Sneakerheads: fous de la tête aux pieds

Les sneakers Powarama inspirés de l'artiste Roy Lichtenstein.... (PHOTO ARCHIVES AP)

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Les sneakers Powarama inspirés de l'artiste Roy Lichtenstein.

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Yves Schaeffner

Collaboration spéciale

La Presse

(New York) On les appelle sneakerheads. Ils sont fous de chaussures de sport, ils en possèdent des centaines, voire des milliers de paires, et sont constamment à la recherche de modèles rares ou inédits. Et si leur passion peut parfois être lucrative, elle peut aussi se révéler fort dangereuse.

Investir dans les sneakers

C'était il y a un peu plus de trois ans. Chad Jones, alias «Sneaker Galactus», attendait patiemment en ligne pour se procurer une paire de «Kobe VII Black History Month» devant une boutique d'Harlem lorsqu'une discussion a dérapé. Son interlocuteur a sorti un couteau et l'a poignardé. «Pour une paire de sneakers!», se remémore Chad Jones en secouant la tête, toujours incrédule.

Bien au fait que la passion des sneakers et, surtout, le prix de certaines paires peuvent engendrer des agressions, cet informaticien de profession a décidé depuis qu'il n'attendrait plus en file pour des chaussures. «Cela n'en vaut pas la peine», dit celui qui a subi six opérations et doit encore faire de la rééducation.

Qui plus est, aujourd'hui, l'insatiable collectionneur peut aisément se procurer les mêmes paires par le truchement de l'internet. «C'est sûr que cela va me coûter plus cher, mais si je veux vraiment une paire, je vais pouvoir la trouver sur l'internet», soutient-il.

Cela n'a pas toujours été le cas. Chad Jones, comme la plupart des fanatiques de chaussures de sport, a passé un nombre incalculable de jours à camper devant des boutiques pour obtenir des paires exclusives.

Des histoires rocambolesques, il en a presque autant que des paires de chaussures (il a arrêté de compter, mais il en posséderait entre 1250 et 1500 paires). Sortant une paire de Nike Air Max 95 arborant les couleurs d'un arc-en-ciel, le New-Yorkais explique avoir pris l'avion pour Seattle afin de se la procurer.

«Je suis arrivé une semaine à l'avance et j'ai campé dans une tente, sous la pluie, dans le froid, pour me l'acheter», se souvient-il. Sa patience lui a permis d'obtenir la paire numérotée 154 sur les 300 produites.

«Quand j'en parle avec les gens, ils disent: "T'es complètement fou!" Eh oui, je suis peut-être un petit peu fou», reconnaît-il avec humour. Il est bien conscient que sa passion est un brin extrême. En plus d'avoir trois des quatre murs de sa chambre couverts de boîtes de chaussures, une bonne partie de son salon est occupé par des étagères remplies de sneakers.

Et il ne s'agit que d'une partie de sa collection. «J'en ai plein d'autres qui sont entreposées à température constante, parce qu'il n'y a rien de pire que la lumière et les changements de température pour les chaussures», précise-t-il.

Combien a-t-il flambé pour sa passion? Il n'en a aucune idée. Mais l'informaticien préfère y voir une forme d'investissement.

«J'ai récemment vendu une paire. Je l'avais payée 500 $ il y a 10 ans et je l'ai revendue 4500 $ il y a quelques jours. Cash! Et je n'ai pas une ou deux paires qui possèdent ce type de valeur, j'en ai des centaines!»

À New York, il existe même un prêteur sur gages à Harlem qui se spécialise dans les sneakers! Le propriétaire accorde des prêts en conservant les chaussures à titre de garantie.

Dans Bedford-Stuyvesant, le quartier où Spike Lee a tourné Do the Right Thing à la fin des années 80 (et dans lequel une dispute éclate après qu'un personnage eut sali les Air Jordan d'un autre), Calvan Fowler vient d'ouvrir une boutique entièrement consacrée à Michael Jordan et aux incontournables Air Jordan.

Il y vend des modèles vintage en parfait état. «Ce sont des gens qui ont acheté ces chaussures il y a des années et qui ne les ont jamais portées. Ils les vendent en consigne ici. Ils conservent 85 % du prix de vente, je garde 15 %», précise le propriétaire.

Pour Chad Jones comme pour Calvan Fowler, il ne fait aucun doute que Michael Jordan est l'athlète qui a eu le plus d'influence sur la culture des sneakers. «Aujourd'hui, plein de jeunes qui n'ont jamais vu Michael Jordan jouer attendent en ligne pour s'acheter des Jordan», souligne Chad Jones.

L'autre preuve que Michael Jordan est un incontournable? Un mur entier de la chambre de Chad Jones est consacré à la vedette du basketball. À titre de comparaison, LeBron James n'a droit qu'à un tiers de mur. Du moins, pour l'instant...

