Rigoler au lieu de jeter

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Le 16 octobre, en France, 1800 épiceries Intermarché vendent des « fruits et légumes moches » aux clients lors de la Journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire. L'écrivaine Francine Allard demande aux supermarchés du Québec d'oser eux aussi offrir, à 30 % de rabais, des carottes à deux pattes et des aubergines à grand nez. Pour moins jeter et davantage rigoler.

VENDRE AU RABAIS LES CAROTTES À DEUX PATTES

«Enfant, j'étais fascinée par une tomate à gros nez ou par un concombre arqué, se souvient l'écrivaine Francine Allard. Je m'amusais à manger tous ces fruits et légumes qui ressemblaient à des gnomes, des lutins ou des monstres.»

Aujourd'hui, la résidante d'Oka ne voit pas ces végétaux rigolos quand elle fait ses courses. Pour cause: les supermarchés ne choisissent «que les fruits et légumes parfaits pour garnir leurs étals, réalise-t-elle. Question d'image. L'esthétique des légumes, c'est rendu aussi pire que l'esthétique des filles dans les annonces»!

Qu'arrive-t-il aux poivrons en tire-bouchon et aux champignons siamois, qui continuent de pousser, mère Nature étant elle aussi une rigolote? «J'ai appris qu'on les jetait, bien souvent», s'indigne Mme Allard (sans lien de parenté avec l'auteure de ces lignes). Malgré le fait que ces légumes sont aussi nutritifs que laids.

ENVIRON 25% DE PERTES

«On déclasse approximativement 25% des produits qu'on récolte pour répondre aux exigences des chaînes, confirme André Plante, directeur général de l'Association des producteurs maraîchers du Québec. On parle d'à peu près 400 000 tonnes déclassées par an, juste au Québec.»

«C'est écoeurant le gaspillage qu'il y a, c'est effrayant, témoigne un agriculteur de la région de Deux-Montagnes. Si vous voyiez ça... C'est des tonnes et des tonnes de légumes qu'on jette chaque semaine, parce qu'il n'y a pas de débouchés. Aussitôt qu'un légume est moins beau, les acheteurs ne le prennent pas. On le sait tous, on est avertis. C'est un problème généralisé, qui affecte tous les producteurs.»

Pour stopper ce gâchis, Mme Allard propose aux épiciers d'offrir un étal de produits de catégorie numéro 2 - clairement identifiés comme étant des «fruits et légumes rigolos» - vendus 30% moins cher. «Je ne leur demande pas de changer tout à coup pour du numéro 2, explique-t-elle. Je veux juste sensibiliser au fait que ces légumes, qui vont aux vidanges, sont aussi bons. Deux carottes qui s'embrassent comme un couple d'amoureux, ça peut être très intéressant.»

QU'EST-CE QU'ELLE A MA GUEULE?

La France craque justement pour les légumes dits moches vendus au rabais. Un Intermarché de Provins, au sud-est de Paris, a écoulé en trois jours des centaines de kilos de carottes, pommes et oranges hideuses, aidé par une campagne marketing paradoxalement séduisante. Auchan et Monoprix offrent, quant à eux, des fruits et légumes difformes sous le label «Quoi ma gueule?», parodiant une chanson de Johnny Hallyday.

À l'occasion de la Journée française de lutte contre le gaspillage alimentaire, le 16 octobre, Intermarché ira jusqu'à offrir des fruits et légumes laids «dans [ses] 1800 magasins», a indiqué Vanessa Robineau, de la direction des communications et de l'information des Mousquetaires, qui regroupe les Intermarché.

«C'est la première fois que la grande distribution, qui a imposé la standardisation des fruits et légumes, fait son mea culpa, a dit Marie-Sophie Ferté, propriétaire de l'Intermarché de Provens, au magazine LSA. Le producteur met de côté 40% de sa production, car ces produits ne remplissent pas des critères esthétiques, je trouvais ça un peu révoltant.»

D'autant que tout ne peut pas être donné. «En une seule semaine, j'ai eu au moins 40 palettes de légumes que je n'ai pas pu envoyer à la banque alimentaire, parce qu'il n'y a plus de place dans leurs réfrigérateurs, confie l'agriculteur de Deux-Montagnes. Ça fait qu'on a jeté ces légumes dans le champ. Que voulez-vous qu'on fasse?»

PLUS D'USINES DE KETCHUP

Il n'y a pas si longtemps, les tomates biscornues faisaient le bonheur des fabricants de ketchup. «Mais aujourd'hui, les usines sont toutes parties ailleurs, expose le producteur. Il n'y a pratiquement plus de transformation, au Québec.»

«La France a souffert de la guerre, rappelle Mme Allard. Ici, on est gâtés. Il faudrait qu'un chef comme Danny St Pierre dise à son émission que ce n'est pas grave, si on utilise une tomate croche...»

C'EST QUOI, UN CONCOMBRE DE CATÉGORIE CANADA No1?

Pour être gratifié du titre de « Canada no1 », un concombre anglais de serre doit :

  • Mesurer au moins 28 cm de longueur.
  • Avoir un diamètre minimal de 4,1 cm, mesuré à 12,7 cm de l'extrémité.
  • Posséder une bonne couleur verte caractéristique sur au moins 85 % de sa superficie globale.
  • Être presque ou passablement droit. « La hauteur de l'arc intérieur de la courbe ne doit pas excéder le diamètre du concombre quand on la mesure sur une surface plane », précise l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA).

