Mode: génération décomplexée

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De jeunes designers montréalais comme Lafaille partent à la conquête du monde.

Photo fournie par Lafaille

Ils sont jeunes, ils ont du talent et, surtout, ils ne cherchent pas à «percer» à Montréal. En bons représentants de leur génération, ces designers voient leur avenir partout autour du monde, sans frontières. Tokyo, Séoul, Los Angeles ou Melbourne sont leurs terrains de jeu. Portrait de designers montréalais sans frontières, et sans complexes.

Josh Reim, collection printemps-été 2015... (Photo fournie par Josh Reim) - image 2.0

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Josh Reim, collection printemps-été 2015

Photo fournie par Josh Reim

Rencontre d'un autre type avec Josh Reim

À 18 ans, avec déjà trois collections à son actif, Josh Reim est l'un des Montréalais les plus chouchoutés par les sites et magazines branchés des quatre coins du monde. Qui est-il ? Nous l'avons rencontré près de chez lui, à Westmount, pour une conversation à bâtons rompus. Avare d'interviews, Josh Reim nous a parlé à condition que nous ne le citions pas. Voici donc Josh Reim, sans ses mots.

Les interviews sont le pain quotidien d'un journaliste. On pense avancer en terrain connu. Et puis, un jour, on se fait surprendre. Complètement. On reste alors abasourdi, la plume en l'air, face à son interlocuteur.

Ce jour de décembre, l'interviewé-surprise, c'est Josh Reim, 18 ans.

La première surprise, le designer la crée avec son allure de garçon sage. À peine sorti de l'adolescence, il paraît, avec ses cheveux roux, sa silhouette fine, son pantalon beige et son polo bleu, encore moins que son âge.

Une image qui n'est pourtant qu'un mirage.

Il y a quelques années, Josh Reim a en effet claqué la porte de son cégep bon chic bon genre. Autodidacte, il s'est lancé dans l'univers de la mode à 16 ans.

Pour financer son aventure, il a vendu tous ses vêtements de skater - sa précédente incarnation. Ce qu'il porte au moment de notre rencontre ? Il répond d'abord du tac au tac que ce sont les vêtements de son père avant de se vanter de n'avoir que quelques ensembles dans sa garde-robe.

Où est le vrai, où est la frime ? Josh Reim s'offre sans se laisser saisir.

Mais voici ce que l'on sait d'un jeune déjà soucieux d'écrire son propre mythe. Il vit et crée dans la maison parentale, dans les hauteurs de Notre-Dame-de-Grâce. Il travaille avec une petite équipe (dont l'ami Jetro Emilcar) et vend ses vêtements principalement en Australie.

Talent précoce

Il voit grand, et loin. Son exceptionnelle précocité est aussi un trait de famille. Il a été, dans sa jeune adolescence, champion de judo, tout comme sa petite soeur, Erin. Leur père, homme d'affaires de longue date, est de plus un sportif accompli.

Du judo, Josh Reim garde un souvenir contrasté : il aime le combat autant qu'il le déteste.

Josh Reim aime et déteste les choses avec la même passion. Tout comme il sème, dans la même phrase, le vrai et le faux, laissant aux autres le soin de faire le tri.

Ainsi revendique-t-il son statut d'icône en devenir. Des propos, dit-il en nous voyant écarquiller les yeux, dignes de la mégalomanie d'un Kanye West. Il se voit pourtant comme un modeste sincère. Son succès futur ne fait aucun doute, dit-il, alors pourquoi prétendrait-il le contraire ?

On l'aime ou on le déteste, mais Josh Reim ne laisse pas indifférent. Il le sait et ça lui plaît : il ne sera jamais une personne que l'on trouve «O.K.».

Ainsi, cet admirateur de J.W. Anderson lance que Sainte-Agathe, où sa famille passe ses week-ends, l'inspire plus que Montréal. Rares aussi sont les designers montréalais qui trouvent grâce à ses yeux.

Ses propos sont impertinents, parfois arrogants. Pourtant, cela ne le rend que plus attachant.

Sous ses airs d'enfant sage, Josh Reim est un écorché qui porte les blessures encore fraîches de l'enfance.

Un brin hyperactif, il explique qu'il a un déficit de l'attention. Il a passé plusieurs années sous médicaments et chez un psy. L'arrêt des médicaments l'a rendu à lui-même et à son flot continu d'idées.

Illustrer par le vêtement

Metteur en scène de sa propre chance, Josh Reim rappelle un autre talent précoce, le Xavier Dolan de J'ai tué ma mère. La comparaison le fait sourire. Admirateur de Vincent Gallo, Meryl Streep ou Jack Nicholson, Josh Reim se voit comme un réalisateur qui donne vie à des images par les vêtements.

