Se préparer au pire dès le primaire

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Des élèves d'un peu partout au Québec apprennent dès le primaire à se cacher pour se protéger en cas de tuerie. Est-ce plus traumatisant que prudent?

Exercices de confinement: Le jeu en vaut-il la chandelle?

«J'ai trouvé ça très rigolo», dit Karine Burton, au sujet de l'exercice de confinement barricadé auquel ses trois enfants ont participé, il y a quelques années, dans une école primaire de Blainville. Plutôt que de dire aux élèves que la procédure visait à les protéger d'une menace grave, le branle-bas de combat a été justifié par une autre, bien plus inoffensive: se cacher d'une mouffette qui se serait introduite dans l'école!

«Je ne pense pas que les enfants avaient perçu le ridicule de la chose», dit la maman. Elle, si. Verrouiller les portes? Placarder les fenêtres? Se cacher? Pour une mouffette? «Ils ne voulaient pas faire peur aux enfants, convient-elle, mais selon moi, ça perdait un peu de son sens.» Aucun de ses trois enfants n'a été traumatisé par l'événement. Évidemment.

La tenue d'exercices de confinement barricadé ne fait pas consensus au Québec. Le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur ne les a pas rendus obligatoires. La Commission scolaire de Montréal (CSDM) a commandé un rapport sur cette pratique et souhaite en attendre les conclusions avant d'en discuter publiquement. D'autres commissions scolaires et des collèges privés favorisent ces exercices.

«Est-ce que le jeu en vaut la chandelle, compte tenu de l'impact potentiel sur les enfants?», demande Violaine Cousineau, commissaire indépendante à la CSDM. C'est pour répondre à cette question qu'elle a déposé, en juin 2016, une motion pour réclamer la mise sur pied d'un comité de réflexion au sujet de ces exercices. Son geste était motivé par les commentaires de parents mal à l'aise avec cette pratique et inquiets des craintes qu'elle pourrait faire naître chez leurs enfants.

Évaluer les risques

Un exercice de confinement barricadé est déclenché par une alarme (différente de celle en cas d'incendie) et vise à faire répéter les comportements appropriés pour se protéger d'une menace et faciliter le travail des policiers, notamment en cas de fusillade comme celle survenue au Collège Dawson en 2006. L'accent est mis sur le repli. Ainsi, les élèves et le personnel d'une école, par exemple, sont d'abord incités à se mettre à l'abri. Parfois aussi à fuir, mais dans certaines situations seulement.

«Je trouve qu'il faut faire attention de ne pas faire peur aux enfants», dit Karine Burton. Le défi est en effet de trouver le point d'équilibre entre la prévention et le risque de provoquer de l'anxiété chez les élèves. «On part avec l'idée que seuls les petits anxieux pourraient mal gérer cette situation-là. Il faut garder en tête que la peur et l'anxiété sont des émotions que tous les enfants, que tous les humains vivent», précise Nicolas Chevrier, psychologue chez Sequoia.

Les enfants de moins de 10 ans ont tout particulièrement besoin de se savoir en sécurité, à l'école notamment. «Quand les enfants ne sont pas conscients [du risque], faire un exercice de confinement a l'effet pervers de faire germer l'idée que ça pourrait arriver», dit la psychologue Nadia Gagnier. La possibilité qu'un enfant se mette à exagérer la menace ou à croire que le danger est imminent est bien réelle, selon elle.

«En même temps, les exercices de confinement et les exercices d'incendie vont donner un sentiment d'efficacité personnelle qui va prévenir l'anxiété chez certains enfants, nuance-t-elle. Je vois des avantages à le faire, tout dépendamment de la façon dont ça va être présenté.»

Déjouer la peur

Ne pas dire à un enfant de maternelle qu'on se pratique au cas où un tueur débarque dans l'école tombe sous le sens. Anik Gagnon, directrice adjointe du service des affaires corporatives et des communications à la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, confirme que le discours est adapté selon les âges et les milieux. Elle ne se souvient pas de la mouffette de Blainville, mais conçoit qu'une telle explication ait pu être donnée. «Je ne tombe pas en bas de ma chaise», dit-elle.