Votre concombre est plus petit, moins volumineux, un peu croche? Bonne chance pour le vendre, même s'il est délicieux.

Source : ACIA

QU'EN DISENT LES SUPERMARCHÉS?

Offrez un étal de fruits et légumes rigolos - bons, sans être beaux - à 30 % de rabais pour éviter qu'ils soient jetés, demande l'auteure Francine Allard. Voici les réponses des épiciers :

PROVIGO-LOBLAW : Un projet semblable est à l'étude

« Il s'agit d'une bonne idée, a réagi Geneviève Poirier, des affaires corporatives de Provigo. Un projet semblable est déjà à l'étude dans notre entreprise. »

Mme Poirier a fait valoir les initiatives mises de l'avant par Provigo pour réduire les pertes en épicerie - ce qui ne règle en rien le gaspillage en amont pour cause de laideur. « Les produits frais qui ne sont plus à leur meilleur ou qui ont mûri trop vite font l'objet de promotions allant de 30 à 50 % de rabais, dans un présentoir qui leur est propre », a-t-elle indiqué. Ils peuvent aussi être transformés en plats prêts à manger ou être redistribués à des organismes communautaires.

METRO : Difficile dans un contexte extrêmement concurrentiel

« Personne ne peut se réjouir de voir des fruits et légumes encore propres à la consommation prendre le chemin des poubelles », a convenu Marie-Claude Bacon, directrice principale du service des affaires corporatives de Metro.

« Toutefois, dans un contexte extrêmement concurrentiel où l'on tente de se démarquer par la qualité et la fraîcheur de nos produits, deux critères qui sont très importants pour nos clients, un projet comme celui-ci peut difficilement être réalisé dans des supermarchés Metro, a-t-elle ajouté. L'approvisionnement pourrait vite devenir un enjeu, étant donné que les quantités de ces produits en surplus sont évidemment aléatoires. »

Mme Bacon a souligné les efforts faits par Metro pour atteindre l'objectif de réduire de 25 % la quantité de matières résiduelles éliminées dans ses épiceries d'ici 2016.

IGA-SOBEYS : Rien à moyen terme

« Bien sûr, l'idée est intéressante, a commenté Laurie Fossat, conseillère en communications de Sobeys. Mais ça impliquerait tellement de changements énormes - en matière de logistique, d'approvisionnement, d'emplacement dans les magasins - qu'à moyen terme, on n'a pas prévu faire quoi que ce soit dans l'ensemble des 280 IGA. »

« Il est possible que certains de nos marchands, qui sont indépendants, puissent essayer des choses au niveau local, a précisé Mme Fossat. Si les attentes des consommateurs deviennent très élevées sur cet enjeu, il faudra suivre le mouvement. »

CINQ QUESTIONS À ANDRÉ PLANTE

Le bien nommé André Plante, directeur général de l'Association des producteurs maraîchers du Québec, a répondu aux questions de La Presse sur le gaspillage de fruits et légumes moches, dits numéro 2.

Les producteurs québécois rejettent-ils vraiment 400 000 tonnes de fruits et légumes par an ?

Oui. On commercialise à peu près 1,5 million de tonnes de fruits et légumes par an. On en déclasse 25 % pour répondre aux exigences des chaînes, ce qui donne approximativement 400 000 tonnes par an.

C'est sûr que pour nous, c'est vraiment important de s'attarder à ce problème. Il faut trouver un plan B, que ce soit par la transformation, en nutraceutiques (produit fabriqué à partir d'aliments ayant un effet bénéfique sur la santé) ou à travers une commercialisation des produits numéro 2. Toute initiative est intéressante, pourvu que ça marche.

Les supermarchés font valoir que les fruits et légumes qui ne répondent pas à leurs critères esthétiques sont transformés ou cuisinés. Ce n'est pas le cas ?

Les pommes servent à faire du jus, mais pour le reste, c'est vraiment compliqué. Prenons les légumes surgelés. Bonduelle (marque Arctic Gardens) utilise ses propres variétés, qui sont différentes des variétés de légumes frais. Ça fait qu'un producteur qui a des légumes qu'il ne peut pas vendre frais, ce n'est pas facile pour lui de les vendre pour la congélation.

Seriez-vous heureux que vos fruits et légumes imparfaits soient vendus 30 % moins cher dans un étal clairement identifié dans les supermarchés ?

Ce serait vraiment une alternative intéressante, parce que la chaîne de distribution est déjà en place. On livrerait les numéros 1 et 2 en même temps.

L'approvisionnement serait-il constant ?

Ça fait partie des préoccupations des producteurs. Le rapport de force est tellement à l'avantage des chaînes d'alimentation qu'ils craignent que s'ils n'ont pas de numéro 2 à leur fournir, les chaînes leur mettent de la pression pour qu'ils vendent du numéro 1 au prix du numéro 2. Ils perdraient de l'argent.

Avez-vous d'autres débouchés pour les carottes croches, les tomates difformes et les poivrons aux airs de gants de baseball ?

Oui. Les détaillants des communautés ethniques ont, par exemple, une approche différente dans leur approvisionnement. L'esthétique du légume ou du fruit n'est pas importante pour eux. La qualité et le prix le sont.

Des producteurs vont liquider ces produits à très bons prix dans les marchés publics, pour des marinades et des ketchups. Le temps de la chasse, à l'automne, permet aussi d'écouler des carottes et des pommes. Les chasseurs arrivent avec leurs remorques et ils remplissent ça de carottes et de pommes, pour attirer le gibier. Ce n'est pas payant, mais c'est un gros marché.

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