comme de prendre un café avec quelqu'un qui n'est pas dans ton cercle de connaissances. La personne se confie, puis paye et s'en va.» Bénéfices esthétiques en plus.

«Psy» avec bénéfices

Entre quelques coups de pinceau ou de brosse, une épilation et un traitement facial, les clients déballent des problèmes de toutes sortes, souvent de nature conjugale ou familiale, quand ce n'est des ennuis de santé. «On me dit tout, tout, tout ! Surtout les clients réguliers. Les infidélités, les soupçons sur le conjoint, les problèmes de séparation ou avec le petit dernier...», révèle Carole, esthéticienne depuis 26 ans et propriétaire d'un salon d'esthétique du Plateau Mont-Royal.

Est-ce les conditions dans lesquelles sont prodigués les soins, le fait qu'on s'occupe de lui ou parce qu'il n'a rien d'autre à faire que le client y trouve un climat propice aux confidences? «Moi, je leur fais un soin dans un espace de 10 sur 14, porte fermée, où personne ne nous entend! On est des personnes neutres qui ne font pas partie de l'environnement familial ou amical, alors les restrictions tombent», répond l'esthéticienne de 49 ans. Ni vu ni connu. Ce qui est dit dans la cabine de soins reste dans la cabine... ou peut-être pas! Mais ce spécialiste ne fait pas partie du cercle de proches, ce qui garantit un certain anonymat.

Manon Parisien est maquilleuse depuis 26 ans. Elle a travaillé avec «du vrai monde», avec des mannequins et des acteurs aussi. «Tu es en lien direct avec eux. Tu es à deux pouces de leur nez! Ça demande de la psychologie, explique-t-elle. Il faut apprendre à mettre les gens à l'aise, à leur donner de la confiance. Moi, je ne vois pas leurs défauts, mais leurs atouts. Je les rassure. Même les mannequins se sentent insécures!»

La proximité physique y serait donc pour quelque chose, aussi... «Moi, je touche mes clientes. Il y a pas un gars qui va te pogner le cou et te tripoter la tête, mais moi, je peux le faire impunément», dit Richard Cosentino, qui explique aussi cette facilité qu'a la cliente à déballer ses états d'âme par un autre facteur: «Je ne suis pas menaçant. Je suis en arrière de la cliente, pas en face d'elle. Quand la cliente parle devant le miroir, dans 90% des cas, c'est comme si elle se confiait à elle-même.»

Savoir tracer la limite

«On se dit souvent dans le métier qu'on devrait avoir une base en psychologie. Les avocats pourraient nous faire parler dans les cas de divorces! Certaines clientes me disent d'ailleurs qu'on devrait charger un cachet en plus», raconte Carole à la rigolade.

Mais il arrive que le poids des confidences soit difficile à porter et que ces intervenants du domaine esthétique se sentent mal outillés pour les recevoir. Certains clients passent à travers des épreuves difficiles, d'autres fondent en larmes: difficile de ne pas s'attacher ou de rester de marbre quand on les voit 10 à 15 fois par année, entre 30 minutes et 1h30 chaque fois! C'est le cas quand une cliente raconte avec douleur les détails de sa séparation ou de son cancer, par exemple.

Le volet psychologique devrait-il être abordé dans les formations en esthétique? Définitivement, croient les professionnels consultés. À défaut d'avoir reçu une formation pour faire face à certaines situations difficiles ou délicates, certains tracent une ligne, à leur manière.

«Il m'arrive de me confier aussi, mais je ne veux pas trop déranger mes clientes avec mes histoires, dit Richard Cosentino. En tant que père de quatre enfants, je peux confier mon expérience, mais je ne peux rien faire de plus. J'écoute beaucoup, j'essaie de les faire rire et je ne m'avance pas trop.» Car après tout, il est coiffeur, pas psy! Sachez que si vous ne dites mot, cela lui conviendra aussi. Il en profitera alors pour se ressourcer, tout en donnant le meilleur de lui-même.

Sociologues à leurs heures

Au nombre de clients qu'ils voient défiler chaque semaine, certains depuis des années, nos spécialistes en sont venus à tirer leurs conclusions sur certaines tendances de société. Voici quelques-unes de leurs observations.