Julie Wagner, représentante du comité de parents de la CSDM, raconte qu'il y a des écoles primaires où les élèves jouent à se cacher de la directrice. «Ça se passe très bien parce que c'est fait de façon ludique», précise-t-elle. Ce genre de détour répond à l'inquiétude des parents qui craignent que, en évoquant des dangers externes, on implante dans la tête de leur petit que l'école n'est pas un lieu sûr.

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Une fois au secondaire, les enfants peuvent être mis plus directement en face de la réalité, selon plusieurs intervenants. «Il est étonnant qu'il y ait un exercice spécifiquement pour ça [un tireur]. Ce n'est pas rassurant», songe néanmoins Émile, 15 ans, qui fréquente une école du nord de Montréal. Il ne trouve pas les exercices stressants (les élèves sont informés à l'avance) et estime que les probabilités qu'un tel drame se produise sont plus faibles que pour un incendie. «Il est rare qu'on soit trop prudent», dit tout de même l'adolescent.

Marianne, 14 ans, qui fréquente la même école, juge que la tenue d'exercices de confinement est une bonne idée. Elle en faisait d'ailleurs déjà au primaire. «C'est mieux d'être préparé que de ne rien faire et d'être encore plus surpris», dit-elle. Ces pratiques ne suscitent pas d'inquiétude particulière chez elle. «Le fait qu'ils prennent des mesures comme ça, justement, ce n'est pas stressant», ajoute-t-elle.

Le bon choix?

«Est-ce qu'on a vraiment besoin d'avoir les enfants dans les classes pour faire ce genre d'exercice-là?», demande quand même le psychologue Nicolas Chevrier. Il suggère qu'une formation adéquate du personnel et des enseignants pourrait suffire à encadrer les élèves et à les rassurer en cas de menace grave. La formation du personnel est déjà obligatoire, mais cette préparation n'inclut pas automatiquement la pratique du confinement barricadé.

Le débat repose sur une évaluation comparative des risques et des bénéfices potentiels. Nadia Gagnier croit que, si on se pose autant de questions au Québec, c'est parce que «la majorité des adultes jugent que la probabilité [d'une tuerie] est moins grande ici que chez nos voisins du sud».

«Est-ce que cette menace existe? Oui. Est-ce qu'elle est importante? Je pense que tout est relatif, nuance le commandant Mathieu Bastien, chef de la section de l'antiterrorisme et des mesures d'urgence au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). C'est une chose qui existe, potentielle, et on doit s'en prémunir minimalement.» Il croit que ce n'est pas parce qu'il y a moins d'armes en circulation ici qu'aux États-Unis que ce genre de situation ne se produira pas.

Violaine Cousineau, commissaire indépendante, ne peut s'empêcher de penser que ce genre d'opération est «disproportionné» pour faire face à une menace hypothétique. Elle doute que les exercices parfois très poussés tenus aux États-Unis, où parfois une personne incarne le tueur, ait fait chuter le nombre de tueries et le nombre de morts. «Est-ce qu'on n'est pas mieux de continuer de développer un imaginaire pacifique?», demande-t-elle.

«Est-ce que l'argent ne serait pas mieux investi en santé mentale ou dans un cours de gestion de pensées? se demande pour sa part Nicolas Chevrier. Si le but est de sauver des vies, on a 40 enfants qui se suicident chaque année entre 15 et 19 ans.»

Bien qu'ambivalente quant à la pertinence des exercices de confinement au primaire, Karine Burton ne les rejette pas en bloc. «Avez-vous déjà vécu un feu dans une école? On fait des pratiques quand même. J'ai mes cartes de secouriste et je n'ai jamais fait un massage cardiaque de ma vie. La prévention, c'est correct, dit-elle. Les événements exceptionnels, ça arrive. J'ai déjà vécu une alerte à la bombe. Je pense qu'il est important de savoir quoi faire.»

Le confinement étape par étape

Signal d'alarme

Qu'il s'agisse d'un exercice ou non, le confinement barricadé est lancé par un signal sonore. Celui-ci est distinct de celui qui est utilisé en cas d'incendie.