C'est d'ailleurs à ses vêtements qu'il veut laisser la parole, et à ceux qui les voient ou les portent le soin d'y projeter leurs propres images. Aussi refuse-t-il d'expliquer ce que sont ses collections («Bad Music for Good People», «Esoterism») et décide-t-il de ne pas donner d'interviews.

On le quitte, étonné de ce que l'on vient de vivre.

Quelques heures plus tard, il nous envoie sur Facebook une vidéo de Lou Reed.

Le chanteur, légendaire par sa musique comme pour son horreur des journalistes, y est soumis aux questions d'un groupe de reporters australiens.

À la question «vous aimez les interviews ?» Lou Reed répond en un seul mot. «Non.»

La boutique en ligne de Josh Reim a démarré à la fin janvier.

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Les modèles portent de lourds manteaux en simili fourrure arborant la thématique noire de la collection.

Photo fournie par Lafaille

Lafaille, à la conquête du monde

Avec ses longs manteaux de fausse fourrure rouge ou ses ensembles imprimés, Benjamin Lafaille crée une esthétique pour hommes qui, disons-le, tranche avec ce que l'on voit habituellement à Montréal. Lafaille ne vise rien de moins que de séduire la jeunesse cool des grandes villes du monde.

«Vivre localement, ce n'est pas concevable.»

Benjamin Lafaille parle comme un vieux sage du prêt-à-porter. Et pourtant, il n'a que 24 ans et deux collections à son actif. Diplômé en design industriel, il a lancé il y a un an sa marque, Lafaille, qui propose une esthétique forte.

Fourrures de couleurs, tee-shirts écourtés, pantalons aussi moulants que colorés... Lafaille ne se refuse rien. Son designer non plus : il nous reçoit vêtu d'une combinaison de prisonnier américain, de l'un de ses tee-shirts et d'une casquette de cuir noire.

«Mon esthétique est très différente de ce que font les designers d'ici, dit celui qui a déjà fait un défilé à la semaine de mode pour hommes de Toronto. Ce que je vise s'en vient gros. Ce mélange asiatique, streetwear et design grandit très vite.»

Le commerce et l'art

Benjamin Lafaille a l'âme artiste, mais aussi l'instinct commercial.

«Quand je dessine, je pense à ma clientèle. Je ne fais pas forcément ce que j'aime», dit-il.

Sa clientèle, il la décrit comme jeune, avide de pop-culture, de streetwear et fluide sexuellement : les jeunes, croit-il, troquent facilement une identité sexuelle contre une autre.

Pour autant, Benjamin Lafaille a une démarche de création très artistique. Ainsi, son actuelle collection (Down the web It-Hole) a été inspirée par le deep web.

«Je me suis inspiré du crime sur l'internet. Avec mon design, je démontre que ces choses sont concrètes», dit celui qui évoque, de façon plutôt sombre, les suicides, la cyberintimidation et les joies du harcèlement.

Sa prochaine collection a quant à elle été inspirée par les mannequins des simulations d'accident d'automobile.

Évidemment, on pense à Jeremy Scott en voyant ses vêtements, même si Benjamin Lafaille revendique plutôt l'influence de Vivienne Westwood, maîtresse dans l'art du vêtement «engagé».

Pièce de collection

Certains vêtements de Lafaille tiennent presque de l'installation. C'est le cas par exemple d'un perfecto en cuir recouvert de vraies lames. Une veste singulière, absolument non recommandée pour les voyages en avion, mais ô combien originale.

«C'est plus une showpiece. Elle est à vendre, mais je ne m'attends pas à la vendre. Je l'ai pensée en avril, pour me lancer sur le marché. Je pensais au commerce, mais moins que maintenant», s'amuse-t-il.

Car si la marque est jeune, elle s'est dotée d'une image professionnelle sur l'internet : boutique en ligne, photos studio léchées reprises ensuite par des sites à la mode un peu partout dans le monde (Benjamin Lafaille cite Fucking Young, un site espagnol qui fait apparemment figure d'autorité chez les jeunes et que, nous l'admettons, nous ne connaissions pas). C'est aussi grâce à cette image que le designer est sollicité dans le monde pour des emprunts de vêtements.

Et Montréal dans tout ça ? Benjamin Lafaille se soucie peu du marché «local».

«Le Québec n'est pas gros, la portion des gens qui peuvent aimer ce que je fais est encore plus petite. C'est pour ça que je me fais connaître à l'étranger», dit-il.

Lafaille ne compte sur aucun soutien du gouvernement. «Si tu me demandes quels sont les plus gros obstacles, je te dirais que ce sont les subventions. C'est décourageant tellement c'est long. Dans ce business, tu peux pas te permettre d'attendre, sinon, tu attendras toujours.»




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