Des hommes moins frileux

Les gars, plus vieux comme plus jeunes, sont de plus en plus nombreux à demander des soins. Dans le salon d'esthétique de Carole, sur le Plateau Mont-Royal, ils représentent 15% de la clientèle. Ils sont les chums des clientes, mais surtout des connaissances d'autres clients, car les hommes se référeraient aussi entre eux. La plupart du temps, ils viennent pour se faire épiler le dos (c'est le cas entre autres pour les hommes qui travaillent en complet-cravate qui ne veulent pas que leur pilosité soit visible à travers leur chemise), si ce n'est tout le corps, parties génitales comprises. Autres soins de plus en plus populaires chez la gent masculine: les pédicures et les soins du visage.

Une clientèle plus informée

Les clients posent plus de questions et recherchent la dernière nouveauté. Ils sont parfois les premiers à connaître les sorties de produits. Le plus grand défi pour le spécialiste est alors de rester à jour.

Des rêves qui ont changé

L'univers domestique est à la mode... «Quand j'ai commencé, les femmes étaient plus carriéristes. Elles voulaient être présidentes d'entreprises, montrer qu'elles étaient fortes, se souvient Richard Cosentino, qui a fait ses débuts en coiffure dans les années 70. Plusieurs femmes me confient aujourd'hui qu'elles resteraient à la maison si elles avaient les sous pour le faire. Pas nécessairement pour garder les enfants, mais parce qu'elles aiment ça! C'est très Martha Stewart, maintenant!»

Des mots tabous

Ménopause et hormones sont des mots à emballer dans du papier de soie. Mieux, on évite tout simplement de les prononcer!

Plus exigents et plus pressés

«Avant, les gens savaient que pour obtenir un résultat, les traitements devaient s'étaler sur plusieurs semaines. Aujourd'hui, ils veulent un résultat immédiat en sortant du bureau», constate Carole. Mylène, qui est manucure-pédicure dans un salon de Brossard, souligne ce facteur comme étant l'aspect le plus difficile de son métier. «Les gens arrivent avec de la corne et pensent qu'on pourra leur enlever ça en un clin d'oeil. Il faut leur faire comprendre qu'ils doivent aussi faire un travail. On ne peut pas faire des miracles! Les gens ne savent plus attendre.»

La pression d'être beau

Hommes et femmes seraient plus exigeants quant à leur apparence, plus conscients de celle-ci aussi. On chercherait davantage la beauté pour la beauté, selon les quatre intervenants. Autrement dit, correspondre aux grandes lignes des dictats plastiques d'aujourd'hui. Surtout, on veut plus que jamais rester jeunes!

Prêt à beaucoup pour être beaux

À se priver d'autres choses, par exemple, pour ne pas interrompre sa routine beauté. «Avant, on était le premier luxe qui disparaissait quand les gens étaient serrés. Maintenant, les clientes sont prêtes à couper ailleurs, sur les restos par exemple, pour conserver leurs soins. Leur crème reste primordiale!», raconte Carole.

S'en remettre aux cosmétiques

La maquilleuse Manon Parisien remarque, de son côté, qu'on accorde beaucoup d'importance à certains produits. «Souvent, les femmes sont très focalisées sur le maquillage. Elles pensent que toute leur assurance va passer par là! Ce n'est pas un baume pour tout, tient-elle à préciser. À mon âge, j'essaie de détourner ça. Je leur dis que ce n'est pas avec du maquillage qu'elles vont se sentir mieux.»

Déprime collective

Le mois de février serait le mois de la déprime, celui où les clients arrivent généralement avec des demandes plus excessives. Richard Cosentino raconte: «Ceux qui ont les cheveux longs les veulent courts, ceux qui sont noires veulent être blondes. Je leur dis non! Va te chercher un chandail à la place! Je sais qu'elles vont le regretter plus tard.»

Sur la chaise du coiffeur Richard Cosentino

Les 16 à 26 ans: «Elles viennent me voir, mais elles ne veulent pas vraiment couper leurs cheveux! Des cheveux longs, c'est le symbole sexuel par excellence. C'est juste ça qui pogne!»

Les 30 à 40 ans: «Elles veulent avoir un look unique, être à la mode avant la mode, avoir quelque chose que les autres n'ont pas. Elles cherchent quelque chose d'inatteignable, une image d'elles-mêmes qu'elles n'arrivent pas à trouver. Il se passe beaucoup de choses dans la vie d'une femme à cet âge-là. On sous-estime cette période dans la vie d'une femme!»

Les 50 ans: «Elles veulent avoir les cheveux longs, être féminines encore. Elles pensent que c'est le dernier stretch de leur vie et qu'après, ce ne sera plus possible de le faire.»

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