La course aux sneakers

Des toutes premières Converse jusqu'au design aiguisé de Yohji Yamamoto pour Adidas, l'expo The Rise of Sneaker Culture présentée au Brooklyn Museum retrace pas à pas l'évolution des chaussures de sport. Attachez vos Air Jordan avec de la broche.

Clin d'oeil obligé: l'exposition est parcourue d'un fil en hauteur sur lequel sont suspendues toute une série de chaussures de sport qui rappellent le cliché des espadrilles suspendues aux fils électriques dans les grands centres urbains.

La différence? Le Brooklyn Museum n'a pas accroché de vieilles Puma décaties, mais de reluisantes paires d'Alexander McQueen, de Rick Owens ou de Balmain. Toutes sont tirées des collections 2015 et témoignent du long chemin parcouru par les chaussures de sport.

Du gazon de Wimbledon jusqu'aux passerelles des défilés parisiens, en passant par les terrains de basket new-yorkais, il y a une longue route sinueuse qu'entreprend de raconter le Brooklyn Museum avec son exposition.

Ce n'est qu'après le développement de la vulcanisation en 1839 (processus consistant à incorporer du soufre au caoutchouc afin d'améliorer sa résistance) et avec la révolution industrielle que les chaussures de sport ont commencé à se répandre tranquillement à partir de 1870.

À l'époque, les tennis et autres chaussures de sport sont toutefois réservées aux sportifs et à l'élite, aux gens qui ont les moyens d'avoir des temps libres.

Les femmes, qui commencent à être acceptées plus largement dans l'univers sportif à partir des années 1920, se voient d'abord offrir des sneakers à talons hauts pour «préserver leur féminité»!

Pour Elizabeth Semmelhack, conservatrice au Bata Shoe Museum de Toronto, où une version plus restreinte de l'exposition a d'abord été présentée en 2013, les chaussures de sport sont «une manière d'exprimer son individualité», mais aussi un révélateur de tendances sociales.

Divisée en six sections et présentant 150 paires iconiques, l'exposition permet d'ailleurs de voir que derrière chaque paire de chaussures se cachent tout à la fois la petite et la grande histoire.

Plutôt bien conservée, la seule et unique paire de Converse All Star datant de 1917 ne porte pas encore le nom du célèbre entraîneur Chuck Taylor. Ce dernier ne sera embauché par l'entreprise que quelques années plus tard afin de promouvoir et conseiller la marque, comme mille et un autres athlètes et célébrités le feront par la suite.

Un peu plus loin, on découvre une paire d'Adidas (à deux bandes) offerte par la marque allemande au champion noir Jesse Owens à l'occasion des très controversés Jeux olympiques de Berlin, sous le régime nazi.

La culture des sneakers telle qu'on la connaît aujourd'hui, où les chaussures de sport se portent aussi bien sur les pistes de course que dans les galas, commence à apparaître dans les grandes villes et particulièrement à New York dans les années 1970, soutient Elizabeth Semmelhack.

«Les signatures des basketteurs Walt Frazier et Kareem Abdul-Jabbar avec Puma et Adidas ont ouvert la voie à ce qui allait devenir un mouvement massif d'athlètes et de célébrités représentant des marques», précise la conservatrice.

Quand Nike met sous contrat Michael Jordan en 1984 et quand Adidas recrute les rappeurs de Run-DMC, le phénomène explose et les chaussures de sport deviennent alors une «forme d'expression de la masculinité», assure-t-elle.

La dernière section de l'exposition se concentre quant à elle sur les 20 dernières années. On y découvre notamment un nombre impressionnant de collaborations entre designers, artistes, vedettes de la pop et grandes marques de sport.

Côte à côte, il y a des paires de Hussein Chalayan pour Puma, de Yohji Yamamoto pour Adidas, de Damien Hirst pour Converse ou encore les récentes collaborations entre Kanye West et Louis Vuitton ou Adidas.

Dans le lot, il y a aussi les «bédéesques» Stewie Griffin LeBron VI de Nike prêtées par le collectionneur de sneakers Chad Jones. Dotées de couleurs explosives, elles évoquent à la fois le pop art et le personnage de dessin animé préféré de LeBron James (Stewie de la série Family Guy). Il n'en existe que 24 exemplaires.

«C'est ce qu'il y a de fabuleux avec les chaussures de sport: chacune possède sa propre histoire», précise le collectionneur, visiblement ravi de voir une de ses paires présentée telle une oeuvre d'art dans un musée. On est loin des pistes d'athlétisme...

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L'exposition The Rise of Sneaker Culture est présentée jusqu'au 4 octobre.

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