Sécuriser la porte

Si la porte de la classe comporte une fenêtre, l'enseignant doit la bloquer avec un carton prévu à cette fin. La porte doit ensuite être verrouillée ou, si ce n'est pas possible, bloquée par des bureaux. L'objectif est de démotiver l'assaillant.

Repli

Les élèves se rassemblent sur le mur où se trouve la porte et s'accroupissent. Ils peuvent aussi être invités à se cacher sous leur bureau. En silence. L'objectif est qu'ils ne soient pas automatiquement visibles si un intrus ouvre la porte de la classe.

En dehors de la classe

Si l'alarme retentit en dehors des heures de classe (sur l'heure du midi, par exemple), les élèves doivent faire preuve de jugement: soit quitter rapidement le terrain de l'école, soit trouver la meilleure cachette possible. La fuite peut aussi être envisagée lorsque l'élève a la certitude qu'il peut sortir de l'école en évitant la menace.

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Opération «code noir»

En novembre dernier, sur l'heure du midi, un couple a cru voir une personne armée s'approcher de la polyvalente Lavigne, à Lachute. La police a été avisée. Un «code noir» a été déclenché. Les élèves qui étaient hors de l'école ont été évacués et la direction a mis en branle une opération de confinement pour assurer la sécurité de ceux qui se trouvaient à l'intérieur.

Le confinement n'était pas une nouveauté à la polyvalente Lavigne. Cette pratique a été implantée progressivement dans toutes les écoles de la commission scolaire de la Rivière-du-Nord (CSRDN) au cours des cinq dernières années, explique Nadyne Brochu, conseillère en communications à la CSRDN. «C'est un choix organisationnel», dit-elle.

Qu'est-ce qui a motivé cette décision? «Je ne pense pas qu'on ait eu à réfléchir longuement là-dessus quand nos partenaires policiers se sont présentés à nous avec ce projet-là, dit-elle. La question serait plutôt: pourquoi ne le ferions-nous pas?»

Un peu plus au sud, à la commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI), on a aussi décidé d'implanter ces exercices - le plus souvent avec les élèves. Anik Gagnon, directrice adjointe du service des affaires corporatives et des communications à la CSSMI, dit que la décision visait d'abord à harmoniser les plans de sécurité des différentes écoles et des divers corps de police présents sur le territoire de cette commission scolaire située dans la couronne nord de Montréal.

«On a décidé de traiter ça en parallèle avec l'exercice d'évacuation en cas d'incendie, explique-t-elle. Maintenant, il faut deux procédures pour la sécurité : savoir quitter un endroit, savoir se cacher dans un endroit.» La procédure fait désormais partie de la routine. Les parents ne s'en plaignent pas.

Il en est de même au Collège de Montréal, où ce type d'exercice se fait depuis environ cinq ans, en présence des élèves. «On avise les élèves, les parents, les membres du personnel, la date et l'heure sont connues. Tout est connu», insiste la directrice générale, Patricia Steben. Elle ajoute que les élèves prennent l'opération au sérieux.

«Les jeunes réagissent très, très bien à ça. Ils sont très bien préparés. Ils savent quoi faire, insiste Nadyne Brochu, de la CSRDN. Notre personnel aussi, évidemment, parce qu'il est entraîné régulièrement. Il a les réflexes qu'il faut.»

«On voit plus large qu'un tireur fou», précise en outre Nadyne Brochu. En plus du «code noir» survenu à la polyvalente Lavigne, au moins un autre a dû être déclenché dans une école de la CSRDN récemment en raison d'un braquage survenu à proximité d'un établissement scolaire.

En chiffres

> 180: Le SPVM a participé à 180 exercices sur la présence d'un tireur actif dans une école en 2016, contre 75 en 2014 et 64 en 2015: 

- 110 au primaire, dont la moitié avec le personnel seulement

- 61 au secondaire, dont 35 avec le personnel et les élèves

- 7 à la formation aux adultes ou une école spécialisée d'adultes

- 2 au cégep

> 75 %: Un peu plus de 1250 des 1671 écoles se trouvant sur le territoire de la SQ (soit 75 %, d'entre elles) ont fait un exercice de confinement barricadé avec le personnel scolaire. Une douzaine seulement ont intégré les élèves au processus jusqu'ici.




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